samedi 26 décembre 2020

Ne surtout pas tout miser sur la pédagogie pour favoriser la vaccination

 

Ne surtout pas tout miser sur la pédagogie pour favoriser la vaccination

 

Les vaccins s’inscrivent dans une  généalogie idéologique qu’il nous semble utile de préciser pour, peut-être, mieux comprendre les réactions des uns et des autres. Ses nombreux défenseurs peuvent à peine comprendre les motivations de celles et ceux qui ne veulent surtout pas se le faire injecter et ses détracteurs sont convaincus de la supériorité de leur argumentation. Nous allons tenter de nous frayer un chemin entre les deux positions.

 

Nous sommes convaincus que, derrière les arguments développés par les anti-vaccins, nous voyons la résurgence de deux vieux combats idéologiques.

Le premier est celui qui a opposé déterministes et vitalistes. Pour le résumer, il faut se souvenir de Claude Bernard, tête de file du déterminisme (1813-1878) affirmant que, en médecine, les mêmes causes doivent entraîner les mêmes conséquences. Et de ses détracteurs, médecins eux aussi, qui affirmaient que les patients présentent des réactions différentes à des traitements identiques. Dans la foulée, il doit bien exister une force liée à la vie qui ne peut pas se résumer à des théories de type mathématique. Pour Bernard, une telle remarque indiquait que les véritables causes n’étaient pas encore connues. Le 20ème siècle verra le triomphe de cette recherche rigoureuse de causes que ce soit au sens strict ou dans une variante probabiliste.

Le deuxième, le positivisme, fondé par Auguste Comte (1798-1857), a lui aussi imposé son approche dans les sciences: selon celui-ci, il faut refuser la théologie et la métaphysique pour se fier aux faits et à un processus rationnel d’induction. Cette vision, somme toute banale pour le scientifique contemporain, a  généré des frustrations dans le chef de nombreux détenteurs d’autres vérités, religieuses par exemple.

La science contemporaine s’est construite sur cette double victoire et, aujourd’hui, ces présupposés sont tellement ancrés que certains en viendraient à oublier qu’il s’agit d’un acquis relativement récent. Les Académies n’ont pas été fondées dans un environnement positiviste. Lorsque Descartes s’exprime par exemple et lorsque ses théories sont étudiées, elles le sont à la lumière de la théologie et de la métaphysique.

 

Il serait illusoire de s’imaginer que ce double triomphe étouffe pour autant les adversaires. Le surgissement du coronavirus et le déploiement de la crise sanitaire ont suscité des inquiétudes et un besoin d’explications. Toutes les grilles d’analyses ont été lancées pour tenter de maîtriser cette sinistre inconnue, offrant une nouvelle vie aux deux battus d’hier. Et il est frappant de voir réapparaitre aujourd’hui des propos qui relèvent d’une forme de vitalisme: par exemple la notion de « courbe naturelle de l’épidémie » ou de « disparition inexpliquée du virus » voire de « apprendre à vivre avec le virus » parfois même de « négocier avec le virus ». Quant aux anti-positivistes, ils sont nombreux puisque les experts doivent sans cesse faire face à des discours qui remettent en cause la pertinence de leur discipline.

Nous pensons que ces deux courants profonds doivent être reconnus car ils s’inscrivent dans notre histoire culturelle depuis des siècles et bâtissent des schémas explicatifs dignes, au minimum, de l’intérêt de leurs disciples. La catégorie « complotiste » trop souvent utilisée pour classer ceux qui critiquent les positions officielles, s’alimente de ces deux courants. D’une part, l’anti-déterminisme peut trouver des racines dans le doute hyperbolique, cher aux complotistes. D’autre part, la métaphysique et/ou la mythologie est ici remplacée par le discours explicatif d’un grand complot.

 

Or ces courants ont été bafoués, probablement de façon inconsciente, par le discours scientifique dominant durant la crise sanitaire. Et ce, malheureusement, de façon constante: la mort a été désacralisée (anti-positivisme), la vie a été réduite à des statistiques (anti-vitalisme)… Nous ne prendrons qu’un exemple. Lorsqu’une experte affirme: « je fêterai Noël en avril », elle prononce une insulte non seulement contre la religion chrétienne mais aussi contre une approche rationnelle: il n’est pas possible de déplacer le solstice d’hiver.

Aujourd’hui le vaccin est présenté comme la solution par ces mêmes personnes. Ces derniers constatent qu’une opposition est apparue. Ne s’agit-il pas plutôt de la résurgence de ces idéologies dont les défenseurs trouvent là le seul acte politique encore accessible dans un monde conceptuel dont ils ont été exclus depuis plus d’un siècle ?

 


 

 

D’autre part, l’Autorité n’a pas souhaité rendre le vaccin obligatoire.  Dans notre grille d’analyse, cela signifie que, après avoir suivi pendant des mois la voie déterministe et positiviste, elle l’abandonne au dernier moment. Devant cette forme de désaveu au moins symbolique, le discours scientifique officiel se retrouve donc face à une nouvelle question : « Si le vaccin est vraiment aussi exceptionnel, pourquoi n’est-il pas imposé ? ».

 

La pire des solutions, à nos yeux, est d’envisager de persuader les récalcitrants convaincus en  « faisant preuve de pédagogie ». Donc de considérer les anti-vaccins comme des enfants auxquels il faut montrer le bon chemin. Ce qui pourrait être ressenti comme une insulte de plus. Il nous sembler plus efficace pour les défenseurs de la ligne officielle d’adopter une approche qui tienne compte de l’histoire récente.

Durant tout le 20ème siècle (et plus spécialement depuis Auschwitz, les catastrophes environnementales…) les sciences ont été soumises à la critique et ont été largement débarrassées du mythe du progrès infini ou universel. L’innovation scientifique n’est plus synonyme de lendemains qui chantent. Il n’y a aucune honte à le reconnaitre, bien au contraire, c’est à proprement parler une approche cartésienne.

 

La demande adressée à la population de se livrer à la vaccination prendrait alors une autre forme : celle d’un écolier qui, dans la cour de récréation, demande à un compagnon pour jouer ensemble et qui propose les règles d’un nouveau jeu. Il ne sait pas si ce jeu va marcher mais il pense que ça vaut la peine d’essayer, entre pairs. Cela n’a rien à voir avec un instituteur qui va trouver un nouveau moyen didactique pour imposer la table de multiplication. Même si, et ce point est essentiel, cette table est vraie. Car souvenons-nous, lorsque nous étions enfants, la véracité de la table de multiplication nous semblait-elle l’élément le plus important de notre vie ?  Cependant au moment de compter les goals ou de calculer le prix de nos sucettes, qu’utilisions-nous ?

 

 

 

François-Xavier HEYNEN
Docteur en philosophie des sciences

mardi 1 décembre 2020

La crise sanitaire va-t-elle engendrer la science post-normale ?

 

La crise sanitaire va-t-elle engendre la science post-normale ?

Les contradictions incessantes des experts hors des lieux spécifiquement dédiés aux débats scientifiques ont déchiré publiquement un rideau qui était déjà bien abîmé, celui de l’image sociétale de la science. Le spectacle n’a pas débuté et le charme est rompu : le public découvre une scène désordonnée et, surpris, les acteurs sont désemparés. Si nous profitions de cet étonnement réciproque, à la fantomatique frontière entre science et politique, pour imaginer ensemble une construction plus adaptée de certaines sciences ?

 

Dorénavant scientifiques et citoyens se retrouvent face à face dans une escalade dopée aux réseaux sociaux que l’on pourrait résumer en deux formules: « Pourquoi donc les scientifiques ne peuvent-ils pas nous donner des réponses claires sur cette maladie ? » d’une part et « Pourquoi donc les gens n’obéissent-ils pas aux consignes sanitaires? » de l’autre.

Il existe des réponses à ces interrogations mais il ne s’agit pas ici de les trouver, notre objectif est plutôt de s’interroger sur l’émergence de ces questions. Nous y voyons la cruelle cristallisation d’une problématique soulevée depuis plusieurs décennies: quel rôle la science peut-elle et, surtout pourra-t-elle, encore jouer dans notre société ?

Repartons des querelles entre experts, puisqu’il s’agit d’un élément devenu factuel pour le grand public. Cette fois le paradigme en place permet, grâce aux expertises divergentes, de prédire tout et son contraire. A l’arrivée donc tout est potentiellement explicable rétrospectivement. Quand un système de pensée en arrive à pouvoir justifier simultanément le blanc et le noir, autrement dit qu’il est infalsifiable, peut-il revendiquer le statut de science ?

Nous ne tiendrons pas compte ici des tentatives pour immuniser tout de même la discipline. Les disciples agiteront toujours les trois mêmes drapeaux: le public, mal formé ou peu attentif, comprend mal, les médias sont de mauvais vulgarisateurs et les politiciens poursuivent des enjeux opposés et déforment les intentions.

 

Long processus

 

Nous n’en tiendrons pas compte car la situation actuelle de ces sciences ne marque pas un accident de l’histoire que l’on pourrait baliser mais elle constitue une étape d’un long cheminement. La science a été critiquée durant tout le 20ème siècle. Il serait long ici de rappeler tous les travaux menés en histoire et philosophie des sciences qui ont conduit à la déconstruction du récit d’une science unie batie sur une méthode rigoureuse qui assurerait l’amélioration constante, objective et désintéressée de la connaissance. Quelques éléments éclaireront le propos: les pollutions industrielles sont filles de la science, les disciplines sont extrêmement ramifiées rendant impossible une vision globale, la recherche est soumise à des impératifs économiques, des sciences ont disparu, des conflits d’intérêts ont été dénoncés, etc.

Que l’on se comprenne bien, il ne s’agit pas ici de dénigrer le travail des scientifiques. Absolument pas. Nous insistons : les scientifiques font la science et donnent naissance à une connaissance dont la qualité est de premier ordre.

Il s’agit de rappeler qu’une approche critique, elle-même rationnelle, a montré que les sciences étaient multiples et utilisaient des méthodes variées, pour mener à bien des recherches cloisonnées et validées par des communautés restreintes d’individus, fils de leur temps. Le rideau qui se déchire sous nos yeux avec cette crise était donc déjà très élimé et ses écorchures étaient peut-être plus apparentes du côté du grand public.

 


Tâche impossible

 

Dans ce contexte, ce qui apparait maintenant, nous semble-t-il, c’est que les rares disciplines scientifiques mobilisées par le gouvernement ne pouvaient pas mener à bien la tâche impartie car elles ne peuvent pas acquérir l’adhésion du public. Elles incarnent en effet ce qui a été pointé du doigt par la critique du XXème siècle: hyper-spécialisation et coupure avec le réel par confusion entre le laboratoire et la vie réelle, déshumanisation du discours (associer des hommes à des cas ou des morts à des unités), recours massif aux statistiques et aux modélisations mathématiques, présence immédiate d’enjeux pharmaco-industriels…

Le gouvernement belge a d’ailleurs perçu le problème lorsqu’il a constitué des groupes d’expertises reprenant dorénavant un nombre élargi de disciplines. Les scientifiques également ont saisi l’importance de l’enjeu et ont décidé, cet été, de se réunir à l’abri de la presse. Une partie du public, c’était à prévoir, s’est tourné vers d’autres systèmes explicatifs, parmi lesquels le « complotisme » et « l’anti-complotisme » ont gagné, au moins provisoirement, de nombreux adeptes.

 

 

Cinq voies pour l’avenir

 

Que pouvons-nous attendre et espérer de l’avenir? Cinq voies nous semblent ouvertes pour l’indispensable débat scientifique qui a débuté sur la scène dévoilée.

La première conduit les experts à s’arranger entre eux pour conclure une sorte de paix des braves, plus ou moins volontaire. Cette solution est  à la fois la plus tentante et la plus superficielle.

La deuxième est plus proche de l’approche de Kuhn : nous pourrions assister soit à la disparition d’une ou de plusieurs de ces disciplines (comme cela avait été le cas pour la phrénologie) décrétée par les scientifiques eux-mêmes ou imposée par la volonté populaire (comme cela avait été le cas pour le racisme)

Une troisième piste permet d’entrevoir l’apparition d’une nouvelle discipline scientifique par fusion d’autres disciples (comme cela avait été le cas avec la bioéthique), à condition d’être en équilibre avec l’environnement.  Ce qui se traduirait ici par l’exigence citoyenne que la nouvelle science serve à combattre le coronavirus et tous ses effets.

Une quatrième voie consiste à inviter les scientifiques à revenir à la première étape de la méthode cartésienne, quand Descartes remet en doute les explications en place. Il s’agirait alors d’interroger les paradigmes. Par exemple en lançant un appel à d’autres grilles de lectures: le virus pourrait-il être étudié comme un objet quantique ? Ou comme une intrusion informatique? Serait-il activé par des éléments météorologiques ? … Réinterroger le problème en l’ouvrant à d’autres disciplines, vu les enjeux, pourrait donner aux jeunes scientifiques le goût de la recherche.

Une dernière voie, plus novatrice, voire iconoclaste guide vers l’ère de la science post-normale ( ou PNS pour Post-Natural Science). Pour les tenants de cette approche, initiée par Ravetz et Funtowicz, la science traditionnelle est inadéquate lorsqu’elle doit traiter de situations soumises à des faits incertains, à des valeurs conflictuelles, à des enjeux élevés et à décision urgentes.  Il faut alors que la science intègre dans sa méthodologie non seulement la recherche de la vérité mais aussi celle de la qualité. Par qualité on entend un processus social capable de gérer l’incertitude et d’intégrer les préoccupations de la population. Et pour y parvenir la PNS promeut la création de communautés élargies de pairs. Dans ces communautés, les participants non-scientifiques apportent leurs compétences à part égale avec les experts accrédités. L’analyse de ces groupes doit considérer une pluralité de savoirs, de valeurs et de croyances, dans le souci permanent de garantir la qualité. La PNS a déjà développé un système de notation connu sous le nom de NUSAP. La PNS ne s’applique que lorsque les conditions mentionnées plus haut sont rencontrées (il ne s’agit donc pas de réclamer l’usage de la PNS en laboratoire) et elle ne se substitue pas au politique, elle veut développer une expertise rigoureuse et axée sur la qualité. Bien sûr, cette approche est aujourd’hui ultra-minoritaire mais ne serait-ce pas l’occasion de la mettre en oeuvre? Ne fut-ce que comme une répétition générale, dans un théâtre rénové, avec ou sans rideau, pour traiter ensemble une problématique similaire : le réchauffement climatique. 

 

mardi 17 novembre 2020

Le terme exact est "sacrifié", "non-essentiel" est une insulte

Le terme exact est "sacrifié", "non-essentiel" est une insulte

 

Le gouvernement a trouvé pertinent de distinguer les commerces essentiels de ceux qui ne le sont pas. L’usage du terme « non essentiel » constitue une offense inutile envers celles et ceux auxquels il faudrait accorder et reconnaitre leur véritable statut: celui de sacrifié. Pourquoi les priver de cet honneur ? Aujourd’hui une jeune commerçante « non-essentielle » a décidé mettre fin à sa vie. Elle a été sacrifiée. Nous lui dédions ce texte et lui rendons l’hommage qui lui est du.

 

Le terme « essentiel » peut prendre différents sens.  Retenons les deux principaux « qui appartient à la nature propre de » ou bien « nécessaire - indispensable ».  Ces deux définitions induisent des différences profondes. En effet « nécessaire - indispensable » renvoie à des conditions qui doivent être impérativement rencontrées. On comprend aisément que l’alimentation et la santé doivent figurer parmi les commerces essentiels. Et personne ne se lèvera contre cette évidence.

Cependant, « essentiel » signifie aussi « qui appartient à la nature propre de ». Dans le cas présent: « la nature propre de… l’homme ».  D’une part, pour beaucoup de traditions, l’homme possède une nature sociale. L’homme n’est-il pas l’animal politique comme le disait Aristote ? D’autre part, est-il possible de déterminer la nature de l’homme sans y intégrer des valeurs ? Et ces valeurs, elles-mêmes, seront-elles universelles ou bien découleront-elles d’une communauté particulière, donc de choix ?

Pour respecter la nature humaine et la neutralité de l’Etat (autrement dit sans livrer ce dernier à des valeurs particulières), le gouvernement devrait donc reconnaître que tous les commerces sont essentiels.

 

De plus, ils sont essentiels doublement. D’une part car les commerces permettent aux citoyens de maintenir un lien social et de pouvoir vivre selon leurs diverses valeurs personnelles. D’autre part car ils sont essentiels pour la survie des commerçants. Ils sont donc essentiels au premier sens défini du terme pour des hommes, des femmes et leurs familles.

A cause de cela, qualifier ces activités de non-essentielles relève de l’injure, même dans les circonstances sanitaires de la pandémie. Il ne s’agit pas ici de discuter du bienfondé politico-scientifique du choix des fermetures de certains commerces. Le paradigme actuel indique qu’il faut limiter les contacts pour réduire la propagation du virus. Mais il s’agit, par contre, de rendre justice aux mots et aux personnes.

Ce dont il est vraiment question c’est d’un sacrifice et donc de sacrifiés, ni plus ni moins.

Classiquement, le sacrifice est une offrande dédiée à une divinité pour s’en assurer la bienveillance. Lors d’une cérémonie, l’objet est retranché du monde pour être intégré au monde sacré. Souvent cela signifie la destruction de cet objet ou éventuellement la mort d’une personne. Donc l’offrande bénéficie d’une grande valeur au moins symbolique. Son rôle est crucial et bénéfique à toute la société.  Aujourd’hui la situation épidémique est telle que les citoyens ont besoin, pour rétablir un équilibre social, d’offrir un sacrifice à la Santé publique.

Personne n’a envie d’être sacrifié. Personne n’a envie de sacrifier. Mais le sacrificateur devrait avoir la décence élémentaire de reconnaître que l’offrande est un sacrifice et que donc, peut-être plus que le reste, elle est essentielle à la cérémonie ! Alors, mesdames et messieurs les « non-essentiels », parmi lesquels figurait Alysson, nous vous présentons notre respect et notre reconnaissance.

 


François-Xavier HEYNEN

Philosophe

 

 

 

jeudi 10 septembre 2020

La science malade du Covid et des experts

 

La science malade du coronavirus et de ses experts

(Ce texte a fait l'objet d'une carte blanche dans le soir le 8 septembre 2020)

La caractéristique principale de la science par rapport aux autres disciplines qui créent du savoir est l’utilisation d’une méthode rationnelle sans cesse remise en doute au sein d’une communauté de personnes qui partagent un paradigme. Certains « experts » semblent l’oublier. Au risque de l’affaiblir.

Les scientifiques se réfèrent à la méthode cartésienne : le phénomène à observer doit d’abord faire l’objet d’une mise en doute profonde (c’est-à-dire que la façon dont il est expliqué est réexaminée), ensuite il est analysé et décomposé en éléments plus petits et plus directement étudiables. Chacun de ces petits éléments est lui-même étudié jusqu’à pouvoir être résumé à des « blocs » qui relèvent de l’évidence. Ensuite chacun de ces « blocs », si possibles mathématiques, sont réassemblés. Ainsi étudié jusqu’à sa structure élémentaire, le phénomène est scientifiquement connu (au moins provisoirement) et peut, éventuellement, profiter d’un modèle prédictif.

La plupart des scientifiques s’inscrivent dans cette démarche dont nous ne discuterons pas ici de la pertinence. Mais des déclarations de scientifiques dans la presse autour de la crise du coronavirus s’en écartent dangereusement.

Un rappel du déroulé des événements nous semble utile. L’arrivée du coronavirus est d’abord annoncée par la presse, sous les discours rassurants des politiques. La crise saute aux yeux lorsque le gouvernement décide de mesures drastiques, sur les conseils de ses cautions scientifiques, qui seront appelées indument « experts ». L’expertise présuppose une maitrise de la discipline. Mais quelle discipline gère-t-elle un phénomène aussi radicalement nouveau ? Cette dérive sémantique induit profondément en erreur.

Aussitôt, les polémiques entre « experts » vont fleurir. Ce qui est plutôt sain dans un contexte scientifique mais, dans notre cas, deux problèmes majeurs doivent être relevés : d’une part la population est rarement autant impactée directement par les polémiques scientifiques (certes la population sait qu’il existe des controverses entre savants mais ces dernières ne concernent pas sa survie immédiate) et d’autre part parce qu’il n’existe pas d’expertise de l’inconnu. A l’heure des réseaux sociaux ce dernier point est majeur et, sans doute, mal mesuré par les scientifiques eux-mêmes. L’apparition d’un « inconnu concret » a agi comme un « game changer » (pour reprendre une expression à la mode), disons un tabula rasa de la connaissance. Chacun a légitimement pu se retrancher, à égalité épistémologique, derrière le discours qui lui convient. Ainsi les avis exprimés par les leaders d’opinions sur le coronavirus se résumaient-ils presque toujours à un credo en leur propre grille d’analyse.

Surplombant la cacophonie des croyances, la force de la loi a été imposée. Le gouvernement a choisi la vision de la science des personnes qu’il avait désignées. En d’autres termes, le pouvoir politique a organisé la dernière étape de la méthode cartésienne, c’est-à-dire la recomposition des blocs élémentaires (et lacunaires). Formé par une construction politique sur base d’éléments scientifiques incertains, le bébé à défendre n’est pas un objet scientifique.

Le bébé a grandi et est attaqué de toutes parts. Les scientifiques utilisent des expressions comme « anti-science » ou « complotiste » pour contrer les critiques. Cette attitude, qui est en fait une argumentation ad hominem teintée d’arguments d’autorité, affaiblit la science. Car remettre en cause les décisions prises, les mesures, les analyses des cautions scientifiques et même le paradigme scientifique : ce n’est pas être anti-science ou complotiste, c’est revenir au fondement de la méthode cartésienne. Et discréditer toute critique, c’est défendre un… dogme. Bien sûr de nombreuses voix ne sont pas habilitées à développer une critique fondée mais les scientifiques doivent, eux, admettre, les raisons des critiques qui leur sont adressées. Nous en retiendrons trois :

Il y a d’abord les deux raisons conceptuelles rappelées plus haut et qui relèvent de la méthode : il n’existe pas d’expertise du néant et les politiques ne sont pas capables d’assurer le réassemblage des blocs. Ceci n’enlève rien à la pertinence de certaines expertises dans des disciplines qui étudient la problématique.


 

Enfin, une raison moins constitutive mais plus criante provient des conséquences des hypothèses formulées, car elles impliquent potentiellement la survie de chacun. Et les résultats obtenus font débat.

A nos yeux, ces critiques ne sont pas seulement valides pour questionner le travail effectué lors de la crise.  Pour ces actions, il revient aux scientifiques, de s’interroger, avec les outils qui sont les leurs. Et que de son côté, la Justice, internationale si nécessaire, devra évaluer les décisions politiques.

Les critiques concernent aussi, et peut-être principalement, le cadre du lien social qui, lui, relève de chaque citoyen. Quelle crédibilité encore accorder à ces sciences si leurs représentants les plus médiatisés s’écartent de la méthode cartésienne pour se justifier ? Comment recevoir les obligations sociétales qu’elles imposent si les résultats sont si discutés ? Et surtout comment éviter la contagion du discrédit vers les autres sciences ? Par exemple celles qui évoquent le changement climatique…