lundi 21 mai 2018

Et si Mawda permettait aux opposés de se rapprocher?


Et si Mawda permettait aux opposés de se rapprocher ?

Le décès de Mawda, une enfant kurde de deux ans, à la suite d’une course-poursuite sur une autoroute belge a suscité de nombreuses réactions qui se sont rapidement focalisées sur les migrants. Contrairement à la mort du petit Aylan, il nous reste un espoir de rationaliser l’émoi car nous disposerons d’informations plus précises. C’est pourquoi nous nous risquons cette à la description des deux camps en présence dans les commentaires sur les migrants. Nous développerons deux questions philosophiques qui gisent dans le débat et qui restent béantes. Heurtés par le drame, nous pourrons peut-être saisir que les questions sont irrésolues, ce qui pourrait permettre un rassemblement des forces citoyennes.

Les commentaires glanés ici et là sur internet signent un clivage profond et les camps semblent ne plus entendre les arguments opposés : pour l’accueil des migrants d’un côté, contre de l’autre. La réflexion, qui impose la confrontation avec la différence, disparaît donc au profit de la coexistence explosive d’idéologies contradictoires. Dans ces conditions, la question philosophique qui nous est si chère est alors noyée.
La raison est également submergée par la mort de Mawda dans des circonstances encore nébuleuses.
Mais nous allons tenter de clarifier la situation et les forces en présence. Il faut tout d’abord rappeler une évidence : à l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ne possédons que peu d’informations sur ce qui s’est réellement passé sur l’autoroute et sur ce qui a conduit au drame.  Il conviendrait donc d’arrêter ici l’exposé et d’attendre les conclusions de l’enquête. Ce serait spontanément notre attitude mais l’emballement des commentaires et surtout la disparition de la réflexion nous poussent à écrire.

Nous souhaitons également mettre immédiatement hors de cause l’action personnelle des policiers. En effet si la mort de la fillette est le résultat d’une ou de plusieurs bavure(s) alors le dossier doit être traité par la Justice selon les règles en vigueur. 
Nous partirons sur l’a priori que la police effectue son travail correctement. C’est-à-dire que nous estimerons que, d’une façon ou d’une autre, le tir était légalement justifié. Si tel n’est pas le cas, la discussion s’arrête ici.

La question de la justification 

Ce fusible passé, tentons maintenant de définir les camps qui se dégagent des commentaires. Dans un Etat moderne, la police applique des lois votées ou entérinées démocratiquement. Une majorité politique a donc été trouvée, à un moment ou à un autre, pour justifier la mort de cette fillette.
Prémunissons-nous immédiatement contre la vague d’indignation que peut susciter la phrase précédente. Indignation parfaitement compréhensible d’ailleurs qui se base sur notre empathie naturelle et sur notre tristesse profonde à l’annonce de l’abomination de la mort d’un innocent.  Il nous faut pourtant dépasser aussi le stade des sentiments si nous voulons tenter de saisir les enjeux de la situation.

Le drame familial est le déclencheur de propos politiques qui exacerbent le clivage sur la question de l’accueil à réserver aux migrants/réfugiés. Pourtant le rapport entre cette course-poursuite et les migrants n’est sans doute pas direct. Les policiers poursuivaient un véhicule en fuite, peu importe que ce soit avec de la drogue à bord, des armes ou des réfugiés. Mais il se fait que ce sont finalement des réfugiés qui s’y trouvaient.
Deux attitudes se dessinent et peuvent être regroupées en deux camps.

Le camp A

Un premier camp voit dans cette interception mortelle une illustration cruelle, mais symptomatique, du comportement de la Belgique vis-à-vis des migrants. Le camp A rappelle que les Conventions Internationales doivent être appliquées et que si elles l’étaient correctement, les réfugiés n’auraient pas à prendre des risques pour traverser le pays. Ils arriveraient en sécurité sur le territoire (belge ou européen) et ne devraient pas faire appel aux services de passeurs peu scrupuleux. Dans ce camp on trouve aussi quelques voix qui dénoncent un rejet de l’étranger de plus en plus prégnant dans la population (en particulier dans le camp B). Cette montée de la xénophobie expliquerait, elle aussi, la mort de fillette. Pour le camp A, cette mort devient d’ailleurs une sorte d’assassinat d’Etat. Le camp A puise souvent dans les Droits de l’Homme la justification ultime de sa position. Ces Droits sont universels et s’imposent donc aussi bien aux migrants qu’aux autochtones, ils permettent l’avènement progressif de l’égalité entre tous. Il n’est pas question de les remettre en cause

Le camp B

Dans le camp B, l’approche est radicalement opposée. La mort de la fillette solde le caractère illégal de la démarche entreprise par ses parents. Si ces derniers avaient respecté la législation, ils auraient introduit leur demande dans les règles. Pour le camp B, la xénophobie doit être comprise non comme le rejet ou la haine de l’étranger mais plutôt comme la peur naturelle suscitée par l’étranger, en particulier ceux qui ne respectent pas les règlements. Une peur justifiée d’une part par un droit du sol présenté comme naturel et d’autre part par une protection de la culture.  Le camp B taxera le camp A de « bisounours » en expliquant que la défense inconditionnelle des Droits de l’Homme aura pour prix la perte du sol et de la culture et qu’à ce moment les Droits de l’Homme disparaitront eux aussi.



Universels ou pas ?

Pour être mis en balance avec d’autres types de droits, les Droits de l’Homme doivent être dépouillés de leur caractère universel. Cette relativisation des Droits de l’Homme est inconcevable pour le camp A, alors que le camp B s’y risque en rappelant que les Droits de l’Homme sont une invention occidentale du 20ème siècle. Dans la lignée la Convention sur les Réfugiés de 1951 subit le même traitement, l’idée générale étant que, pour le camp B, ses créateurs n’avaient pas envisagé la situation actuelle. Les Droits de l’Homme et la Convention de Genève s’imposent certes, car ils sont intégrés dans la loi, mais ils pourraient (ou même devraient ) être renégociés.

Deux questions

Les deux questions fondamentales qui gisent sous les deux camps nous semblent être les suivantes : Le sol appartient-il à celui qui en est légalement propriétaire ? et Qu’est-ce que l’Homme ?
Si vous êtes propriétaire d’un terrain, comment pouvez-vous le prouver ? Pour y parvenir vous devrez, in fine, faire appel à l’Etat, souvent via un notaire. Mais cet Etat ne peut rien valider avant la date de sa création. A qui appartenait votre terrain au 17ème ? Au 13ème ? Au 5ème ou dans la Préhistoire. A quel moment ce terrain est-il devenu une propriété et par quelle légitimation ? Est-ce parce qu’il a été cultivé ? découvert ? gagné au combat ? hérité ? donné par un Dieu (et si oui, lequel ?)… Les migrations alimentent tout particulièrement cette inconnue abyssale. Parler de « droit du sol », est une réponse à la question, affirmer que « nous sommes tous des migrants », en est une autre. Mais elles n’épuisent pas la question.

La deuxième question plonge dans des eaux encore plus profondes. L’Homme peut-il se définir et si oui, comment ? Les religions et autres traditions apportent d’innombrables réponses à cette question irrésoluble. Ici l’Homme est un Fils de Dieu, là il est un être rationnel, ailleurs un animal travailleur ou un consommateur, ici un gentil, là un méchant… Toutes ces définitions se réfèrent, la plupart du temps, à un fondement partagé par une communauté plus ou moins importante. Et les êtres vivants qui ne présentent pas les caractéristiques de la définition proposée ne sont pas des hommes.
Devant la multiplicité des réponses, les défenseurs des Droits de l’Homme prétendent que les Hommes sont des individus égaux en droit. Pour un Occidental, cette Déclaration Universelle semble couler de source. Elle constitue une évidence pour le camp A qui se doit de la propager et de l’incarner par l’accueil inconditionnel des migrants.  Au sein du camp B, elle est très largement partagée mais elle est pondérée par une définition de l’homme qui intègre son caractère culturel. Pour le camp B, les hommes sont porteurs d’une tradition qui doit, elle aussi, être respectée. Le camp A aura tendance à ne voir là que du repli sur soi et de la xénophobie.

Universalité des Droits de l'Homme: oui et non

Pourtant si on y réfléchit, pour le camp B, et c’est peut-être le paradoxe, reconnaître la valeur des traditions et, simultanément, partager et relativiser les Droits de l’Homme, c’est encore défendre les Droits de l’Homme. Le camp A défend les Droits de l’Homme parce qu’ils sont universels en reprochant au camp B de les négliger par un repli sur soi. Le Camp B défend les Droits de l’Homme parce qu’ils sont culturels (et donc relatifs) tout en reprochant au camp A de les mettre en péril en s’ouvrant au point de prendre le risque de nier leur tradition (puisque à leurs yeux, les Droits de l’Homme sont une tradition). On comprend peut-être mieux ici pourquoi les appels aux Droits de l’Homme émis par le Camp A peuvent donner la nausée au Camp B.

L’enquête sur la mort épouvantable de la petite Mawda nous permettra, ou pas, de comprendre les raisons du drame. Le Camp A et/ou le Camp B y trouvera(ont) des indices pour renforcer leur position et probablement pour se diviser un peu plus encore.

Et si, au contraire, nous nous rassemblions autour de la douleur sans nom de cette famille inconnue pour percevoir la profondeur abyssale des questions et pour saisir l’urgence de réfléchir ensemble. Que l’on soit du Camp A ou du Camp B, nous partageons une évidence : qu’il n’y ait pas d’autre drame Mawda.

mardi 26 septembre 2017

Le Parti: obstacle pour les "Nouvelles Conquêtes" d'Elio Di Rupo ?

L'ouvrage "Nouvelles conquêtes" de M. Elio Di Rupo sera l'occasion de nous interroger sur la nécessité (ou pas) de conserver des partis dans notre paysage politique. M. Di Rupo apporte quatre arguments en faveur de leur sauvegarde. Cette argumentation est-elle solide ? Nous avons eu l'opportunité de poser la question directement au principal intéressé alors qu'il présentait son ouvrage à Nivelles. M. Di Rupo a complété son argumentation par une preuve par l'absurde. Commençons par quelques commentaires sur le livre lui-même...



Le livre


L'ancien Premier Ministre belge, M. Elio Di Rupo, vient de publier "Nouvelles conquêtes". Dans cet ouvrage, il revient sur sa vie et sur sa carrière. Il dresse également un tableau plutôt sombre du monde politico-économique actuel pour ensuite appeler de ses vœux la mise en place rapide de l'éco-socialisme "...qui mêle intimement les dimensions sociales et environnementales. Cette évolution constitue une étape majeure dans l'histoire de ma famille politique." (p.325). L'ouvrage comporte un réquisitoire permanent contre le néo-libéralisme. Les historiens du futur trouveront probablement dans "Nouvelles conquêtes" une série d'éléments sur la vie politique belge, notamment sur la constitution du gouvernement fédéral en 541 jours, en 2011.
On pourra aussi trouver une image précise de l'idéologie socialiste belge telle qu'elle peut être définie en 2017. En effet, le président présente un texte rédigé en s'inspirant du "Chantier des Idées", un forum organisé au sein du Parti.
Toutefois, le texte final ressemble davantage à un livre de recettes plutôt qu'au moteur indispensable à de "nouvelles conquêtes". Nous ne disserterons pas ici sur ces idées répétées inlassablement et dont le lecteur trouvera une retranscription mieux structurée dans "La gauche ne meurt jamais" de M. Paul Magnette. 
Par contre nous aimerions ici développer un sujet qui nous intéresse plus spécialement (voir Les Chroniques de l'Ancien Système) : celui de l'avenir des partis.

 

 Quatre arguments en faveur des partis ?


M. Di Rupo note que les évolutions récentes, aussi bien de la démocratie que des technologies, ont profondément labouré le champ politique (Chapitre 3). L'une des conséquences en est une désaffection des partis (pp 118-121). Même s'ils rassemblent de moins en moins de membres, les partis  ne sont pas pour autant dépassés. Pour l'auteur, ils sont au contraire indispensables car ils assurent :
  1. La cohésion entre les différents niveaux de pouvoir. 
  2. La stabilité pour le gouvernement grâce à une "majorité affermie" (p.119) assurée au  Parlement. 
  3. Des débats préparatoires aux sessions parlementaires. 
  4. Un  appui d’expertise fourni par les spécialistes du parti.
Ces quatre arguments sont assez facilement retournables:
  1.  D’une part, c’est bien le processus démocratique qui a voulu séparer les compétences entre différents niveaux de pouvoir et d’autre part il existe déjà des institutions qui s’occupent démocratiquement de la cohésion.
  2. Utiliser un parlement pour stabiliser un gouvernement, n’est-ce pas une forme de confiscation du pouvoir, ou au moins d’entorse à la séparation des pouvoirs ? M. Di Rupo utilise d'ailleurs l'expression "majorité affermie", n'est-ce pas contradictoire avec le principe même d'un débat ouvert si ce dernier est entendu comme le lieu d'échanges pouvant conduire à la décision autonome ?
  3. L'auteur  reconnait par ailleurs que la population est mieux formée et mieux informée, qu’elle est prête à s’impliquer dans la chose publique et que la technologie le permet plus facilement donc: n'existe-t-il pas aujourd’hui d’autres lieux de débats préparatoires ? Y compris des lieux démocratique (les Commissions) ou virtuels (les forums...) ? Le Parlement ne bénéficierait-il pas de meilleurs débats sans la confrontation des partis ? Et les 541 jours de négociation, présentés à plusieurs reprises par M. Di Rupo comme un événement douloureux mais globalement positif pour la Belgique est-il vraiment un bon exemple de la capacité des partis à gérer un compromis? En effet, que se serait-il passé sans parti ? La crise aurait-elle duré aussi longtemps ou bien les députés se seraient-ils mis d'accord entre eux, comme le prévoit la Constitution ? Auraient-ils osé se représenter devant les électeurs ou auraient-ils désigné un gouvernement. Enfin:
  4. L’information d’expertise n’est-elle pas aujourd'hui aisément accessible, précisément grâce aux technologies modernes. D’ailleurs le Parlement ne peut-il pas convoquer des experts? D'autre part, quel est le statut des Centres d'Etudes des Partis. Sont-ils vraiment constitués d'experts scientifiquement reconnus ou bien y trouve-t-on une pépinière pour l'idéologie du parti ?

Le Parti: obstacle au Progrès?


Nous avons eu l'occasion d'émettre ces remarques à M. Di Rupo lors d'une séance de présentation de son ouvrage le 21 septembre 2017. La question posée était globalement la suivante: " Vos quatre arguments pour sauvegarder les partis sont assez facilement retournables. Vous mentionnez les changements dans le champ politique et vous vous définissez comme un progressiste.  En tant que politicien chevronné, pouvez-vous imaginer que ces changements se dirigent vers un monde politique sans Parti ? Le Parti n'est-il pas devenu un obstacle au Progrès?"




Comme on peut le voir sur la vidéo, l'argumentation de M. Di Rupo se complète comme suit: "S'il n'y a pas de parti, gouverner sera presque impossible. Si la politique ne réussit pas à réguler la société, qui d'autre le fera ? Les entreprises ? Qui d'autre ? Personne." Ou bien encore: "Comment voulez-vous avancer si de manière permanente, sur chaque point, au Parlement ou au Gouvernement, tout change ? Comment voulez-vous faire ? Il faut un minimum de garde-fous... Il existe des discussions âpres mais le Parti permet d'arriver à un résultat. " (c'est l'argument 3, voir ci-dessus)

L'argument par l'absurde est encore utilisé: "Ce serait un affaiblissement sans nom s'il n'y avait pas de parti politique. Et cet affaiblissement va être à l'encontre de l'intérêt des citoyens. "
Monsieur Di Rupo reprend ensuite les éléments de son chapitre 3. La démocratie représentative ne suffit plus. Il faut y adjoindre une démocratie directe mais orchestrée et une démocratie contributive, régulée elle aussi. Dernier élément: il faut effectivement démocratiser les partis, cependant, toujours d'après M. Di Rupo, le parti socialiste s'est déjà largement inscrit dans cette optique.

Par l'absurde ?


Pour être recevable, la preuve par l'absurde nécessite que l'ensemble des alternatives soient étudiées. Visiblement pour M. Di Rupo il n'y a qu'une organisation possible, l'alternative étant le chaos. Dès lors, son raisonnement serait cohérent.  Toutefois, il est permis de douter aujourd'hui de la pertinence de cette vision. En effet il existe des systèmes politiques sans parti, y compris en démocratie (durant les premières années de notre pays par exemple ou dans certaines communes). Et il existe des régimes politiques non-démocratiques avec et sans parti.
M. Di Rupo en appelle à la nécessité d'une régulation mais l'ordre qu'il envisage est issu d'une instance non démocratique.
Est-il exclu d'imaginer de nouvelles conquêtes guidées par une régulation démocratique autonome?


 

samedi 19 août 2017

Valérian : le repli sur soi pour sauver le vivre ensemble ?

Le repli sur soi pour sauver le vivre ensemble ?


L'adaptation cinématographique de la série "Valérian" propose un univers qui pourrait évoquer la cohabitation pacifique entre les cultures et les individus. On y trouve aussi des traces d'écologisme et de repentances post-génocidaires. Pourtant l'ensemble nous laisse un goût très amer. Un paradoxe étrange se dégage du film: en quelques décennies, le repli sur soi est-il devenu la valeur ultime du vivre-ensemble ? Nous partirons de la vision donnée par l'auteur de Valérian et nous la comparerons à celle du film.

Pour bien comprendre, il nous faut livrer quelques détails sur la trame générale du film . Un chef de guerre très puissant décide pour sauver ses troupes de détruire l'ennemi avec une arme qui éliminera également la planète Mül et ses habitants. Une poignée de ces derniers parvient à s'échapper et à rejoindre clandestinement Alpha, une gigantesque station spatiale, construite par l'amoncellement de milliers d'engins aliens et dirigée par les humains. Les Müls vivent cachés et récupèrent du matériel technologique pour se construire un vaisseau dans le but de s'évader. Le chef de guerre, devenu responsable de la station Alpha, est bien décidé à se débarrasser de ces passagers qui pourraient compromettre sa réputation. Il fait croire à une contamination de leur secteur et demande à Valerian et Laureline d'intervenir... Ces derniers finiront par découvrir la vérité et à aider les Muls à quitter la station.

Le Valérian de Christin

 


Ce qui nous intéresse ici, c'est la construction politique de ce monde et le message idéologique véhiculé par le film. Récemment, le scénariste Pierre Christin déclarait à propos de sa série Valerian: "... c'est une bande dessinée résolument antiraciste, anti-xénophobe et anti-confessionnelle, depuis le début. Elle est née dans un contexte où la plupart des BD étaient conformistes, avec un type de héros incarnant l'appareil d'Etat: des soldats, des scouts, des flics, des pilotes... fondamentalement des bras armés. Valérian étend l'humanisme jusqu'aux non-humains." (Pilote Spécial Valérian, Dargaud, juin 2017, p.9).
C'est effectivement l'impression que laisse Valérian dans le contexte français de la fin du XXème siècle.

Pourtant il faut apporter un bémol à la déclaration de Christin. Notons dans le cas qui nous occupe que l'album dont est issue le film, l'Ambassadeur des Ombres, propose une station Alpha où les mélanges culturels sont insignifiants: "Il y a des milliers de races sur Point Central... personne ne passe jamais d'une cellule à l'autre... on utilise les écrans pour communiquer.. "(p.17).
Une seule race, aphone, circule dans les couloirs. Les autres races restent compartimentées. La race qui a créé Point Central est la plus avancée de toutes mais elle a préféré disparaître volontairement (contrairement au génocide décrit par Besson). La Terre, via son ambassadeur, veut établir l'ordre par la force sur Point Central. Les Ombres, grâce à Valérian et Laureline, parviennent à convaincre les hommes du bienfondé de la paix sans recours à la force. Mais en définitive cette paix bienveillante et in extremis défendue par l'ambassadeur terrien converti, est sabordée par la race aphone qui établit la morale par la force. Le message est donc relativement défaitiste et plutôt ambigu.

Le Valérian de Besson

Besson a-t-il réalisé un film d'action, sans visée politique ou bien est-il pertinent d'analyser son message? Le réalisateur répond lui-même à cette question. Il déclare à Paris Match dont la question est "Dans votre film, y a-t-il un message sous-jacent sur la mixité, sur le partage?": "Absolument. Ras-le-bol des histoires où le méchant vient d'ailleurs, donc de l'étranger, pour détruire la Terre. Quid du vivre ensemble? L'histoire de Valérian est politiquement intéressante. Elle évoque le cynisme de nos sociétés, des multinationales qui nous mentent, trichent. Où est le Mal vraiment? Vient-il de loin ou est-il plus proche de nous qu'on le croit? Quand on voit le film on a l'impression d'assister au JT de la veille. C'est très actuel. Et moi j'ai voulu que cela soit très positif. C'est ma vision de l'avenir." (Paris Match Hors-série Valérian, juillet 2017, p.59)


Anti-conformiste ?


La cité Alpha est maintenant présentée comme un assemblage de vaisseaux dont les premiers proviennent des peuples de la Terre. Alpha est toujours dirigée par les humains et c'est d'ailleurs pour que ces derniers restent maîtres à bord que le Conseil a couvert la destruction de la planète Mül. Alors que dans la version initiale de l'Ambassadeur des Ombres : "C'est justement au tour de la Terre, et pour la première fois, de présider le prochain conseil". Les Humains ont un rôle central et sont dépositaires de l'autorité." (Idem, p. 117), Valerian et Laureline sont bien ici le bras armé de l'Institution en place.
La construction de cette société, sous l'égide des humains, ressemble étrangement à un univers cloisonné. Bien que les créatures se saluent à leur arrivée sur Alpha durant le prologue du film, elles vivent chacune dans leur secteur, chacune dans son rôle spécifique. Entre ces univers qui coexistent, il existe des parois qui peuvent être franchies par les héros mais qui délimitent des zones de non mixité.
Certes le général génocidaire est disqualifié et devient le méchant de l'histoire mais cela ne remet ni en cause l'organisation d'Alpha ni même le pouvoir en place. Il n'existe aucun contre-pouvoir: ni opposition politique, ni presse par exemple. Le déroulement de l'intrigue et l'univers développés ne montrent, à nos yeux, aucun anti-conformisme.

Anti-raciste ?


Il y a plus étrange: le peuple Mül est présenté à la fois comme respectueux de l'environnement (il rend à la Nature ce qui lui a été pris), comme victimaire (il a été détruit lors d'une guerre qui ne le concernait pas), comme savant (il a étudié les connaissances de l'homme y compris... la philosophie) et comme vertueux (il a pardonnée aux assaillants) et, en même temps, ses survivants ne veulent en rien se mélanger aux autres. Au contraire, ils vivent cachés comme des rats, volent le matériel et n'ont qu'une idée en tête: fuir Alpha. Ils sont l'archétype d'un peuple dont le salut vient de sa pureté et de l'absence de mélange avec d'autres, y compris de ceux qui défendent le vivre ensemble. Ce qui est constitutif d'une politique raciste.

Protéger le repli sur soi est-il le salut de l'humanisme ?


Mais le plus étonnant est sans doute la réaction de Laureline à la fin du film. Présentée comme une brillante intellectuelle, elle use de ses charmes auprès de Valérian pour pousser les Muls à déguerpir au plus vite dans l'espace intersidéral. C'est au nom de l'amour qu'elle invite son compagnon d'armes à désobéir aux ordres et, surtout, à renoncer aux vertus du cosmopolitisme. A ce stade de l'histoire, rien n'empêchait aux deux héros de dénoncer les agissements du général génocidaire, de demander que l'Etat  rende justice et de permettre aux Muls de s'intégrer dans Alpha. Valérian aurait agi de la sorte s'il avait été "humaniste jusqu'aux non-humains". Mais l'histoire se termine par la dévalorisation de l'humanisme  et par le triomphe du sectarisme, avec l'appui des meilleurs représentants de l'Etat, le tout noyé dans une idéologie paradoxalement soixante-huitarde.

Ou bien une nouvelle idéologie émerge et la vie en communauté (re)deviendrait un bien suprême sous couvert de l'harmonie avec la nature, de la capacité de pardon et de l'acquisition de connaissances. L'Etat serait alors convié, comme autrefois, à assurer la sécurité de tous et à neutraliser les méchants mais il devrait, en plus, admettre que des groupes seront plus heureux en dehors de lui. Est-ce compatible avec les droits universels de l'homme ? Est-ce un nouvel avatar de la modernité ou un pas vers la post-modernité ? Ou un retour vers un monde pré-moderne (il est cocasse de rappeler ici que Laureline, qui est à l'origine de la décision finale, est issue du Moyen-Age) ?
Ou bien encore le message final serait-il que la connaissance, le respect de la nature et le pardon, aussi sympathiques soient-ils, n'ont pas leur place dans notre monde moderne ?



jeudi 10 août 2017

Exercice de philosophie #22: Parc aquatique et libéralisme

Exercice de philosophie: Parc aquatique et libéralisme


Votre situation:


Vous avez pris un peu de repos et vous vous êtes rendu dans un parc d’attractions. Plus précisément dans un centre aquatique car vous aviez envie d’étudier le lien social dans sa plus simple expression. Vous entrez donc, vous vous mettez en maillot et vous vous installez dans l’eau. Contrairement au parc d’attractions où les tenues vestimentaires pouvaient encore vous donner des indications sur les orientations sociales ou religieuses ici s’instaure une forme d’égalité. Il ne subsiste que des indications sur l’âge, la langue, le sexe et la couleur de la peau. Toutefois la plupart des personnes autour de vous agissent comme des électrons libres, les interactions sont peu nombreuses voire inexistantes en dehors des groupes déjà formés. Votre attention se porte aussi sur ceux et celles qui portent des tee-shirts, les employés du centre, ils sont à votre service. Ils peuvent faire des remarques aux clients qui se comportent mal ou aider ceux qui ont des difficultés. Vous vous sentez en sécurité et vous nagez à votre aise. Tout a été calculé pour votre bien-être.
Vous repensez à la vie dehors, de l’autre côté du mur d’enceinte du parc, et vous vous demandez pourquoi la quiétude qui règne ici n’est pas transposable partout ailleurs.
L’eau chaude transporte votre esprit et vous tentez de comprendre dans quelle eau vous avez mis les pieds. Il y a des gens qui travaillent et d’autres qui profitent (dont vous). Vous avez pu rentrer ici car vous avez payé, vous êtes un client. Le service ne vous est pas offert, il vous est vendu. Ce qui signifie que, quelque part, quelqu’un tire un profit de cette entreprise. Vous savez aussi que tous les services ne sont pas vraiment assurés en interne. Les déchets sont évacués et traités ailleurs, l’électricité n’est pas produite sur place, en cas d’accident, des ambulanciers viendraient, et si un acte délictueux était commis, la police serait mobilisée.
Vous le comprenez bien, vous vivez des instants dans une incarnation du capitalisme. Vous êtes sur un marché et vous êtes même un client captif car boissons, nourritures et autres suppléments sont vendus exclusivement par le maitre des lieux. Vous êtes au coeur d’un monopole, mais vous l’avez choisi volontairement,  tout comme toutes les personnes autour de vous. Vous savez que le monopole, qui est décrié par les libéraux eux-mêmes, signifie que les prix ne dépendent que du vendeur, mais vous vous sentez tout de même bien dans l’eau chaude. Si bien que la question se repose: pourquoi ne pas étendre cette façon de fonctionner à la société entière ?

Vos questions:

1. Le voile d’ignorance: Vous arrivez un matin devant le parc d’attraction. Vous savez qu’à l’intérieur il existe des clients, des employés et des propriétaires. Malheureusement vous avez perdu la mémoire, vous ne savez plus du tout dans quelle catégorie vous vous trouvez. Que faites-vous ? Entrez-vous ou partez-vous? Pourquoi ?
2. L’enceinte qui entoure le parc d’attraction est-elle indispensable au fonctionnement du parc ? Si vous pensez qu’elle est indispensable, expliquez comment elle est compatible d’une part avec le coeur du libéralisme qui est, pour les libéraux, la liberté et d’autre part avec la mondialisation. Si vous pensez qu’elle n’est pas, expliquez comment le parc fonctionnera avec des gens qui payent pour entrer et d’autres pas ?
3. L’égalité entre les clients (surtout marquée dans la piscine) vous semble-t-elle une caractéristique des parcs d’attractions ? oui/ non
3a - si oui: Sachant par exemple que certaines personnes peuvent acheter des coupe-files, cette égalité est-elle constitutive du libéralisme ou plutôt du communisme ? Pourquoi ?
3b - si non: Vous pouvez remettre en cause cette égalité: par exemple en expliquant qu'il subsiste des différences "naturelles"ou "acquises": physionomies, comportements... Dans ce cas, ces inégalités sont-elles irréductibles ou bien faut-il les supprimer ? Comment ?
4. Pensez-vous qu’il serait positif ou négatif d’étendre à la société entière l’organisation d’un parc d’attractions ? Comment devrait-on faire pour le réaliser ou pour éviter qu’il se produise ?