samedi 26 décembre 2020

Ne surtout pas tout miser sur la pédagogie pour favoriser la vaccination

 

Ne surtout pas tout miser sur la pédagogie pour favoriser la vaccination

 

Les vaccins s’inscrivent dans une  généalogie idéologique qu’il nous semble utile de préciser pour, peut-être, mieux comprendre les réactions des uns et des autres. Ses nombreux défenseurs peuvent à peine comprendre les motivations de celles et ceux qui ne veulent surtout pas se le faire injecter et ses détracteurs sont convaincus de la supériorité de leur argumentation. Nous allons tenter de nous frayer un chemin entre les deux positions.

 

Nous sommes convaincus que, derrière les arguments développés par les anti-vaccins, nous voyons la résurgence de deux vieux combats idéologiques.

Le premier est celui qui a opposé déterministes et vitalistes. Pour le résumer, il faut se souvenir de Claude Bernard, tête de file du déterminisme (1813-1878) affirmant que, en médecine, les mêmes causes doivent entraîner les mêmes conséquences. Et de ses détracteurs, médecins eux aussi, qui affirmaient que les patients présentent des réactions différentes à des traitements identiques. Dans la foulée, il doit bien exister une force liée à la vie qui ne peut pas se résumer à des théories de type mathématique. Pour Bernard, une telle remarque indiquait que les véritables causes n’étaient pas encore connues. Le 20ème siècle verra le triomphe de cette recherche rigoureuse de causes que ce soit au sens strict ou dans une variante probabiliste.

Le deuxième, le positivisme, fondé par Auguste Comte (1798-1857), a lui aussi imposé son approche dans les sciences: selon celui-ci, il faut refuser la théologie et la métaphysique pour se fier aux faits et à un processus rationnel d’induction. Cette vision, somme toute banale pour le scientifique contemporain, a  généré des frustrations dans le chef de nombreux détenteurs d’autres vérités, religieuses par exemple.

La science contemporaine s’est construite sur cette double victoire et, aujourd’hui, ces présupposés sont tellement ancrés que certains en viendraient à oublier qu’il s’agit d’un acquis relativement récent. Les Académies n’ont pas été fondées dans un environnement positiviste. Lorsque Descartes s’exprime par exemple et lorsque ses théories sont étudiées, elles le sont à la lumière de la théologie et de la métaphysique.

 

Il serait illusoire de s’imaginer que ce double triomphe étouffe pour autant les adversaires. Le surgissement du coronavirus et le déploiement de la crise sanitaire ont suscité des inquiétudes et un besoin d’explications. Toutes les grilles d’analyses ont été lancées pour tenter de maîtriser cette sinistre inconnue, offrant une nouvelle vie aux deux battus d’hier. Et il est frappant de voir réapparaitre aujourd’hui des propos qui relèvent d’une forme de vitalisme: par exemple la notion de « courbe naturelle de l’épidémie » ou de « disparition inexpliquée du virus » voire de « apprendre à vivre avec le virus » parfois même de « négocier avec le virus ». Quant aux anti-positivistes, ils sont nombreux puisque les experts doivent sans cesse faire face à des discours qui remettent en cause la pertinence de leur discipline.

Nous pensons que ces deux courants profonds doivent être reconnus car ils s’inscrivent dans notre histoire culturelle depuis des siècles et bâtissent des schémas explicatifs dignes, au minimum, de l’intérêt de leurs disciples. La catégorie « complotiste » trop souvent utilisée pour classer ceux qui critiquent les positions officielles, s’alimente de ces deux courants. D’une part, l’anti-déterminisme peut trouver des racines dans le doute hyperbolique, cher aux complotistes. D’autre part, la métaphysique et/ou la mythologie est ici remplacée par le discours explicatif d’un grand complot.

 

Or ces courants ont été bafoués, probablement de façon inconsciente, par le discours scientifique dominant durant la crise sanitaire. Et ce, malheureusement, de façon constante: la mort a été désacralisée (anti-positivisme), la vie a été réduite à des statistiques (anti-vitalisme)… Nous ne prendrons qu’un exemple. Lorsqu’une experte affirme: « je fêterai Noël en avril », elle prononce une insulte non seulement contre la religion chrétienne mais aussi contre une approche rationnelle: il n’est pas possible de déplacer le solstice d’hiver.

Aujourd’hui le vaccin est présenté comme la solution par ces mêmes personnes. Ces derniers constatent qu’une opposition est apparue. Ne s’agit-il pas plutôt de la résurgence de ces idéologies dont les défenseurs trouvent là le seul acte politique encore accessible dans un monde conceptuel dont ils ont été exclus depuis plus d’un siècle ?

 


 

 

D’autre part, l’Autorité n’a pas souhaité rendre le vaccin obligatoire.  Dans notre grille d’analyse, cela signifie que, après avoir suivi pendant des mois la voie déterministe et positiviste, elle l’abandonne au dernier moment. Devant cette forme de désaveu au moins symbolique, le discours scientifique officiel se retrouve donc face à une nouvelle question : « Si le vaccin est vraiment aussi exceptionnel, pourquoi n’est-il pas imposé ? ».

 

La pire des solutions, à nos yeux, est d’envisager de persuader les récalcitrants convaincus en  « faisant preuve de pédagogie ». Donc de considérer les anti-vaccins comme des enfants auxquels il faut montrer le bon chemin. Ce qui pourrait être ressenti comme une insulte de plus. Il nous sembler plus efficace pour les défenseurs de la ligne officielle d’adopter une approche qui tienne compte de l’histoire récente.

Durant tout le 20ème siècle (et plus spécialement depuis Auschwitz, les catastrophes environnementales…) les sciences ont été soumises à la critique et ont été largement débarrassées du mythe du progrès infini ou universel. L’innovation scientifique n’est plus synonyme de lendemains qui chantent. Il n’y a aucune honte à le reconnaitre, bien au contraire, c’est à proprement parler une approche cartésienne.

 

La demande adressée à la population de se livrer à la vaccination prendrait alors une autre forme : celle d’un écolier qui, dans la cour de récréation, demande à un compagnon pour jouer ensemble et qui propose les règles d’un nouveau jeu. Il ne sait pas si ce jeu va marcher mais il pense que ça vaut la peine d’essayer, entre pairs. Cela n’a rien à voir avec un instituteur qui va trouver un nouveau moyen didactique pour imposer la table de multiplication. Même si, et ce point est essentiel, cette table est vraie. Car souvenons-nous, lorsque nous étions enfants, la véracité de la table de multiplication nous semblait-elle l’élément le plus important de notre vie ?  Cependant au moment de compter les goals ou de calculer le prix de nos sucettes, qu’utilisions-nous ?

 

 

 

François-Xavier HEYNEN
Docteur en philosophie des sciences

mardi 1 décembre 2020

La crise sanitaire va-t-elle engendrer la science post-normale ?

 

La crise sanitaire va-t-elle engendre la science post-normale ?

Les contradictions incessantes des experts hors des lieux spécifiquement dédiés aux débats scientifiques ont déchiré publiquement un rideau qui était déjà bien abîmé, celui de l’image sociétale de la science. Le spectacle n’a pas débuté et le charme est rompu : le public découvre une scène désordonnée et, surpris, les acteurs sont désemparés. Si nous profitions de cet étonnement réciproque, à la fantomatique frontière entre science et politique, pour imaginer ensemble une construction plus adaptée de certaines sciences ?

 

Dorénavant scientifiques et citoyens se retrouvent face à face dans une escalade dopée aux réseaux sociaux que l’on pourrait résumer en deux formules: « Pourquoi donc les scientifiques ne peuvent-ils pas nous donner des réponses claires sur cette maladie ? » d’une part et « Pourquoi donc les gens n’obéissent-ils pas aux consignes sanitaires? » de l’autre.

Il existe des réponses à ces interrogations mais il ne s’agit pas ici de les trouver, notre objectif est plutôt de s’interroger sur l’émergence de ces questions. Nous y voyons la cruelle cristallisation d’une problématique soulevée depuis plusieurs décennies: quel rôle la science peut-elle et, surtout pourra-t-elle, encore jouer dans notre société ?

Repartons des querelles entre experts, puisqu’il s’agit d’un élément devenu factuel pour le grand public. Cette fois le paradigme en place permet, grâce aux expertises divergentes, de prédire tout et son contraire. A l’arrivée donc tout est potentiellement explicable rétrospectivement. Quand un système de pensée en arrive à pouvoir justifier simultanément le blanc et le noir, autrement dit qu’il est infalsifiable, peut-il revendiquer le statut de science ?

Nous ne tiendrons pas compte ici des tentatives pour immuniser tout de même la discipline. Les disciples agiteront toujours les trois mêmes drapeaux: le public, mal formé ou peu attentif, comprend mal, les médias sont de mauvais vulgarisateurs et les politiciens poursuivent des enjeux opposés et déforment les intentions.

 

Long processus

 

Nous n’en tiendrons pas compte car la situation actuelle de ces sciences ne marque pas un accident de l’histoire que l’on pourrait baliser mais elle constitue une étape d’un long cheminement. La science a été critiquée durant tout le 20ème siècle. Il serait long ici de rappeler tous les travaux menés en histoire et philosophie des sciences qui ont conduit à la déconstruction du récit d’une science unie batie sur une méthode rigoureuse qui assurerait l’amélioration constante, objective et désintéressée de la connaissance. Quelques éléments éclaireront le propos: les pollutions industrielles sont filles de la science, les disciplines sont extrêmement ramifiées rendant impossible une vision globale, la recherche est soumise à des impératifs économiques, des sciences ont disparu, des conflits d’intérêts ont été dénoncés, etc.

Que l’on se comprenne bien, il ne s’agit pas ici de dénigrer le travail des scientifiques. Absolument pas. Nous insistons : les scientifiques font la science et donnent naissance à une connaissance dont la qualité est de premier ordre.

Il s’agit de rappeler qu’une approche critique, elle-même rationnelle, a montré que les sciences étaient multiples et utilisaient des méthodes variées, pour mener à bien des recherches cloisonnées et validées par des communautés restreintes d’individus, fils de leur temps. Le rideau qui se déchire sous nos yeux avec cette crise était donc déjà très élimé et ses écorchures étaient peut-être plus apparentes du côté du grand public.

 


Tâche impossible

 

Dans ce contexte, ce qui apparait maintenant, nous semble-t-il, c’est que les rares disciplines scientifiques mobilisées par le gouvernement ne pouvaient pas mener à bien la tâche impartie car elles ne peuvent pas acquérir l’adhésion du public. Elles incarnent en effet ce qui a été pointé du doigt par la critique du XXème siècle: hyper-spécialisation et coupure avec le réel par confusion entre le laboratoire et la vie réelle, déshumanisation du discours (associer des hommes à des cas ou des morts à des unités), recours massif aux statistiques et aux modélisations mathématiques, présence immédiate d’enjeux pharmaco-industriels…

Le gouvernement belge a d’ailleurs perçu le problème lorsqu’il a constitué des groupes d’expertises reprenant dorénavant un nombre élargi de disciplines. Les scientifiques également ont saisi l’importance de l’enjeu et ont décidé, cet été, de se réunir à l’abri de la presse. Une partie du public, c’était à prévoir, s’est tourné vers d’autres systèmes explicatifs, parmi lesquels le « complotisme » et « l’anti-complotisme » ont gagné, au moins provisoirement, de nombreux adeptes.

 

 

Cinq voies pour l’avenir

 

Que pouvons-nous attendre et espérer de l’avenir? Cinq voies nous semblent ouvertes pour l’indispensable débat scientifique qui a débuté sur la scène dévoilée.

La première conduit les experts à s’arranger entre eux pour conclure une sorte de paix des braves, plus ou moins volontaire. Cette solution est  à la fois la plus tentante et la plus superficielle.

La deuxième est plus proche de l’approche de Kuhn : nous pourrions assister soit à la disparition d’une ou de plusieurs de ces disciplines (comme cela avait été le cas pour la phrénologie) décrétée par les scientifiques eux-mêmes ou imposée par la volonté populaire (comme cela avait été le cas pour le racisme)

Une troisième piste permet d’entrevoir l’apparition d’une nouvelle discipline scientifique par fusion d’autres disciples (comme cela avait été le cas avec la bioéthique), à condition d’être en équilibre avec l’environnement.  Ce qui se traduirait ici par l’exigence citoyenne que la nouvelle science serve à combattre le coronavirus et tous ses effets.

Une quatrième voie consiste à inviter les scientifiques à revenir à la première étape de la méthode cartésienne, quand Descartes remet en doute les explications en place. Il s’agirait alors d’interroger les paradigmes. Par exemple en lançant un appel à d’autres grilles de lectures: le virus pourrait-il être étudié comme un objet quantique ? Ou comme une intrusion informatique? Serait-il activé par des éléments météorologiques ? … Réinterroger le problème en l’ouvrant à d’autres disciplines, vu les enjeux, pourrait donner aux jeunes scientifiques le goût de la recherche.

Une dernière voie, plus novatrice, voire iconoclaste guide vers l’ère de la science post-normale ( ou PNS pour Post-Natural Science). Pour les tenants de cette approche, initiée par Ravetz et Funtowicz, la science traditionnelle est inadéquate lorsqu’elle doit traiter de situations soumises à des faits incertains, à des valeurs conflictuelles, à des enjeux élevés et à décision urgentes.  Il faut alors que la science intègre dans sa méthodologie non seulement la recherche de la vérité mais aussi celle de la qualité. Par qualité on entend un processus social capable de gérer l’incertitude et d’intégrer les préoccupations de la population. Et pour y parvenir la PNS promeut la création de communautés élargies de pairs. Dans ces communautés, les participants non-scientifiques apportent leurs compétences à part égale avec les experts accrédités. L’analyse de ces groupes doit considérer une pluralité de savoirs, de valeurs et de croyances, dans le souci permanent de garantir la qualité. La PNS a déjà développé un système de notation connu sous le nom de NUSAP. La PNS ne s’applique que lorsque les conditions mentionnées plus haut sont rencontrées (il ne s’agit donc pas de réclamer l’usage de la PNS en laboratoire) et elle ne se substitue pas au politique, elle veut développer une expertise rigoureuse et axée sur la qualité. Bien sûr, cette approche est aujourd’hui ultra-minoritaire mais ne serait-ce pas l’occasion de la mettre en oeuvre? Ne fut-ce que comme une répétition générale, dans un théâtre rénové, avec ou sans rideau, pour traiter ensemble une problématique similaire : le réchauffement climatique. 

 

mardi 17 novembre 2020

Le terme exact est "sacrifié", "non-essentiel" est une insulte

Le terme exact est "sacrifié", "non-essentiel" est une insulte

 

Le gouvernement a trouvé pertinent de distinguer les commerces essentiels de ceux qui ne le sont pas. L’usage du terme « non essentiel » constitue une offense inutile envers celles et ceux auxquels il faudrait accorder et reconnaitre leur véritable statut: celui de sacrifié. Pourquoi les priver de cet honneur ? Aujourd’hui une jeune commerçante « non-essentielle » a décidé mettre fin à sa vie. Elle a été sacrifiée. Nous lui dédions ce texte et lui rendons l’hommage qui lui est du.

 

Le terme « essentiel » peut prendre différents sens.  Retenons les deux principaux « qui appartient à la nature propre de » ou bien « nécessaire - indispensable ».  Ces deux définitions induisent des différences profondes. En effet « nécessaire - indispensable » renvoie à des conditions qui doivent être impérativement rencontrées. On comprend aisément que l’alimentation et la santé doivent figurer parmi les commerces essentiels. Et personne ne se lèvera contre cette évidence.

Cependant, « essentiel » signifie aussi « qui appartient à la nature propre de ». Dans le cas présent: « la nature propre de… l’homme ».  D’une part, pour beaucoup de traditions, l’homme possède une nature sociale. L’homme n’est-il pas l’animal politique comme le disait Aristote ? D’autre part, est-il possible de déterminer la nature de l’homme sans y intégrer des valeurs ? Et ces valeurs, elles-mêmes, seront-elles universelles ou bien découleront-elles d’une communauté particulière, donc de choix ?

Pour respecter la nature humaine et la neutralité de l’Etat (autrement dit sans livrer ce dernier à des valeurs particulières), le gouvernement devrait donc reconnaître que tous les commerces sont essentiels.

 

De plus, ils sont essentiels doublement. D’une part car les commerces permettent aux citoyens de maintenir un lien social et de pouvoir vivre selon leurs diverses valeurs personnelles. D’autre part car ils sont essentiels pour la survie des commerçants. Ils sont donc essentiels au premier sens défini du terme pour des hommes, des femmes et leurs familles.

A cause de cela, qualifier ces activités de non-essentielles relève de l’injure, même dans les circonstances sanitaires de la pandémie. Il ne s’agit pas ici de discuter du bienfondé politico-scientifique du choix des fermetures de certains commerces. Le paradigme actuel indique qu’il faut limiter les contacts pour réduire la propagation du virus. Mais il s’agit, par contre, de rendre justice aux mots et aux personnes.

Ce dont il est vraiment question c’est d’un sacrifice et donc de sacrifiés, ni plus ni moins.

Classiquement, le sacrifice est une offrande dédiée à une divinité pour s’en assurer la bienveillance. Lors d’une cérémonie, l’objet est retranché du monde pour être intégré au monde sacré. Souvent cela signifie la destruction de cet objet ou éventuellement la mort d’une personne. Donc l’offrande bénéficie d’une grande valeur au moins symbolique. Son rôle est crucial et bénéfique à toute la société.  Aujourd’hui la situation épidémique est telle que les citoyens ont besoin, pour rétablir un équilibre social, d’offrir un sacrifice à la Santé publique.

Personne n’a envie d’être sacrifié. Personne n’a envie de sacrifier. Mais le sacrificateur devrait avoir la décence élémentaire de reconnaître que l’offrande est un sacrifice et que donc, peut-être plus que le reste, elle est essentielle à la cérémonie ! Alors, mesdames et messieurs les « non-essentiels », parmi lesquels figurait Alysson, nous vous présentons notre respect et notre reconnaissance.

 


François-Xavier HEYNEN

Philosophe

 

 

 

jeudi 10 septembre 2020

La science malade du Covid et des experts

 

La science malade du coronavirus et de ses experts

(Ce texte a fait l'objet d'une carte blanche dans le soir le 8 septembre 2020)

La caractéristique principale de la science par rapport aux autres disciplines qui créent du savoir est l’utilisation d’une méthode rationnelle sans cesse remise en doute au sein d’une communauté de personnes qui partagent un paradigme. Certains « experts » semblent l’oublier. Au risque de l’affaiblir.

Les scientifiques se réfèrent à la méthode cartésienne : le phénomène à observer doit d’abord faire l’objet d’une mise en doute profonde (c’est-à-dire que la façon dont il est expliqué est réexaminée), ensuite il est analysé et décomposé en éléments plus petits et plus directement étudiables. Chacun de ces petits éléments est lui-même étudié jusqu’à pouvoir être résumé à des « blocs » qui relèvent de l’évidence. Ensuite chacun de ces « blocs », si possibles mathématiques, sont réassemblés. Ainsi étudié jusqu’à sa structure élémentaire, le phénomène est scientifiquement connu (au moins provisoirement) et peut, éventuellement, profiter d’un modèle prédictif.

La plupart des scientifiques s’inscrivent dans cette démarche dont nous ne discuterons pas ici de la pertinence. Mais des déclarations de scientifiques dans la presse autour de la crise du coronavirus s’en écartent dangereusement.

Un rappel du déroulé des événements nous semble utile. L’arrivée du coronavirus est d’abord annoncée par la presse, sous les discours rassurants des politiques. La crise saute aux yeux lorsque le gouvernement décide de mesures drastiques, sur les conseils de ses cautions scientifiques, qui seront appelées indument « experts ». L’expertise présuppose une maitrise de la discipline. Mais quelle discipline gère-t-elle un phénomène aussi radicalement nouveau ? Cette dérive sémantique induit profondément en erreur.

Aussitôt, les polémiques entre « experts » vont fleurir. Ce qui est plutôt sain dans un contexte scientifique mais, dans notre cas, deux problèmes majeurs doivent être relevés : d’une part la population est rarement autant impactée directement par les polémiques scientifiques (certes la population sait qu’il existe des controverses entre savants mais ces dernières ne concernent pas sa survie immédiate) et d’autre part parce qu’il n’existe pas d’expertise de l’inconnu. A l’heure des réseaux sociaux ce dernier point est majeur et, sans doute, mal mesuré par les scientifiques eux-mêmes. L’apparition d’un « inconnu concret » a agi comme un « game changer » (pour reprendre une expression à la mode), disons un tabula rasa de la connaissance. Chacun a légitimement pu se retrancher, à égalité épistémologique, derrière le discours qui lui convient. Ainsi les avis exprimés par les leaders d’opinions sur le coronavirus se résumaient-ils presque toujours à un credo en leur propre grille d’analyse.

Surplombant la cacophonie des croyances, la force de la loi a été imposée. Le gouvernement a choisi la vision de la science des personnes qu’il avait désignées. En d’autres termes, le pouvoir politique a organisé la dernière étape de la méthode cartésienne, c’est-à-dire la recomposition des blocs élémentaires (et lacunaires). Formé par une construction politique sur base d’éléments scientifiques incertains, le bébé à défendre n’est pas un objet scientifique.

Le bébé a grandi et est attaqué de toutes parts. Les scientifiques utilisent des expressions comme « anti-science » ou « complotiste » pour contrer les critiques. Cette attitude, qui est en fait une argumentation ad hominem teintée d’arguments d’autorité, affaiblit la science. Car remettre en cause les décisions prises, les mesures, les analyses des cautions scientifiques et même le paradigme scientifique : ce n’est pas être anti-science ou complotiste, c’est revenir au fondement de la méthode cartésienne. Et discréditer toute critique, c’est défendre un… dogme. Bien sûr de nombreuses voix ne sont pas habilitées à développer une critique fondée mais les scientifiques doivent, eux, admettre, les raisons des critiques qui leur sont adressées. Nous en retiendrons trois :

Il y a d’abord les deux raisons conceptuelles rappelées plus haut et qui relèvent de la méthode : il n’existe pas d’expertise du néant et les politiques ne sont pas capables d’assurer le réassemblage des blocs. Ceci n’enlève rien à la pertinence de certaines expertises dans des disciplines qui étudient la problématique.


 

Enfin, une raison moins constitutive mais plus criante provient des conséquences des hypothèses formulées, car elles impliquent potentiellement la survie de chacun. Et les résultats obtenus font débat.

A nos yeux, ces critiques ne sont pas seulement valides pour questionner le travail effectué lors de la crise.  Pour ces actions, il revient aux scientifiques, de s’interroger, avec les outils qui sont les leurs. Et que de son côté, la Justice, internationale si nécessaire, devra évaluer les décisions politiques.

Les critiques concernent aussi, et peut-être principalement, le cadre du lien social qui, lui, relève de chaque citoyen. Quelle crédibilité encore accorder à ces sciences si leurs représentants les plus médiatisés s’écartent de la méthode cartésienne pour se justifier ? Comment recevoir les obligations sociétales qu’elles imposent si les résultats sont si discutés ? Et surtout comment éviter la contagion du discrédit vers les autres sciences ? Par exemple celles qui évoquent le changement climatique…

jeudi 20 août 2020

Expert et complotiste: phares et écueils de la science

 

Expert et complotiste: phares et écueils de la science

 Ce texte a été publié le 3 septembre 2020 dans Le Vif.

La crise engendrée par le coronavirus a troublé la perception de la science et les conditions de sa vulgarisation. Nous aimerions proposer une carte de lecture qui permet de situer les rôles des experts et des complotistes, non seulement dans la transmission de la science mais aussi dans sa construction: à la fois moteurs et freins. Nous établissons l’analogie avec une carte maritime sur laquelle sont tracés deux phares autour d’un passage aux courants impétueux. Ces phares ne peuvent être ni ignorés ni approchés car ils sont bâtis sur des récifs. La science pour être moderne doit naviguer entre eux, sur la mer du doute cartésien. N’est-ce pas justement l’opportunité que nous offre cette crise; nous jeter dans les courants fluctuants du doute ? Pour offrir, peut-être, la possibilité de régénérer la science…
Une formidable invitation au voyage.

 

 Phares, donc écueils

 

Décrivons notre carte. L’expert se définit comme une personne qui dispose d’une grande expérience et qui est apte à déclarer le vrai au regard du paradigme, autrement dit de l’état actuel des connaissances de la discipline. Le niveau de maîtrise de l’expert lui permet d’éclairer la situation, sa parole est précieuse, et c’est pourquoi nous le qualifierons symboliquement de phare. Dans le cas de la crise du Covid, ce phare est le plus puissant car il abrite un expert particulier: l’expert gouvernemental.  Son paradigme, qui constitue aussi la caution scientifique du pouvoir en place, reçoit automatiquement la bienveillance des médias, des firmes pharmaceutiques et des politiciens. Les médias car ils ont besoin des informations les plus crédibles possibles, ce qu’apporte le paradigme. Les firmes pharmaceutiques car elles ont besoin d’objectiver l’efficacité de leurs produits pour obtenir (ou conserver) l’homologation, ce que seul le paradigme permet. Les politiciens car en ont besoin pour asseoir leur pouvoir tout en se déresponsabilisant au nom de la crise sanitaire. L’expert est l’incarnation du paradigme, il est donc sans cesse entouré et défendu.

 

De l’autre côté du passage, ce que nous appellerons le complotiste constitue aussi un phare dans notre monde moderne. En effet, même si cela peut répugner l’amateur de rationalité, le complotiste éclaire le débat et ce depuis l’origine de la science moderne. Force est de constater qu’une étape d’essence complotiste se loge au fondement du cheminement cartésien. En effet, Descartes, qui veut éliminer tout doute pour atteindre la certitude, passe par le doute hyperbolique. C’est l’étape du « Malin génie » qui transmet aux hommes des informations fausses, ou, pire, à moitié vraies. A ce stade de la méditation métaphysique, tout n’est plus qu’incertitude. Et de ce chaos, via un dieu vérace, va bientôt émerger le cogito, puis la science moderne. Le scepticisme radical est un passage essentiel, à condition… d’en sortir. Le phare du complotiste nous semble bâti sur ce doute permanent: il est essentiel pour maintenir le doute, face au phare de l’expert. Et il est lui aussi courtisé par une triade. Il s’agit ici d’autres médias (par exemple de réinformation), de commerçants hétéroclites et de politiciens moins conventionnels.

De nombreuses attitudes authentiquement critiques (le lanceur d’alerte par exemple ou le scientifique ‘dissident’) ne relèvent pas du complotisme, terme qui d’ailleurs est parfois utilisé comme une injure. C’est que, fort heureusement, la navigation ne s’opère pas sur un phare ou l’autre.

 

 

 

Et pour cause : chaque phare cache un écueil. Pour celui du complotiste, le danger saute aux yeux: rester en permanence dans le doute ne permet jamais à la raison de s’enraciner. Le doute hyperbolique avorte la science en empêchant la formation du consensus et le développement du paradigme. C’est donc le lieu où vont proliférer des hypothèses invraisemblables, pour la plupart incompatibles entre elles. Et au cœur de ce flou vont naître des croyances, plus ou moins nouvelles, plus ou moins fantaisistes. Paradoxalement donc dans ce bouillon de doutes vont parfois être semés les germes de la crédulité, et pour certains l’absence de certitudes devient un fonds de commerce.  

 

Le récif de l’expert aussi est périlleux mais pour une autre raison. A force d’incarner une discipline et d’être au cœur d’enjeux colossaux, l’expert officiel risque d’empêcher l’émergence d’autres paradigmes ou même, plus simplement, les discussions au sein de son paradigme. La parole de l’expert n’est pas celle du doute scientifique, elle est celle de la maîtrise d’une discipline dont on pourrait oublier qu’elle n’en est qu’une, parmi d’autres.

 

Inutiles tirs croisés

 

Vu depuis le phare du complotiste,  l’écueil de l’expert constitue un risque potentiellement mortel dès que le paradigme semble incorrect ou dépassé. Le complotiste est rarement habilité à remettre en cause le paradigme scientifique. Mais il n’a pas besoin d’une autorisation d’ordre académique pour se livrer à ses analyses ou à ses attaques car il est accrédité par le doute hyperbolique. Détecter une faille dans les discours des experts, ou dans celui des politiciens autorisera le complotiste virulent à conspuer le paradigme tout entier. La voie est alors ouverte : si le paradigme est faux, alors ceux qui s’en nourrissent doivent être soit idiots, soit vendus. Il est alors cohérent de parler de « merdias » et/ou de « firmes pharmaceutiques honteuses » et/ou de « dictateurs » surtout que leurs missions sociétales sont respectivement l’information, la santé et la démocratie.

 

La réponse du phare de l’expert peut s’avérer inadéquate voire contre-productive lorsqu’elle se résume à une contre-argumentation de la critique hyperbolique par une négation ad complotium. Pour sortir du doute hyperbolique, la négation ou la mise au pilori ne suffisent pas. Pour y parvenir, il faut poser une instance vérace. Descartes avait mobilisé Dieu pour cette tâche. Mais qui peut s’en charger à l’heure du Covid ? En tous les cas, pas les experts car ils se sont déjà trop déchirés. A fortiori pas un expert seul. Peut-être une Académie des Sciences ou une société savante pourrait-elle non pas répéter des consignes mais bien dévoiler l’état de santé du paradigme ?

 

Chaque phare est légitime mais chacun devrait montrer son cap et détailler ses propres écueils  plutôt que de s’occuper des défauts de l’autre. Or nous assistons actuellement à une sorte de pitoyable chassé-croisé, gonflé à l’infini sur les réseaux sociaux, sans aucun avantage intellectuel ou sociétal. Le phare des experts traite bien trop souvent les critiques  comme si elles étaient l’apanage des complotistes. Et ces derniers sont satisfaits dès qu’ils ont pu révéler une faille dans le paradigme ou dans les propos officiels, ce qui en soi n’apporte rien. Trouver une erreur dans un discours ne dispense pas de la nécessaire raison pour construire une autre argumentation.

 

Le courant de la science

 

Devant la vague inédite du Covid, certains sont restés au large cherchant le passage, d’autres, qu’ils soient scientifiques ou complotistes, ont rejoint un phare, ou l’autre, espérant la lumière, se cramponnant au récif. Il nous semble que la science, pour être authentiquement moderne, doit prendre le risque de naviguer entre les deux phares. Le coronavirus a permis de revoir les certitudes des uns et des autres : en montrant publiquement les divergences entre scientifiques, en rappelant donc qu’une discipline scientifique se construit, peu à peu, autour du doute, selon une méthode rationnelle qui exige la transparence. Ceux qui intègrent cela naviguent déjà entre les deux phares en comprenant que l’enjeu réel se trouve dans la gestion efficace des courants marins, et probablement dans l’émergence d’un nouveau paradigme.

Celui qui ne navigue pas pense avoir raison, puisqu’il est tout contre la lumière de son phare, mais il se trompe car cet arrêt sur un récif n’est pas le passage espéré mais, à proprement parler, le naufrage. 
Alors… on prend le large ? Nous y croiserons des balises, des bouées et des bateaux avec des capitaines experts et/ou complotistes!

François-Xavier HEYNEN - 20 août 2020

mardi 4 août 2020

La cacophonie est-elle la nouvelle propagande ?

La cacophonie est-elle la nouvelle propagande ?


Aldous Huxley aussi était complotiste lorsqu'il affirmait "La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter ?"
Plus sérieusement, Huxley visait probablement la propagande formalisée par Bernays, à vocation politique (par exemple convaincre les Américains d'entrer dans la Grande Guerre) ou à vocation commerciale (vendre des pianos ou des voitures). Dans un cas, comme dans l'autre, il existe un émetteur, plus ou moins caché, qui diffuse un message (direct ou indirect) qui est présenté comme évident. J'aime beaucoup, et depuis longtemps, Huxley mais dans le cas de la crise de la Covid, je pense que l'expression "propagande" n'est pas appropriée. Il n'y a en effet pas d'émetteur unique et surtout il n'y a pas de message évident. Ou bien il faut redéfinir le terme de "propagande" comme étant un message pluriel (et incohérent) diffusé simultanément par plusieurs émetteurs aux intentions divergentes. Or ce terme existe déjà en français: cacophonie. Voyons ce que cela donnerait chez Huxley: "La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La cacophonie, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter." Ce qui m'angoisse c'est que cette paraphrase me semble dramatiquement plus actuelle que l'originale ! Et ceci sans devoir passer par le soupçon de complotisme qui menace celui qui ose douter.


samedi 6 juin 2020

Perdre confiance en la science pour la sauver ?


La crise du Covid a placé sur le devant de la scène médiatique de nombreuses contradictions entre experts scientifiques. Assisterait-on au naufrage d’une discipline scientifique ? Ceci entrainera peut-être une perte de confiance du public envers la science moderne. Le citoyen peut-il mettre à mort la science ?  C’est déjà arrivé et c’était plutôt une bonne chose. Le doute ne constitue-t-il pas le cœur de la science ?

Dans un premier temps, nous aimerions mentionner que les conflits d’experts qui ont parsemé le champ médiatique ne constituent pas le point le plus inquiétant pour la stabilité de la science. Il faut surtout déplorer que de nombreuses déclarations émises par des experts étaient infalsifiables, c’est-à-dire, pour  reprendre Popper, qu’elles ne relevaient pas de la science moderne. En effet un énoncé qui ne peut pas être réfuté relève plutôt du dogme.
Nous aimerions ici convoquer un autre philosophe des sciences, Thomas Kuhn et sa « structure des révolutions scientifiques ». Pour lui, il existe une période de science normale durant laquelle un paradigme (le cadre théorique) s’est imposé et satisfait les scientifiques pour la résolution des problèmes. Ce paradigme est, notamment, disponible dans un « manuel de la discipline » qui permet aux scientifiques de se rassembler. Le manuel doit être maîtrisé par ceux qui souhaitent entrer dans la communauté scientifique et il sert de point de départ pour les expériences ultérieures.
Cette science normale entre dans une sa phase extraordinaire suite à des événements qui la remettent en question et qui ne peuvent pas être traités correctement par le paradigme en cours. La communauté se déchire alors et des hypothèses alternatives (ré)apparaissent. C’est le début de la période de science extraordinaire durant laquelle des changements majeurs fleurissent. Ainsi naît un nouveau paradigme.
Assisterions-nous en direct à une telle révolution ? Ici et là nous avons pu entendre des déclarations de scientifiques qui reconnaissent leur remise en question face au coronavirus. Pour Kuhn, cela est plutôt de bon augure pour la science future. Si cette révolution a lieu, elle se déroulera à huis-clos dans les enceintes autorisées, entre pairs.  Mais il pourrait se produire ici une révolution un peu différente.



Une science mise à mort par le citoyen ?

En effet la crise engendrée par le coronavirus a largement débordé le cadre de la science. Le démocrate aura vu avec, pour le moins, étonnement, la collusion qui s’installait entre la connaissance scientifique floue et lacunaire de la Covid et des mesures politiques coercitives et liberticides. Des mesures sanitaires, fondées sur des théories fluctuantes, justifiaient, au nom de la santé, des politiques d’exception. La science, et plus précisément les sciences du vivant (infectiologie, épidémiologie…), pourront-elles éviter de devoir rendre des comptes à la société? Ne fut-ce que, par exemple, sur les masques ou les maisons de repos ? Evidemment les décisions ont été prises par les politiques mais les scientifiques ont conseillé sur base d’un certain état de la science.
Puisque la science et la vie publique ont été imbriquées à ce point, peut-on se contenter de laisser cet état de la science se reconstruire sur la base seulement de ses propres membres. Autrement dit, peut-on laisser la science aux scientifiques comme l’affirme avec une louche de  dogme et une pincée de désespoir, le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences sur la RTBF ?

A cause d’une  volonté citoyenne, est-il possible d’imaginer qu’une science se transforme, voire disparaisse? La réponse est positive. Il existe un exemple historique au 20ème siècle : le racisme.  Le racisme était une science du vivant qui disposait de ses chaires universitaires et de ses manuels. Puis, éclaboussé par les exactions causées en son nom, le racisme a été solennellement renié par la communauté scientifique, à l’UNESCO en… 1949. Aujourd’hui le racisme existe encore, sous la forme d’une idéologie, et des bribes de sa démarche sont intégrées dans la biologie (le concept d’ethnie par exemple). Mais peu de personnes savent encore qu’il s’agissait d’une science. En effet, il est très perturbant de penser que cette discipline pouvait être caractérisée à l’époque non par la malveillance mais par la rigueur scientifique.

Mutatis mutandis. Le tracing, le confinement, la vaccination, les pouvoirs spéciaux, l’Etat d’urgence sont instaurés au nom d’une bienveillance sanitaire.  Et si le citoyen finissait plutôt par considérer ces mesures comme indignes d’une politique démocratique et d’une science moderne humaniste ?
Que l’on soit scientifique ou citoyen, mettre en doute et remettre en cause les disciplines qui ont généré des mesures aussi autoritaires malgré des données incertaines, est-ce une perte de confiance dans la science ou bien un acte cartésien ?

lundi 18 mai 2020

Pour une journée Covie

(C'est article a été publié dans La Libre )

Une indispensable journée CoviE.

Parmi les conséquences de la crise générée par le coronavirus, l’une nécessite une réponse sociétale. Au nom de notre sécurité sanitaire, nous avons interdit les rites funéraires les plus fondamentaux.  Nous avons de ce fait contracté une dette à l’égard des familles endeuillées. Il est essentiel de réduire cette perte d’humanité.  Pour y parvenir, et pour donner un peu de sens dans le chaos, nous pourrions instaurer la journée CoviE. Imaginons son déroulement.

Les décès habituels sont codifiés, ritualisés et socialement balisés. Avec le coronavirus, les funérailles sont vécues en dehors de tout récit apaisant possible. D’autant que la réalité est abominable : le malade est arraché à sa famille, conduit dans une chambre stérile où il meurt dans la solitude. De plus, la famille  ne peut pas faire son deuil, pas même se réunir ou rencontrer des amis. Le temps du deuil est écrasé. Les proches ne le sont plus que par des écrans interposés. Le deuil est lui-même confiné, réduit à un inhumain télédeuil. Les électrons d’edeuil apportent-ils une consolation réelle aux familles éplorées ? Il est raisonnable d’en douter. Notre société a ainsi privé de nombreuses familles de funérailles dignes de ce nom.
Or nous avons les moyens de marquer notre empathie. Nous pourrions instaurer une journée d’hommage qui permettrait peut-être d’adoucir les peines infligées durant la crise. Imaginons son déroulement. Le matin une cérémonie officielle aurait lieu devant le Monument aux Morts sur lequel les noms des victimes auraient été ajoutés pour prouver l’importance de l’hommage rendu. Cette cérémonie se poursuivrait par des condoléances, sur place d’abord et ensuite dans la salle communale autour d’un repas. 
Durant l’après-midi la parole serait laissée aux citoyens et aux différents intervenants de la crise, par exemple par des présentations ou des séances d’échanges de témoignages. A ce moment aussi les artistes seraient invités à traduire avec leurs talents les émotions suscitées par la crise. Ce serait aussi l’occasion de proposer des collectes de sang.
A 20 heures, nouvel hommage, cette fois par la musique, pour le personnel médical et pour toutes les personnes qui ont œuvré durant la crise. La soirée se poursuivrait par un bal masqué jusqu’au moment où, tous ensemble, et solennellement l’autorisation soit donnée de les enlever, ouvrant ainsi le moment des embrassades.
Certes une telle journée ne rendrait pas les morts mais elle permettrait d’humaniser les événements. A côté du caractère cathartique, qu’il faudra examiner dans sa dimension psychologique, notre proposition vise également à donner un peu de sens aux événements. En inscrivant les noms parmi les victimes civiles sur le Monument aux Morts, en les extirpant aussi du froid anonymat des statistiques, nous reconnaissons qu’ils ont participé, bien malgré eux, à un combat. Les victimes ont légué à la science des données sur la maladie et en combinant ces informations, médecins et chercheurs peuvent mieux accueillir les patients. Ainsi, vivants et morts, scientifiques et citoyens, peuvent être unis dans une quête commune. Cela vaut bien la peine, dès que les conditions sanitaires le permettront, d’être célébré par la Journée CoviE.