dimanche 21 avril 2019

L'incendie de Notre Dame, Pessah moderne?


L’INCENDIE DE NOTRE DAME, PESSAH MODERNE ?


Je me souviens d’un jour froid et sombre à Paris. J’étais affaibli par l’humidité glacée. Je suis rentré dans Notre Dame bien moins pour la contempler que pour m’y réchauffer. Je me suis assis sur une chaise et je me suis assoupi. Je naviguais dans un autre temps, enrobé par la pénombre, seul au milieu de visiteurs du monde entier.
Lorsque j’ai vu les flammes à la télévision, j’ai repensé à ce moment hors du temps et j’ai eu peur que plus personne ne puisse profiter de ce bonheur si l’édifice venait à s’effondrer.
Heureusement ce ne sera pas le cas. On le sait maintenant, la cathédrale ouvrira à nouveau ses portes et ceux qui le souhaiteront pourront s’y rendre. Alors seulement j’ai pu m’endormir. 



Un événement d’une telle ampleur génère évidemment des réactions en tous genres qui mélangent émotions, raisons et élucubrations diverses.
Des interrogations instillent l’angoisse: et si l’incendie n’était pas accidentel ? Et si l’embrasement de l’édifice à quelques minutes d’un important discours du président n’était pas seulement une coïncidence ?
Puis d’autres questions fleurissent: est-il décent qu’autant d’argent puisse être rassemblé aussi vite pour cette cause ? Faut-il reconstruire à l’identique ou en tenant compte des progrès de la technique et/ou de l’art ? Notre Dame est-elle un édifice religieux ou laïc ? Est-elle le symbole d’une nation ? D’une civilisation ?

Les hypothèses et les avis prolifèrent sur la toile. Il n’y a pas de débat, pas de confrontations d’idées, mais des énumérations sans fin de propos plus ou moins informés, plus ou moins raisonnables et plus ou moins émus.
Comme souvent, avec les actualités reprises en boucle aux heures de grande écoute, la possibilité du débat semble se dissoudre. Chacun peut émettre son opinion, vilipender celle d’un autre, crier au scandale, critiquer les donateurs ou les non-donateurs, hurler contre l’Etat, parce qu’il ne fait rien ou parce qu’il en fait trop…
Le moment d’émotion initial et sincère qui a certainement uni de nombreuses personnes est vite oublié puis lui-même décrié,   comme si l’émotion elle-même était sujette au doute.

La réflexion est donc écrasée de toutes parts pour laisser la place à un doute généralisé. Le doute, en soi, est constitutif de la raison, au moins depuis Descartes. Mais étendu à ce point sur les chaînes télé et sur les réseaux sociaux, quel peut bien encore être son intérêt ? Dorénavant, il faut remettre en cause les informations officielles, les informations venues des médias traditionnels, celles venues des autres sources… Cela prend un temps considérable et, finalement, qui fera encore ce travail colossal et ingrat ? D’autant plus ingrat qu’il augmentera le flux qu’il tente d’enrayer.
Et comment sera-t-il encore possible de partager le fruit de ce travail ? Par quel canal ?
L’incendie de Notre Dame illustre ce phénomène qui se systématise : l’émotion initiale et la prolifération du doute noient la réflexion classique.

Est-ce la fin du monde ?


Les répercussions sont énormes pour la pensée occidentale qui n’est pas outillée pour se développer dans un monde dans lequel la raison n’est plus le principal moteur de l’information. Et la démocratie moderne n’est pas conçue pour supporter des contestations permanentes en dehors de leurs sièges légitimes: les Parlements.
La crise du système actuel est donc très profonde, mais pour autant, est-ce la crise de la Modernité ? Pour le dire autrement, ce système centralisé, tant politiquement qu’intellectuellement, est-il l’incarnation des Lumières ?  L’invitation cartésienne, et plus largement celle des Lumières, était bien que le doute soit adopté par chaque individu.  N’est-ce pas précisément ce que nous venons de décrire?

Peut-être est-ce le message de cet incendie. La toiture brûle et la voûte, elle, survit.  La structure est sauvée grâce à la volonté, au courage et à la technicité d’hommes et de femmes qui retroussent leurs manches.  Des fonceurs qui maîtrisent les risques du brasier, qui l’affrontent et qui le vainquent.  Nous devrions trouver des pompiers pour la Modernité. Non pas des moralistes, ni des gardiens, ni des commentateurs, ni des contemplateurs mais des pompiers: c’est-à-dire des humains capables de sauver la structure des Lumières, cette construction qui a valu à l’homme de sortir de l’enfance et de devenir autonome.
Reste alors à savoir comment nous formerions ces pompiers de la Modernité ? Comment nous désignerions les oeuvres à sauver? Comment nous pourrions reconnaître sa structure générale ? Et ensuite comment nous pourrions rebâtir cet édifice intellectuel et sociétal ? Avec qui ? Pour qui ?

Ces questions me semblent aujourd’hui indépassables comme l’étaient celles que je me posais, faible et frigorifié en rentrant à Notre Dame en cette sombre journée d’hiver.  Je m’étais assis et j’avais retrouvé un espoir timide. Quand j’ai vu les premières images de l’intérieur de la Cathédrale incendiée, à la télévision, j’ai perçu cette espérance car devant la gravité de la situation, écrasé par cette émotion gigantesque, submergé par les questions et les interrogations, il m’a semblé voir la chaise sur laquelle je m’étais assis.
Le toit a disparu, la voûte a tenu car les pompiers se sont battus. Et s’il en était de même pour la Modernité? Ce serait Pessah, ou Pâque ou bien encore Pâques, au sens étymologique premier, un passage.

samedi 19 janvier 2019

Tenter de penser les Gilets Jaunes


Les Gilets Jaunes ne cessent d’ouvrir de nouvelles perspectives à la pensée politique pour qui veut bien admettre que les situations qu’ils génèrent ne peuvent plus être balisées par les idéologies traditionnelles de contrôle social. Nous tentons ici de comparer le mouvement de la vague jaune avec les trois métamorphoses de l’esprit décrites par Nietzsche dans « Ainsi parlait Zarathoustra ».

Une vague jaune déferle sur la France. Ce n’est pas un tsunami rouge ou brun, non. C’est une vague et les bruns et les rouges nagent derrière. Cette vague puissante nous fait repenser à l’Elan Vital, à la Vie, ou au conatus ou à tout ce que l’on voudra qui inspire le mouvement de l’Histoire.

La vague jaune
Et face à cette vague, les constructions idéologiques traditionnelles sont débordées. Certes quelques gardiens des plages de la pensée rappellent dans un élan pseudo-intellectuel, mais fondamentalement réactionnaire, les antiennes du pouvoir en place: renoncer à l’homophobie, renoncer au fachisme, renoncer au complotisme, renoncer au racisme ou à l’islamophobie, renoncer au nationalisme.
Mais ces digues idéologiques n’arrêtent pas la vague emportée par la faim et nourrie par les privations. Tout au plus arrêteront-elles le ressac pour recommencer à l’infini leur travail d’immobilisation de la pensée.
La Vague jaune passe pourtant et se présente maintenant face au pouvoir et le pouvoir ne l’avait pas prévue. Tout comme le convive au restaurant étoilé avec vue sur la plage ne pensait pas que la Vague viendrait, si haute si vite. Entre deux bouchées, il s'étonne «  Mais pourquoi la digue de la morale n’a-t-elle pas fait son office? ». Voilà la Vague en ville, puissante, informe, incompréhensible mais présente, ici, et là, à la fois.
Que va faire le riche client du restaurant huppé ? Mettre son maillot et se laisser emporter par la Vague? Comprendre que c’est elle la Vie et que lui n’est seulement que de passage. Non, bien sûr que non. Il n’a pas fini son repas, il n’a pas fini d’être servi. Il en veut plus, encore. Alors il exige que les serveurs épongent l’eau sous la porte, qu’ils placent des torchons pour empêcher la Vague jaune de venir perturber son repas. Les serveurs obtempèrent, ils se placent contre les portes vitrées et les retiennent pour ne pas que l’eau entre.  Mais la Vague jaune passe. Les serveurs devront choisir leur camp avant que la Vague ne le fasse pour eux. En entrant dans le restaurant, le client les avait à peine salués. Les serveurs ont l’habitude d’être traités comme cela et puis… le client est si prestigieux! Comment lui refuser de manger paisiblement ? Il faut donc éponger et éponger encore. Travailler, sauver la réputation du restaurant. Sauver la République en acceptant un pourboire pour leur municipalité. Et surtout ne pas laisser entrer cette eau jaune.


Nous voyons cette vague et nous ne la comprenons pas. Les explications fournies par les commentateurs nous semblent être surtout la formulation de leurs fantasmes ou de leurs rengaines extrapolés de certains propos jaunes. Voilà pourquoi nous utilisons, provisoirement, les ressources de l’allégorie. Certes la Vague jaune résiste actuellement à notre entendement rationnel et moderne mais elle peut être pensée et nous pensons qu’elle doit l’être. Les trois métamorphoses de Nietzsche nous semblent un bon outil pour y parvenir: le chameau qui devient lion qui lui-même se transforme en enfant.

Nietzsche à notre secours

Le chameau d’abord. Cet animal qui dit « oui » à tout (plus exactement: "tu dois") , que l’on peut charger encore, et encore. « Aimer qui nous méprise et tendre la main au fantôme lorsqu’il veut nous effrayer »
Bien chargé, avec encore une petite taxe de plus, pour la route ou pour le diesel, le chameau se hâte vers le désert, vers son désert. Et c’est là, au fond de rien que se produit la seconde métamorphose. « Il veut conquérir la liberté et être maître de son propre désert. ».  Et comment ne pas relire les événements de ces derniers mois à l’aune de cette phrase: « Il cherche ici son dernier maître: il veut être l’ennemi de ce maître comme il est l’ennemi de son dernier dieu ». C’est le lion, aussi jaune que certains gilets, le lion qui s’oppose et qui se rebelle, celui qui va dire « je veux ». Il n’a pas encore les moyens de définir clairement ses choix mais il lui faut une puissance colossale pour se lever et combattre le dragon « tu dois ». Le dragon sur lequel brillent en écailles dorées toutes les morales: « tout ce qui est valeur brille sur moi ». Il ne peut pas exister d’autres pensées légitimes que celles que porte le système. Le gilet jaune donc ne peut pas être défini comme autre chose qu’un lion, une bête féroce qu’il faut éloigner du bon peuple, qu’il faut caser derrière des barricades. Et voilà peut-être comment comprendre ce dragon nietzschéen.  N’est-ce pas dans ce dragon que l’on trouve les commentateurs qui traitent le lion jaune de fasciste, de marxiste, de complotiste… ?
Nietzsche résume la pensée du Lion en un « je veux » tumultueux et puissant. «Créer des valeurs nouvelles - le lion même ne le peut pas encore, mais se rendre libre pour la création nouvelle - c’est ce que peut la puissance du lion ». 
La Vague va passer. Le Lion va continuer sa rébellion. Et si ce ne sont pas les gilets jaunes, ce seront les pantalons bleus ou les casquettes vertes. Peu importe, l’esprit connaitra sa dernière métamorphose. Il deviendra « enfant » il créera sa propre vie et la dansera: « une roue qui roule d’elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation ». Le chameau et le lion auront disparu, au moins pour quelques temps.
 
Bien entendu, le problème c’est que nous ignorons si ce mouvement est réellement en marche ou bien s’il ne s’agit que d’une péripétie socio-politique. La révolution a si souvent échoué, tellement souvent d’ailleurs qu’elle est peut-être tout simplement impossible.

Lion jaune

Mais lorsque l’on observe les faits, tels qu’ils sont relayés par les médias, les victoires engrangées par la Vague jaune sont colossales: des manifestations géantes et répétées, un gouvernement qui plie et se rétracte, un « grand débat »…  Et surtout cette Vague ne se laisse pas récupérer par des partis ni même enfermer dans des concepts. Il se passe bien quelque chose de neuf. Le lion se bat contre le dragon et cette lutte est féroce, pas seulement, dans les rues de Paris. « Conquérir le droit de créer des valeurs nouvelles - c’est la plus terrible conquête pour un esprit patient et respectueux. En vérité c’est là un acte féroce, pour lui, et le fait d’une bête de proie. »
En soi cette férocité n’est pas surprenante car la lutte est engagée non seulement contre le pouvoir en place mais également contre le système lui-même, contre le dragon qui s’est installé et a pris les atours de la démocratie.
La lutte, et c’est très sensible sur les plateaux de télévision, n’est pas seulement socio-politique, elle est aussi idéologique. Le lion jaune semble voir les dogmes de l'économie libérale, gravés en lettres géantes sur les écailles du dragon: « Tout ce qui est valeur a déjà été créé, et c’est moi qui représente toutes les valeurs créées ».  Peut-on encore penser l'économie en dehors de sa vision exclusivement libérale ? Et si le dragon, de toutes ses écailles, affirmait  que non ? Le lion jaune rugit contre l'idéologie des autres mais il ne développe pas la sienne.

Nous ne pouvons pas affirmer, bien sûr que cette comparaison est raison. Mais la relecture nous semblait intéressante. Et comment conclure autrement qu’avec Nietzsche: « l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui est perdu au monde veut gagner son propre monde. »

lundi 3 décembre 2018

Les gilets jaunes aident à penser



Pourquoi est-ce donc si complexe de parler des Gilets Jaunes français ? Peut-être parce qu’ils incarnent un phénomène que nous voyons se développer depuis des années. Et peut-être aussi parce qu’ils offrent une spontanéité qui n’est pas sans émerveiller, mais aussi dérouter, le philosophe. Une spontanéité qui les immunise contre les critiques habituelles venues des chiens de garde du pouvoir en place. Nous allons essayer de rassembler quelques questions soulevées par l’apparition de cette contestation.

Nous pensons que les gilets jaunes offrent une respiration intellectuelle à la pensée. Par leur spontanéité et leur rapport novateur à la res publica, ils réouvrent des questions qui avaient été fermées par les idéologies en place. Parce qu’ils s’imposent dans le débat avec la faim au ventre, leurs revendications sont immunisées contre les garde-fous récurrents d’un système en bout de course: les disqualifications aux titres de fachistes, de complotistes, de communistes, d’anti-progressistes ou encore de pollueurs ne peuvent pas leur être appliquées. Le gilet jaune apparaît-il comme le rappel de ce que devait être la Modernité ? Conduire la population vers l’autonomie, cela présuppose, évidemment, qu’elle puisse d’abord manger. Quelqu’un l’aurait-il oublié ?  
Ou peut-être le gilet jaune est-il même l’incarnation du citoyen post-moderne ? Peut-on imaginer une protestation nietzschéenne ? Et créer ainsi la figure du Surmanifestant ? Un manifestant qui aurait compris qu’il manifeste pour ses propres valeurs en rejetant les règles établies : hors des syndicats, hors de l’Etat même. Le Surmanifestant défile avec d’autres Surmanifestants mais il n’a aucun besoin de promulguer une morale commune et encore moins de répondre à un leader ni même de trouver un porte-parole. Le Surmanifestant est celui qui ose, par lui-même, bloquer le carrefour et se lever, seul, contre la société, pour ses propres idées. 

Une communication directe

La spontanéité se marque aussi au niveau de la communication. Les techniques de marketing sont devenues si complexes et cryptées, surtout avec le recours régulier à la communication virale qu’il est devenu extrêmement difficile de comprendre quel est l’émetteur initial du message. Les petits groupes de pression peuvent facilement être téléguidés, parfois même inconsciemment, par de discrets lobbyings[1]. Or les gilets jaunes échappent également à cette suspicion. Leur message est bien le leur même s’il n’est pas encore formalisé.
D’ailleurs doit-il l’être ? Les Gilets Jaunes n’inversent-ils pas le dicton « diviser pour régner » ? La stratégie probablement involontaire ressemble plutôt à « rassembler pour régner ». Toutes les revendications sont défendues simultanément et puisqu’elles le sont toutes, individuellement, cela donne à l’ensemble une cohésion incohérente d’une puissance incroyable mais aussi d’une très grande faiblesse pour un hypothétique dialogue. Ce qui a pu faire dire à un gilet jaune à qui l’on demandait si le Président Macron devait les recevoir pour écouter leurs doléances : « Pour quoi faire ? S’il ne nous a pas encore entendus, c’est qu’il est sourd ! » Tout exprimer en ne disant rien. 

La différence des langages.

L’écart entre les discours politiques ou même les propos tenus sur les plateaux de télévision par les politiciens et le langage des gilets jaunes est saisissant. D’une part une langue rôdée à ne plus désigner clairement la réalité pour lui substituer les circonvolutions de concepts quasi ésotériques. En face une langue peu rhétorique, accrochée au pathos, imbibée de sentiments.  Deux approches tellement différentes qu’il est possible de se demander quels rapports elles entretiennent encore avec la vérité ? Qui dit le vrai ? 

 Une écoute démagogique 

Le président Macron excelle probablement dans la déformation de la langue française. Il pratique sans complexe le zeugme. Certains peuvent y voir du génie. Nous y voyons plutôt une déstructuration telle du langage qu’elle rend la critique impossible puisque tout et son contraire sont énoncés simultanément. Dans un discours peu après le 17 novembre, il impose par exemple le paradoxal concept d’écoute démagogique. Il affirme écouter les gilets jaunes mais il ne veut pas pratiquer l’écoute démagogique qu’il définit comme suit : on ne peut pas, à la fois, demander moins de taxes et plus de services publics. Macron réduit ainsi la contestation à un vieux clivage.

La gauche ou la droite 

Comme si l’indéfini discours des gilets jaunes pouvait retourner dans les vieilles cases de la gauche et de la droite. Cases que Macron prend tant de soin à faire disparaître d’habitude.  Est-ce si compliqué d’entendre que les taxes dont il est question ne sont pas celle des cours d’économie, qu’il ne s’agit pas d’une manifestation politique demandant plus de gauche ou plus de droite ? La demande n’est pas de réorienter la taxe ; la supplique est de pouvoir manger le pain légitimement gagné.
Dès qu’ils disent qu’ils ne gagnent pas assez, beaucoup de gilets jaunes éprouvent le besoin de le prouver, allant jusqu’à présenter leurs fiches de paie sur les plateaux de télévision, en les comparant à leur budget. Ici 15 euros d’économie par mois, quand tout va bien, là 50 euros de déficit mensuel… quand tout va bien. Pourtant ils travaillent mais, à leurs yeux, leur salaire n’est plus suffisant. Des critiques se font entendre: certaines dépenses seraient exagérées, ce qui signifie plus fondamentalement que, vu leurs revenus, les gilets jaunes devraient s’en tirer et que, donc, in fine, ils ne sont pas capables pas gérer leur budget. Cet argument, même s’il est peu délicat, doit être retenu. Admettons que certains gilets jaunes manifestent non pas pour leurs besoins vitaux mais pour accroître une consommation superficielle. Après tout, ces manifestants n’ont pas l’air affamés ni vêtus de loques sous leur veste de sécurité. Mais que demande la société à ses membres, y compris aux gilets jaunes ? Elle leur demande de faire tourner la machine, c’est-à-dire de consommer.

Ecologie

La question de la consommation est centrale. Bien sûr la perception d’un niveau de vie correct varie en fonction des conceptions de chacun. Mais un minimum vital semble nécessaire même s’il est discutable sur sa forme. Les gilets jaunes affirment que ce minimum n’est plus atteint. Et les taxes dites écologiques constituent la goutte de mazout qui fait déborder le réservoir. Dans un premier temps, on leur a reproché de ne pas vouloir sauver la planète, ce qui montre à quel point l’idéologie écologique valide et soutient le pouvoir en place, a minima par une alliance objective. Mais l’argumentation n’a pas tenu car aucun gilet jaune ne s’est déclaré pour la fin du monde ni même pour un droit de polluer. Avec cette spontanéité déconcertante, les manifestants ont simplement signalé qu’ils ne pouvaient pas payer la taxe. De ce fait, la pensée écologique est-elle sociale ou même citoyenne ? Fin du mois contre fin du monde ?
Les gilets jaunes rebattent ainsi les cartes de l’écologie. L’écologie en France et en Belgique tente de se présenter comme une force progressiste en s’affirmant à gauche sur l’échiquier politique. Or voici que les taxes d’inspiration écologique sont décriées par la classe populaire.  Les gilets jaunes seraient-ils donc des traitres à l’environnement ? Pire, des pollueurs compulsifs ? Ici aussi les réponses glanées à la télévision sont spontanées : « La taxe n’est pas écologique, l’écologie n’est qu’un prétexte.  Si le gouvernement voulait vraiment être écologique, il taxerait les bateaux ou plus largement les gens qui consomment beaucoup pour leurs loisirs, pas ceux qui mettent du diesel dans leur voiture pour aller travailler. » L’écologie serait-elle une idéologie à la merci de la rage taxatoire ? 

1789 ou 1930.

La référence à 1930 était très fréquente voici encore quelques semaines. La référence à 1930, à la montée du nazisme, suffisait à expliquer le développement des mouvements identitaires et aussi à les disqualifier pour jeter hors de la sphère politique tous ceux qui portaient une revendication « populiste ». Cette image d’Epinal est aujourd’hui renversée par une autre, celle de 1789. Le statut du peuple y est très différent. 1789 conduit à la République. 1930 à la dictature. Comment expliquer ce changement de référence historique ? 
En tous les cas, il nous semble sain pour la raison critique  que l’idée que notre temps soit une résurgence de 1930 cesse d’être la seule thèse tolérable.  Les gilets jaunes montrent qu’il existe une contestation populaire qui n’est pas synonyme de fascisme ou de complotistes. Ils sortent des schémas classiques dans lesquels les contestations sont régulièrement dé-classées. C’est comme si le sort et les propos des politiciens étaient totalement étrangers aux gilets jaunes. Ils ne sont plus dans le même monde, mais qui représente la population ?
A nos yeux, les remparts idéologiques traditionnels qui entourent le système en place[2] ont été franchis par les gilets jaunes grâce à leur spontanéité et à l’expression de leurs besoins vitaux. Et en rompant les idéologies étouffantes, les gilets jaunes offrent la possibilité de repenser la politique et l’économie. Nous pensons que les classes moyennes et supérieures devraient se saisir de cette opportunité intellectuelle.
Reste alors au pouvoir à se recentrer sur son ultime légitimité incontestable au sein du lien social : la violence. C’est une des raisons pour lesquelles la question des casseurs au sein des gilets jaunes est primordiale. Qui a intérêt à ce qu’il y ait de la casse ? N’est-ce pas plus confortable pour le régime en place que la situation dégénère ?  La métaphore de 1930, pour désigner notre époque, peut être idéologiquement combattue par le pouvoir en place, mais comment combattre la comparaison avec 1789 ?







[1] Il ne s’agit pas ici de parler d’un quelconque complotisme mais bien de se référer, par exemple, aux techniques de communication avérées et développées, par exemple, par Bernays dans Propaganda (https://amzn.to/2BLhIS5 )
[2] Voir à ce propos les ouvrages de Jean-Claude Michéa, par exemple https://amzn.to/2Pcfu1u

mercredi 26 septembre 2018

Pourquoi vouloir sauver l'humanité, Monsieur Barrau?

Pourquoi vouloir sauver l'humanité, M. Barrau ?






L'astrophysicien M. Aurélien Barrau, est l'un des 200 signataires de l'appel publié en septembre 2018 dans le Monde "Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité". Il détaille également le fondement de sa démarche lors d'une intervention publique. Nous aimerions analyser cette vidéo car elle nous semble charrier, sous des allures bienveillantes, un discours extrêmement dangereux pour la démocratie et plus largement pour l'Humanité elle-même.

Une nature humaine maladive


Le concept de nature humaine n'est plus guère en odeur de sainteté. La nature humaine est ce qui caractérise spécifiquement l'homme: par exemple le travail, le langage, une volonté divine etc. Les découvertes scientifiques des 19ème et 20ème siècles ont mis à mal ces caractéristiques pour réduire l'homme à un animal évolué et adapté, sans caractéristique propre qui ferait de lui un être sacralisable. Avec M. Barreau on retourne à un concept d'homme séparé de la nature mais cette fois, la nature humaine est sa prédisposition à la destruction de l'environnement.

Pour découvrir son concept de nature humaine, suivons l'exposé de M. Barrau. Dans les premières minutes, il évoque les dégâts générés par l’homme. Les dégâts sur la macrofaune sont même indissociables de notre existence. 7 :02  « Quand a été commise la faute écologique ?... »  l’homme occasionnerait des extinctions massives de la macrofaune depuis des temps immémoriaux : «  ...(ce)  comportement endémique à ce que nous sommes ».
La nature (d'ailleurs maladive) de l’homme le pousse à détruire son environnement. Et l’humanité s’en occupe à grande échelle. L'homme, surtout en bande, est nocif pour la planète. Le seul avenir envisageable est l’avènement d’un peuple constitué de tous les vivants.
Que peut-on savoir de plus sur la nature humaine vue par M. Barrau? L’homme est faible et incapable de raisonner : 7 :34 « oui nous sommes faibles et incapables de nous raisonner à l’échelle individuelle mais capables de comprendre que nous devons être raisonnés à l’échelle collective »
Récapitulons : la nature humaine est un fléau pour la nature, de plus l’homme est faible et incapable de se prendre en charge, il doit être guidé par des autorités. Ces dernières doivent répondre à des exigences naturelles qui nécessitent de radicalement modifier l’humanité pour la transformer en une communauté qui intègre tous les vivants. Comment traduire cette vision autrement que par un despotisme (qui se dira éclairé) ?

Pourquoi pas un spécicide ? 

Nous avons même pensé que M. Barrau en appelait au spécicide, si nous osons ce néologisme, mais sur ce  point nous nous rétractons. En effet, même si tout son discours peut-être perçu comme une diatribe contre l'espèce humaine, M. Barrau offre tout de même quelques mots empathiques pour les réfugiés humains et se fend même, à 3 :23, de cette remarque « la fin de l’humanité n’est heureusement pas encore actée, ce ne serait pas un détail  ».  La question que j’aimerais poser à M. Barrau est la suivante : "A vos yeux, pourquoi n’est-ce pas un détail ?", ce qui peut se décliner comme suit "La communauté des vivants que vous appelez de vos voeux ne serait-elle pas plus bénéfique pour la planète, sans les humains ?" ou bien encore "Comment voulez-vous guérir les hommes de leur tache originelle? Par quel transhumanisme?"


Le code de la route: un mauvais exemple

Après avoir annoncé une catastrophe écologique qu'il estime inéluctable, M. Barrau va énoncer la politique qui doit s'imposer. Voici ce qu'il en dit: 7:03: "Il faut des mesures politiques concrètes, coercitives, impopulaires, s'opposant à nos libertés individuelles. On ne peut plus faire autrement." Le caractère tyrannique des ces mesures est assez clair. Mais l'exemple qu'il prend pour les illustrer pourrait induire en erreur. Ces mesures seraient comparables au code la route: devant le danger mortel des conducteurs irresponsables, il faut des règles. Pour M. Barrau, tous les hommes pressés rouleraient à 200 km/h si cela était autorisé donc des limitations de vitesse sont nécessaires.  Mais, contrairement à ce que croit savoir M. Barrau, le code de la route ne limite pas les libertés individuelles. La confusion vient du choix des 200 km/h. Ou bien la voiture est techniquement capable de supporter cette vitesse en fonction de l'environnement et la loi autorise cette vitesse (par exemple en Allemagne) et donc le conducteur peut rouler à cette vitesse. Ou bien les conditions de sécurité ne sont pas remplies et le fait de rouler à 200 km/h relève soit de la criminalité, soit de l'inconscience. C'est probablement cette alternative que M. Barrau veut développer. S'il s'agit de criminalité, la question est tranchée par les règles élémentaires de la vie moderne: les hommes ont renoncé à la liberté de tuer. Cette dernière n'est pas une liberté individuelle et ne sera d'ailleurs pas considérée comme telle dans une société moderne. Ne reste donc que les inconscients, ceux qui ne perçoivent pas le danger. Normalement le code de la route implique l'obtention d'un permis de conduire destiné, justement, à éviter la présence d'inconscients sur les routes. Pour cette raison, l'obligation d'obtenir un tel permis n'est pas non plus une restriction d'une liberté individuelle. Bien au contraire, le code de la route rend possible le développement d'une véritable liberté individuelle, celle de circuler. En résumé, il est incorrect de prendre le code de la route comme exemple d'une mesure "concrète, coercitive, impopulaire et s'opposant aux libertés individuelles."
Pour rester dans le domaine de la circulation routière, un exemple qui nous semble plus parlant pour répondre aux souhaits énoncés par M. Barrau est celui des règles de circulation en ex-URSS. Le territoire était quadrillé et des barrières contrôlées réduisaient concrètement, coercitivement et impopulairement la liberté individuelle de circuler.
Nous aurions aimé que M. Barrau mentionne des exemples clairs de ces mesures politiques impopulaires. Ceci dit il s’agit probablement, selon un schéma éculé, de remettre en place le contrôle des naissances, les restrictions alimentaires, la limitation des déplacements...

Un vivant sans autonomie

De plus, à 9:20 " tout pouvoir politique qui ne fait pas de la sauvegarde du monde sa priorité est... ubuesque... nous n'en voulons plus.. il n'a plus aucune légitimité" . C'est-à-dire que la démocratie n'est plus légitime devant la sauvegarde du monde déclaré moribond par M. Barrau. Ensuite, M. Barrau nous livre sa définition très étroite de la politique: 10:14 " le politique sert à nous sortir de ce type de situation (les catastrophes). S'ils (les politiciens) ne le font pas, ils ne servent à rien" Il y a ici une confusion entre la politique et l'état d'urgence.
L’autre exemple qu’il prend renforce notre inquiétude quant à sa vision du pouvoir : un père qui guide son enfant en lui interdisant de casser son jouet. La politique moderne, n’est-ce pas l’art de se passer du roi ? C’est-à-dire parier sur l’autonomie des hommes ?