mardi 1 décembre 2020

La crise sanitaire va-t-elle engendrer la science post-normale ?

 

La crise sanitaire va-t-elle engendre la science post-normale ?

Les contradictions incessantes des experts hors des lieux spécifiquement dédiés aux débats scientifiques ont déchiré publiquement un rideau qui était déjà bien abîmé, celui de l’image sociétale de la science. Le spectacle n’a pas débuté et le charme est rompu : le public découvre une scène désordonnée et, surpris, les acteurs sont désemparés. Si nous profitions de cet étonnement réciproque, à la fantomatique frontière entre science et politique, pour imaginer ensemble une construction plus adaptée de certaines sciences ?

 

Dorénavant scientifiques et citoyens se retrouvent face à face dans une escalade dopée aux réseaux sociaux que l’on pourrait résumer en deux formules: « Pourquoi donc les scientifiques ne peuvent-ils pas nous donner des réponses claires sur cette maladie ? » d’une part et « Pourquoi donc les gens n’obéissent-ils pas aux consignes sanitaires? » de l’autre.

Il existe des réponses à ces interrogations mais il ne s’agit pas ici de les trouver, notre objectif est plutôt de s’interroger sur l’émergence de ces questions. Nous y voyons la cruelle cristallisation d’une problématique soulevée depuis plusieurs décennies: quel rôle la science peut-elle et, surtout pourra-t-elle, encore jouer dans notre société ?

Repartons des querelles entre experts, puisqu’il s’agit d’un élément devenu factuel pour le grand public. Cette fois le paradigme en place permet, grâce aux expertises divergentes, de prédire tout et son contraire. A l’arrivée donc tout est potentiellement explicable rétrospectivement. Quand un système de pensée en arrive à pouvoir justifier simultanément le blanc et le noir, autrement dit qu’il est infalsifiable, peut-il revendiquer le statut de science ?

Nous ne tiendrons pas compte ici des tentatives pour immuniser tout de même la discipline. Les disciples agiteront toujours les trois mêmes drapeaux: le public, mal formé ou peu attentif, comprend mal, les médias sont de mauvais vulgarisateurs et les politiciens poursuivent des enjeux opposés et déforment les intentions.

 

Long processus

 

Nous n’en tiendrons pas compte car la situation actuelle de ces sciences ne marque pas un accident de l’histoire que l’on pourrait baliser mais elle constitue une étape d’un long cheminement. La science a été critiquée durant tout le 20ème siècle. Il serait long ici de rappeler tous les travaux menés en histoire et philosophie des sciences qui ont conduit à la déconstruction du récit d’une science unie batie sur une méthode rigoureuse qui assurerait l’amélioration constante, objective et désintéressée de la connaissance. Quelques éléments éclaireront le propos: les pollutions industrielles sont filles de la science, les disciplines sont extrêmement ramifiées rendant impossible une vision globale, la recherche est soumise à des impératifs économiques, des sciences ont disparu, des conflits d’intérêts ont été dénoncés, etc.

Que l’on se comprenne bien, il ne s’agit pas ici de dénigrer le travail des scientifiques. Absolument pas. Nous insistons : les scientifiques font la science et donnent naissance à une connaissance dont la qualité est de premier ordre.

Il s’agit de rappeler qu’une approche critique, elle-même rationnelle, a montré que les sciences étaient multiples et utilisaient des méthodes variées, pour mener à bien des recherches cloisonnées et validées par des communautés restreintes d’individus, fils de leur temps. Le rideau qui se déchire sous nos yeux avec cette crise était donc déjà très élimé et ses écorchures étaient peut-être plus apparentes du côté du grand public.

 


Tâche impossible

 

Dans ce contexte, ce qui apparait maintenant, nous semble-t-il, c’est que les rares disciplines scientifiques mobilisées par le gouvernement ne pouvaient pas mener à bien la tâche impartie car elles ne peuvent pas acquérir l’adhésion du public. Elles incarnent en effet ce qui a été pointé du doigt par la critique du XXème siècle: hyper-spécialisation et coupure avec le réel par confusion entre le laboratoire et la vie réelle, déshumanisation du discours (associer des hommes à des cas ou des morts à des unités), recours massif aux statistiques et aux modélisations mathématiques, présence immédiate d’enjeux pharmaco-industriels…

Le gouvernement belge a d’ailleurs perçu le problème lorsqu’il a constitué des groupes d’expertises reprenant dorénavant un nombre élargi de disciplines. Les scientifiques également ont saisi l’importance de l’enjeu et ont décidé, cet été, de se réunir à l’abri de la presse. Une partie du public, c’était à prévoir, s’est tourné vers d’autres systèmes explicatifs, parmi lesquels le « complotisme » et « l’anti-complotisme » ont gagné, au moins provisoirement, de nombreux adeptes.

 

 

Cinq voies pour l’avenir

 

Que pouvons-nous attendre et espérer de l’avenir? Cinq voies nous semblent ouvertes pour l’indispensable débat scientifique qui a débuté sur la scène dévoilée.

La première conduit les experts à s’arranger entre eux pour conclure une sorte de paix des braves, plus ou moins volontaire. Cette solution est  à la fois la plus tentante et la plus superficielle.

La deuxième est plus proche de l’approche de Kuhn : nous pourrions assister soit à la disparition d’une ou de plusieurs de ces disciplines (comme cela avait été le cas pour la phrénologie) décrétée par les scientifiques eux-mêmes ou imposée par la volonté populaire (comme cela avait été le cas pour le racisme)

Une troisième piste permet d’entrevoir l’apparition d’une nouvelle discipline scientifique par fusion d’autres disciples (comme cela avait été le cas avec la bioéthique), à condition d’être en équilibre avec l’environnement.  Ce qui se traduirait ici par l’exigence citoyenne que la nouvelle science serve à combattre le coronavirus et tous ses effets.

Une quatrième voie consiste à inviter les scientifiques à revenir à la première étape de la méthode cartésienne, quand Descartes remet en doute les explications en place. Il s’agirait alors d’interroger les paradigmes. Par exemple en lançant un appel à d’autres grilles de lectures: le virus pourrait-il être étudié comme un objet quantique ? Ou comme une intrusion informatique? Serait-il activé par des éléments météorologiques ? … Réinterroger le problème en l’ouvrant à d’autres disciplines, vu les enjeux, pourrait donner aux jeunes scientifiques le goût de la recherche.

Une dernière voie, plus novatrice, voire iconoclaste guide vers l’ère de la science post-normale ( ou PNS pour Post-Natural Science). Pour les tenants de cette approche, initiée par Ravetz et Funtowicz, la science traditionnelle est inadéquate lorsqu’elle doit traiter de situations soumises à des faits incertains, à des valeurs conflictuelles, à des enjeux élevés et à décision urgentes.  Il faut alors que la science intègre dans sa méthodologie non seulement la recherche de la vérité mais aussi celle de la qualité. Par qualité on entend un processus social capable de gérer l’incertitude et d’intégrer les préoccupations de la population. Et pour y parvenir la PNS promeut la création de communautés élargies de pairs. Dans ces communautés, les participants non-scientifiques apportent leurs compétences à part égale avec les experts accrédités. L’analyse de ces groupes doit considérer une pluralité de savoirs, de valeurs et de croyances, dans le souci permanent de garantir la qualité. La PNS a déjà développé un système de notation connu sous le nom de NUSAP. La PNS ne s’applique que lorsque les conditions mentionnées plus haut sont rencontrées (il ne s’agit donc pas de réclamer l’usage de la PNS en laboratoire) et elle ne se substitue pas au politique, elle veut développer une expertise rigoureuse et axée sur la qualité. Bien sûr, cette approche est aujourd’hui ultra-minoritaire mais ne serait-ce pas l’occasion de la mettre en oeuvre? Ne fut-ce que comme une répétition générale, dans un théâtre rénové, avec ou sans rideau, pour traiter ensemble une problématique similaire : le réchauffement climatique. 

 

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