Herbert Spencer, penseur paradoxal



Ma thèse étudie le philosophe anglais Herbert Spencer. Elle a été éditée par les éditions Harmattan à Paris sous le titre "Herbert Spencer, Penseur paradoxal: Entre socio-darwinisme, évolutionnisme finalisé et naturalisation de la sympathie".Je présente l'ouvrage dans une vidéo.



Qui est Herbert Spencer, cet Anglais du 19ème siècle, dont on ne sait plus trop s’il était à la fois philosophe, sociologue, pédagogue, ingénieur et journaliste, ou rien de tout cela ? Le chapitre biographique le révèlera : Spencer est un penseur paradoxal. Par exemple, il conçoit une évolution avant la parution de l’Origine des espèces. Mais son évolution, dans laquelle il intègre la sélection naturelles, présente l’étrange particularité d’être finalisée. Un homme dont on n’entend plus guère parler aujourd’hui, si ce n’est pour rappeler que c’est lui, et non pas Darwin, qui a inventé l’expression de la survivance du plus apte. Au départ de cette expression, trouverons-nous chez Spencer une justification du socio-darwinisme et/ou du néolibéralisme ? Cette thèse entend montrer comment la théorie spencérienne s’articule avec le socio-darwinisme : pourquoi ils sont fondamentalement incompatibles et pour quelles raisons historiques et conceptuelles il est possible de les assimiler. Par ailleurs, en contrepoint de cet aspect critique et exégétique, ce texte propose de mesurer l’actualité de Spencer. En quoi Spencer peut-il nous éclairer sur l’ontologie du présent ? En particulier, comment ses concepts, en particulier celui de vie comme étant un équilibre entre les forces internes face aux changements de l’environnement, peuvent aider à penser le transhumanisme. Nous y parviendrons grâce à un nouvel éclairage apporté à l’anthropologie spencérienne qui dresse selon nous le portrait de l’homo adaptatus. Un homme dont la principale caractéristique n’est pas d’être le plus fort mais bien d’être pris dans une spirale de la sympathie. Spencer emprunte cette notion de sympathie à Smith, et il la confronte à toute forme de politique qui envisage une redistribution obligatoire des biens. En ce sens, Spencer est un penseur ultra-libéral mais il évoque également la naturalisation de la sympathie. Que restera-t-il de la liberté dans un monde d’individus naturellement sociables ? La liberté d’être méchant disparaîtra. Avec la liberté elle-même ?




Voici la conclusion générale de l'ouvrage. Si vous souhaitez citer un extrait, n'oubliez pas de mentionner:
HEYNEN François-Xavier "Herbert Spencer, penseur paradoxal: Entre socio-darwinisme, évolutionnisme finalisé et naturalisation de la sympathie", L'Harmattan, coll. Ouverture Philosophique, 2014.






"Aime et fais ce que tu veux".
Saint Augustin

« Je me rappelle que je me rappelais. J’avais une petite sœur, Louisa,
plus jeune que moi d’un an, et qui mourut à deux ans. J’ai longtemps gardé le souvenir confus d’avoir joué avec elle dans le jardin».[1]



Avant de développer notre conclusion, il nous semble essentiel de rappeler les notions les plus importantes abordées dans notre thèse. La première d’entre elles est l’évolution dont le champ d’application est très largement supérieur au monde biologique. Spencer la définit lui-même : « L’évolution est une intégration de matière accompagnée d’une dissipation de mouvement, pendant laquelle la matière passe d’une homogénéité indéfinie, incohérente, à une hétérogénéité définie, cohérente, et pendant laquelle aussi le mouvement retenu subit une transformation analogue [2] ».
Ensuite, nous avons sans cesse croisé un autre concept : le lien cause – effets qui est utilisé par Spencer comme le fondement de toute réflexion et la justification de tout phénomène. Spencer ne définit pas lui-même ce concept mais il s’inscrit dans l’horizon de toute son œuvre : la cause entraîne des effets et, pour agir correctement, il faut à la fois dégager le lien entre les deux par la raison et ensuite laisser ce lien s’effectuer.
D’autre part, pour s’assurer de la pertinence d’une proposition, Spencer utilise deux critères qu’il définit dans les Premiers Principes. Le critère de véracité[3] est atteint lorsqu’une large majorité d’avis convergent vers cette proposition, soit dans sa formulation en cours, soit, ce qui revient au même, en extrayant, dans des propositions différentes, ce qu’elles ont en commun. Le critère de certitude[4], lui, impose que l’inverse de la proposition soit inconcevable.
Les deux critères avancés par Spencer pour valider la véracité et la certitude se résument à l’idée suivante : est vraie l’affirmation qui est partagée par le plus grand nombre et est certaine celle qui est partagée par l’unanimité des vivants et des morts. Les pensées de ces derniers sont rassemblées, par accumulations de pensées transmises, dans la notion d’inconcevable.
Spencer donne deux autres définitions que nous reprendrons ici. D’une part, la vie est la capacité de maintenir un équilibre des forces internes en réponse aux changements des forces extérieures, par adaptation directe[5] : « la vie est la combinaison définie de changements hétérogènes, à la fois simultanés et successifs, en correspondance avec des coexistences et des séquences extérieures ; ... la vie est l’adaptation continuelle de relations internes à des relations externes[6] ».
D’autre part, l’homme est l’organisme qui est capable de l’équilibre le plus précis : « Toute évolution nouvelle de l’être terrestre où l’évolution est parvenue au degré le plus élevé, c’est-à-dire de l’homme, doit être de même nature que l’évolution en général[7] ». Cette conception de l’homme comme un être en équilibre nous a permis de construire la notion d’homo adaptatus.


Déconstruction du lien Spencer, darwinisme social et néolibéralisme

Après l’exposé de l’épistémologie et de la métaphysique spencériennes, nous avons tenté de comprendre comment la philosophie spencérienne (ou philosophie synthétique) était susceptible d’assurer la paternité d’idéologies comme le darwinisme social. Nous sommes partis du moteur, présenté comme tel par Spencer lui-même, de sa théorie : l’évolution qui se décline dans les premiers principes. Il ne faut pas s’y méprendre, il s’agit bien de l’évolution spencérienne, celle dont nous venons de rappeler la définition, celle qui dirige l’univers de l’homogène vers l’hétérogène, du simple vers le complexe, de l’incohérent vers le cohérent, de l’indéfini vers le défini.
Cette définition apporte un paradoxe dans la pensée spencérienne. En effet, l’évolution spencérienne inclut un concept d’augmentation de la définition. En introduisant cette notion, Spencer s’octroie la possibilité de hiérarchiser le monde, et donc de traduire l’évolution en progrès. Mais ce faisant, il forge un concept hybride et paradoxal que nous pensons pouvoir assimiler à une évolution finalisée. Il est d’ailleurs probable que, pour Spencer, le progrès était encore une évidence, du moins au moment de la rédaction des Premiers Principes. Les écrits spencériens indiquent que ce progrès n’a pas forcément comme aboutissement la société anglaise victorienne. Certes, le mouvement général, insufflé par l’évolution se dirige vers la civilisation occidentale mais des retours en arrière sont possibles. En particulier lorsque les gouvernements recourent à la violence, dans la gestion des colonies par exemple, comme le reprochait Spencer. Autrement dit, les individus et les peuples qui ne s’inscrivent pas dans la spirale de la sympathie signent un retour à la sauvagerie. Raison pour laquelle certaines peuplades pacifiques des colonies sont plus évoluées que des peuples dits civilisés. Cette spirale de la sympathie est, à nos yeux, un processus essentiel dans la pensée spencérienne ; un mouvement insufflé par l’évolution et dans lequel s’inscrivent les hommes et les groupes humains. Ceux qui y restent deviennent de plus en plus sympathiques, dans un sens proche de celui d’Adam Smith, et transmettront ce caractère à leur descendance. Le monde devenant globalement plus sympathique, les dirigeants auront besoin de montrer moins de violence pour assurer leur pouvoir. Ce qui augmentera encore le degré de sympathie. Ce phénomène s’amplifie avec les générations, raison pour laquelle nous avons choisi la spirale comme image explicative.

Le monde n’est cependant pas uniquement soumis à la spirale de la sympathie. Plus généralement, l’évolution est en effet sans cesse mise en péril par la dissolution, dans un gigantesque mouvement cyclique qui, peu à peu, s’amortit et finira dans un monde de soleils morts et de paix éternelle. Spencer ne s’intéressera qu’au volet évolution, le seul qui puisse lui permettre d’atteindre l’un de ses objectifs principaux : constituer une nouvelle morale. Cette nouvelle morale, qui n’est guère séparable de sa politique, ni même de son anthropologie, sera, en définitive, très mal présentée par Spencer lui-même : un véritable désastre médiatique. Au lieu de placer posément la dernière brique de sa construction en insistant sur la sympathie constitutive de sa philosophie, Spencer préfère se livrer à une polémique qui s’avèrera dévastatrice pour sa réputation future. En effet, en 1884, choqué par l’interprétation socialiste qu’Henry Georges a tiré de sa lecture de Social Statics, Spencer écrit quatre articles incendiaires qui seront rapidement rassemblés dans Lindividu contre l’Etat, il y attaque frontalement toutes les théories de gauche, avec une rare férocité. A ce moment pourtant, le socialisme laisse entrevoir des lendemains meilleurs pour bon nombre de travailleurs et de citoyens : les lecteurs de Spencer sont renversés. Lorsque le texte équivalent mais intégré dans la philosophie synthétique, à savoir Justice, paraît en 1891, la polémique n’est pas apaisée. L’erreur est considérable et la réputation de Spencer en pâtit aujourd’hui encore.


C’est d’ailleurs, à notre sens, cette confusion originelle que l’on retrouve dans de nombreux discours de ceux qui veulent attribuer à Spencer l’origine du socio-darwinisme ou d’autres politiques ultra-libérales. On pourrait dire que, dans ce contexte, Spencer a pensé contre sa pensée…


Darwin et la survie du plus apte

Parce que cette question est cruciale, nous avons tenté de retrouver la place qu’occupe Darwin, et sa sélection naturelle, au sein de l’évolutionnisme spencérien[8]. Nous l’avons vu, l’évolution spencérienne dépasse de très loin le monde organique, toutefois elle s’y applique également : la comparaison entre les deux théories y est donc possible. Pour Spencer, toute survie est question de maintien d’équilibre. Cette équilibration peut revêtir deux formes. L’équilibration directe par laquelle l’ensemble peut adapter ses équilibres internes aux nouvelles conditions extérieures (ces modifications, dans le monde organique, seront d’ailleurs transmises aux générations suivantes). Ce phénomène constitue la part la plus importante de l’équilibration. Tardivement, et il reconnaît cette dette à Darwin[9], Spencer a admis l’existence d’une équilibration indirecte, qu’il associe à la sélection naturelle, et qui vient compléter sa théorie. Mais cette équilibration indirecte n’est possible que pour les organismes vivants ; son rôle est limité.
De plus, nous avons montré que la spirale de la sympathie lamine la sélection naturelle et que donc, les hommes civilisés, tout comme les civilisations, ne sont pas totalement soumis à cette équilibration indirecte. La place réservée à Darwin par Spencer est donc celle d’une province, certes importante, mais sous tutelle.
A notre avis, Spencer considère la sélection naturelle non pas comme une loi de la nature (au même titre que celle de Newton par exemple) mais bien comme un segment de son évolution qui, elle, est une loi de la nature. Cette annexion génère une difficulté conceptuelle majeure qui a échappé à Spencer. En effet, l’évolution spencérienne se caractérise par une augmentation constante du niveau de définition de l’organisme ou de l’espèce ; la sélection naturelle acquiert, par son annexion à l’évolution spencérienne, ce même caractère qui évoque immanquablement le finalisme.

Attribuer à l’évolution telle que la présente Darwin un caractère finalisé pourra sembler hérétique. Aussi, il nous a semblé pertinent, en utilisant le principe même de l’évolution spencérienne, de sortir de cette encombrante association en accordant à la sélection naturelle le statut de loi scientifique[10]. Elle deviendrait alors purement aveugle, comme la loi de Newton. Ce transfert nous semble possible par application du critère de véracité. Le processus est le suivant : la sélection naturelle est très largement admise en milieu scientifique ce qui lui confère une grande probabilité d’être vraie. En contexte évolutionniste spencérien, le transfert de la sélection naturel vers le statut de loi scientifique se révèle alors naturel. Le critère de certitude par contre pourrait difficilement être atteint puisque l’on pourra toujours concevoir des créations spéciales comme hypothèses inverses. Ce « toujours » est lui-même sujet à caution car il pourrait arriver un jour où l’idée de création devienne elle-même inconcevable. Ce concept d’inconcevabilité agit en fait comme le dernier rempart des sciences. Mais c’est contre ce rempart que les avancées scientifiques les plus spectaculaires ont lieu. Prenons les lois de Newton, il est également possible de concevoir des situations qui n’y répondent pas. Et c’est en franchissant cette frontière qu’Einstein a ouvert un nouvel univers. L’inconcevabilité érigée au rang de critère ultime des sciences trace une voie royale aux artistes, en particulier peut-être aux auteurs de science-fiction, et plus précisément encore au cinéma qui mélange réel et virtuel en brouillant les pistes.


Préserver Darwin de l’extrême-droite grâce à Spencer

Mais revenons aux interprétations de Darwin par Spencer lui-même. Ce dernier, dans ses Principes de Biologie, commet l’imprudence de résumer la sélection naturelle de Darwin à l’expression de la survie du plus apte : « La survie des plus aptes, que j’ai cherché à exprimer en termes de mécaniques, est ce que Darwin a appelé ‘sélection naturelle ou conservation des races favorisées dans la lutte pour la vie’[11] ».


Peu après, comme le signale Daniel Becquemont[12], Darwin, dans la cinquième édition de son Origine des espèces, adoptera le terme de survivance du plus apte comme synonyme de sélection naturelle. La paternité de l’expression nous semble donc problématique.

Aujourd’hui, la survie du plus apte, est souvent présentée comme le cœur de courants de pensée régulièrement résumés par le vague concept de socio-darwinisme. Le chemin conceptuel le plus simpliste pour trouver le père du socio-darwinisme est donc de se fier au nom lui-même et de désigner Darwin. Mais Darwin n’est pas une figure à laquelle on peut attribuer une telle paternité sans générer une résistance de défenseurs. Car attaquer Darwin, c’est prendre le risque d’être classé dans le rang des anti-évolutionnistes, voire même d’être qualifié de créationniste. Herbert Spencer, lui, est un père adoptif tout trouvé : il est contemporain de Darwin et, après tout, c’est bien lui qui aurait réduit (le premier) la pensée de Darwin à cette fameuse expression de survie du plus apte. Les étapes suivantes de la dénonciation consistent alors à rétrograder Herbert Spencer au rang de penseur médiocre, finalement incapable de comprendre la véritable portée des propos de Darwin[13]. Le jugement satisfait alors les défenseurs de Darwin : Spencer ayant mal interprété Darwin, le second ne peut plus être coupable de rien. Spencer devient une sorte de fusible permettant de sauver l’évolutionnisme contre l’argument qui associe ce dernier et les politiques basées sur l’élimination des faibles.


Reconstruction de l’anthropologie spencérienne :
la « spirale de la sympathie »

Après cette déconstruction, nous avons développé une phase reconstructive. Loin donc de fonder une anthropologie de la compétition, Spencer développe une anthropologie de l’homo sympathicus. Dans un souci exégétique et ce afin de mieux cerner l’anthropologie spencérienne, nous nous sommes permis de forger le concept d’homo adaptatus[14] et celui de spirale de la sympathie[15]. Pour offrir à l’anthropologie spencérienne une présentation cohérente nous avons proposé le concept d’homo adaptatus. Ce choix insiste sur le caractère adaptatif de l’homme, qui est omniprésent chez Spencer. En utilisant le terme adaptatus, nous profitons de  l’ambivalence du terme latin, à la fois passif et actif. Chez Spencer en effet, l’homme est à la fois responsable de sa survie (c’est-à-dire de son maintien permanent en équilibre dans un environnement sans cesse changeant, c’est le côté actif) mais, dans le même temps, une force agit sur lui, le poussant vers un équilibre général qui lui échappe et auquel il doit se soumettre (c’est le côté passif). L’homo adaptatus doit donc être compris comme l’homme dont la caractéristique principale est l’adaptation à son environnement, par une rééquilibration permanente. Il nous semble que, en nous basant sur les propos de Spencer, cet homo adaptatus a connu deux périodes. Dans une première époque, aujourd’hui révolue, l’homo adaptatus était de type evolutus. Nous avons choisi ce second terme en référence à l’évolution de Darwin. Encore fort proche de l’animal, l’homo adaptatus evolutus répondait encore à une évolution proche de celle de la sélection naturelle. La violence avait un rôle majeur, aussi bien entre les groupes qu’à l’intérieur de ceux-ci. Ce type de vie en commun est systématiquement dénigrée par Spencer qui y inscrit les hommes primitifs et les hommes sauvages. Ensuite, deuxième étape : les hommes ont été contraints de vivre à l’intérieur de groupes de groupes. Pour qu’ils puissent survivre, ils ont développé entre eux la sympathie.  Les homo adaptatus qui ont accepté de renoncer à la violence sont devenus homo adaptatus sympathicus, ce sont les hommes contemporains de Spencer. Cet homo adaptatus sympathicus n’en est pas pour autant altruiste. Spencer fait directement référence à Adam Smith : « … nous sommes amenés à soulager les misères d’autrui parce que nous désirons nous débarrasser de la douleur qu’occasionne le spectacle de la misère, et rendre nos semblables heureux parce que nous prenons part à leur bonheur, Adam Smith avance ce qui semble être une théorie tout à fait satisfaisante[16] ».[17]



Enfin, nous avons proposé également la spirale de la sympathie comme un vaste mouvement, voulu par l’évolution, et qui s’adresse à tous les hommes. Ceux qui acceptent de s’y inscrire progressent vers l’adaptation sociale et, donc, la félicité, les autres risquent de (re)devenir sauvages. Nous pouvons par exemple nous baser sur la citation suivante : « L’amélioration de l’individu, c’est sa meilleure adaptation à la coopération sociale ; cette adaptation elle-même contribuant à la prospérité sociale, contribue en même temps à la conservation de la race[18] » L’aboutissement de cette spirale de la sympathie est chez Spencer, à nos yeux, un individu naturellement et librement social. Cette spirale s’étend également de génération en génération (puisque les caractères acquis sont transmis), donc les individus deviennent de plus en plus sympathiques. Nous avons montré comment cette spirale de la sympathie pouvait être comparée avec l’effet réversif de l’évolution[19] tel que défini par Patrick Tort[20]. Il est clair que la spirale de la sympathie a pour effet de détruire peu à peu le caractère de survivance du plus fort et même la sélection naturelle comme la conçoit Spencer. La spirale de la sympathie protège naturellement le faible biologique, parce que l’espèce humaine est capable de s’arracher au mouvement de la sélection naturelle, lors de l’avènement de l’homo adaptatus sympathicus mais elle ne protège pas le faible en terme de sympathie, autrement dit le méchant. Avec l’effet réversif de l’évolution, le faible est également pris en charge. Le point délicat de la comparaison est le sort à réserver par la société non pas au faible mais au méchant. Chez Spencer, il ne peut pas être favorisé, car il porte les germes d’une régression de l’évolution  vers un état d’homme sauvage, un retour à l’homo adaptatus evolutus. Chez Tort, ce point demeure dans l’ombre.

La morale de la sympathie, certes, n’est guère originale. On retrouve des injonctions de ce genre en contexte chrétien, ou musulman, par exemple. En ce sens, Daniel Becquemont a raison lorsqu’il affirme que Spencer a conservé les préceptes moraux religieux de son enfance.




Actualité spencérienne : Spencer et le transhumanisme

Après avoir démontré que Spencer n’est pas le penseur néolibéral de la survie du plus apte, nous avons tenté, dans une perspective plus affirmative, de montrer l’actualité de la pensée de Spencer. C’était là le deuxième nœud de notre thèse. L’évolution spencérienne présente un pseudo-caractère prédictif. Il est donc tentant de la soumettre à l’épreuve de l’histoire. Il nous est aujourd’hui loisible d’évaluer le siècle qui a suivi la mort de Spencer. Comme le mentionne Yvan Blot, les systèmes dictatoriaux et les guerres basées sur des bureaucraties aberrantes étaient prédits par Spencer. Selon lui, ils devaient advenir si le socialisme s’emparait des gouvernements. Nous avons vu également que Spencer était convaincu de l’arrivée d’une paix européenne, d’une reconnaissance inéluctable des droits de l’homme et de l’abandon des colonies.
Compatible avec la démultiplication de nouvelles disciplines, l’évolution spencérienne prévoit en effet la formation de cette diversité, par éclatement des structures existantes, et ensuite la formation de nouveaux agrégats. N’assiste-t-on pas à la naissance incessante de nouvelles disciplines scientifiques, artistiques, philosophiques,… par agrégation multi-disciplinaire ?
Mais, même si ces exemples peuvent être troublants (voire enivrants, ce qui pourrait expliquer partiellement la très grande popularité de Spencer à son époque) au point de sembler confirmer la théorie spencérienne, il ne faut pas oublier la rigueur epistémologique. En effet, d’autres exemples pourraient être pris qui mettent en défaut la théorie : toutes les catastrophes, naturelles ou provoquées par l’homme, ne plaident pas en faveur de l’optimisme. La réponse de Spencer a déjà été evoquée : tous ces événements sont regroupés dans la catégorie de la dissolution qui n’est autre que le mouvement opposé à l’évolution. Autrement dit, tous les phénomènes relèvent de l’évolution ou de la dissolution. Ce qui est une autre façon d’affirmer que la philosophie synthétique ne présente aucun caractère prédictif rigoureux.


Pertinence du concept spencérien du vivant

Toutefois, à notre avis, la philosophie synthétique trouve surtout une application étonnante dans le contexte des nouvelles technologies. A défaut d’être prédictive, elle autorise une extrapolation anthropologique. Pour y parvenir, nous partirons de la définition de la vie comme un équilibre provisoire des forces intérieures face aux forces extérieures. Une telle conception permet à certains de déclarer vivants les virus informatiques dès aujourd’hui et demain, probablement, des robots ou d’autres artefacts autonomes.
Dans le prolongement de cette première définition, l’homme, lui, est défini par Spencer comme l’être ayant atteint le niveau le plus élevé d’équilibre. Donc, en suivant une extrapolation du même genre, l’homme médicalement ou technologiquement augmenté, s’il est plus en équilibre avec son environnement que l’homo sapiens, ravira le titre d’humain à l’homo sapiens. Surtout si ce dernier, fatigué d’être lui-même, donc peu en équilibre avec son environnement, lui abandonne la place, comme l’envisage le professeur Jean-Michel Besnier[21].
Cette anticipation peut sembler farfelue. Pourtant nous avons croisé un courant de pensée qui exprime des idées très proches de celles-là. Nous entrons ici dans la discipline du Transhumanisme qui foisonne d’hypothèses sur le futur de l’homme. Un spécialiste de la question, Rémi Sussan[22] tente une synthèse : ce nouvel homme peut à la fois être une agrégation de l’homme et de la machine (ou du génie génétique) ou une dislocation de l’homme actuel.
A l’instar de Dominique Lecourt[23], nous resterons très prudent sur le caractère scientifique du mouvement transhumaniste. Et nous ne prétendons absolument pas que cette discipline se développera.


L’épistémologie spencérienne et la science fiction

En effet, la pensée transhumaniste ne s’encombre pas d’une épistémologie contraignante. Comme le présentait Remi Sussan au premier congrès de l’Association Française Transhumaniste[24] : « Le transhumanisme, c’est de la science-fiction prise au sérieux ». Cette liberté prise sur la pensée raisonnable peut évidemment servir à la relégation du transhumanisme dans les sous-idéologies un temps à la mode, aussi bien par la science que par la philosophie. De son côté, la philosophie synthétique, telle que nous l’avons présentée dans cette thèse, peut accorder un rôle plus conséquent au transhumanisme. En effet, le critère de certitude de Spencer définit comme certain ce dont l’inverse est inconcevable. Nous avons montré que le rôle de la philosophie, chez Spencer, était de garder chacun à sa place : la science dans la sphère du Connaissable et la religion en admiration devant l’Inconnaissable. Le critère de certitude joue le rôle essentiel de borne entre Connaissable et Inconnaissable. A notre avis, et contrairement à ce qu’affirmait Spencer, cette borne peut varier au cours du temps. A notre sens, le transhumanisme, parce qu’il met en évidence que de l’inconcevable devient concevable, modifie ou modifiera l’emplacement de la borne sur la paroi entre Connaissable et Inconnaissable ; la science et la philosophie seront alors modifiées. Ceci ne signifie pas que toutes les affirmations transhumanistes se transformeront en postulats scientifiques ou en énoncés philosophiques, mais bien que la philosophie, davantage que la science peut-être, doit assurer son rôle de gardien en interrogeant rigoureusement le transhumanisme.  Concrètement, cette épistémologie s’avèrera extraordinairement compliquée puisque la plupart des avancées technologiques énoncées et /ou imaginées par le transhumanisme le sont dans le secteur, très secret, de la défense.
Pourtant il nous semble qu’une épistémologie est urgente pour sérier ce qui relève du délire (même provisoirement) et ce qui pourrait permettre de modifier la conception du Connaissable, donc la science et la philosophie.


L’homme du futur

En admettant que les transhumanistes aient raison, cet homme nouveau[25], doit, tout comme ses ancêtres homo adaptatus evolutus et homo adaptatus sympathicus, répondre à des contraintes pour que l’humanité continue à évoluer. En particulier, il doit s’inscrire dans la spirale de la sympathie, celle-là même qui a rendu l’homme sauvage civilisé. L’homo adaptatus diffractus doit donc, et c’est une exigence proprement morale, qu’il soit humain, robot ou un mélange des deux, accepter de développer de la sympathie à l’égard des autres, de tous les autres, donc à l’égard des hommes, des robots ou du mélange des deux.
On retrouve ici la volonté profondément pacifiste de Spencer : les nouveaux hommes devront développer le calme et la gentillesse, pas la violence. L’homme du futur devra être biologiquement heureux de s’occuper des autres. Ce qui peut sembler être un renon à l’égoïsme, et c’est ce qui avait tant déplu à Nietzsche[26], est aujourd’hui à portée de la main aux dires de certains transhumanistes.
D’un autre côté, Spencer s’opposerait certainement aux recherches militaires. La technologie appliquée à des fins militaires n’aurait pas son approbation, surtout si l’enjeu est de donner naissance à un nouvel homme. Permettre à des robots violents, des combattants par exemple, d’advenir au monde, c’est prendre le risque d’une régression dans la spirale de la sympathie, et donc dans l’évolution de l’homme. Spencer y verrait probablement l’annonce d’une re-barbarisation. En d’autres termes, un retour à un monde dans lequel règne la sélection naturelle, ou, en termes spencériens, l’équilibration indirecte.
On perçoit  bien l’utopie spencérienne : le monde du futur sera obligatoirement peuplé d’entités sympathiques sauf si l’évolution est freinée, en particulier avec des interventions de l’Etat, surtout si ce dernier est doté d’intentions militaires. Le laissez-faire que l’on reproche parfois à Spencer s’explique par l’idée que le meilleur reste à venir, et cela naturellement. Ce meilleur viendra, à son rythme, et l’homme n’est pas convié à participer activement à son avènement. Donc, à notre avis, il n’y a pas de construction politique possible chez Spencer. La vie en commun fonctionne et s’améliore parce que la sympathie progresse de génération en génération. Le mal, qui est l’absence d’équilibre, doit peu à peu disparaître, de lui-même.


Une absence de philosophie politique spencérienne ?

Si la pensée de Spencer possède des virtualités pour aborder les questions posées par le transhumanisme, il a aussi ses limites et il faut, pour finir, les aborder. Sa limite la plus criante est l’absence de philosophie politique.
Nous avons déjà tenté de montrer toutes les réserves qu’il fallait apporter à ces affirmations, rarement documentées, tournant autour de la maxime de la survie du plus apte. Mais il est évident qu’il y a également chez Spencer l’affirmation que les inaptes doivent disparaître, au nom du principe du laissez-faire et, donc, pour permettre à l’évolution d’accomplir au plus vite son œuvre jugée bienfaitrice.
Nous avons introduit une série de remarques limitatives. A nos yeux, les inaptes dont il est question sont ceux qui refusent d’entrer dans la spirale de la sympathie. Spencer évoque donc les criminels et les fainéants. Les personnes malades ou handicapées ne sont pas directement visées, sauf si elles le sont devenues suite à des actes qu’elles ont commis volontairement et en pleine responsabilité. On retrouve ici, une fois de plus, le principe cause – effets. Mais il n’en reste pas moins que, même si la plupart des accusations contre Spencer sont hâtives, les quelques pages de l’Individu contre l’Etat laissent au moins planer un doute inquiétant sur ses intentions réelles face aux faibles.
Spencer définit dans l’Individu contre l’Etat, une autre approche de la distinction entre faibles et forts. Comparant les sociétés humaines aux espèces animales, il distingue la période de l’enfance, ou familial regime et celle de l’adulte, ou state regime. Dans la première, il est légitime de recevoir plus que selon ses mérites sinon les bébés meurent et l’espèce aussi. Dans la seconde, chacun doit bénéficier des fruits de ses talents, ni plus, ni moins, sinon la fainéantise va se répandre. Pour Spencer, dans le state regime, l’individu qui est forcé de donner une partie du fruit de son travail pour le bien-être d’un autre est victime d’une injustice. C’est pour cette raison que Spencer considère que les communistes, socialistes et tous ceux qui veulent prélever des taxes, prônent une politique injuste. Il est intéressant de noter que l’injustice est intrinsèqument liée à la destruction de l’espèce humaine.
Si la véritable pensée de Spencer était effectivement l’élimination des faibles dans la société, tout comme le lion soustrait au troupeau d’antilopes celle qui est la plus lente, alors  nous ne pourrions que condamner aussi Spencer. Mais la critique de la philosophie synthétique nous conduit à d’autres réflexions.
Tout d’abord, le passage entre family regime et state regime est présenté par Spencer comme le moment où les individus sont capables de se prendre en charge et de prendre en charge les autres. Spencer n’évoque jamais de retour au family regime pour ceux qui sont entrés dans le state regime. Oubli de sa part ? Volonté de jeter les individus dans une arène sanguinaire ? Ou bien, tout simplement, l’évidence de sa propre vie : il s’est occupé de son oncle, de son père et de sa mère quand ceux-ci n’étaient plus capables de se prendre en charge. L’expression même de family regime a très peu retenu l’attention des commentateurs. L’individu n’est pas abandonné au milieu de l’arène publique  et livré à la mort. Pour Spencer, il peut être légitimement pris en charge par ses proches, et dans une certaine mesure cette reponsabilité incombe à la famille, mais il ne doit pas l’être par l’Etat. Spencer n’est pas donc pas farouchement opposé à l’aide aux faibles mais cette aide doit rester dans un cadre interpersonnel et être volontaire. Dans le monde spencérien, les proches, entraînés par la spirale de la sympathie, comprendront qu’ils doivent aider et cesser de demander à l’Etat de le faire à leur place.

De plus, il nous semble que le problème fondamental de la « politique » de Spencer, comme nous venons de l’aborder, est plutôt… qu’elle n’existe pas. Dans le corpus spencérien, outre l’étape de la critique agressive du socialisme, le lecteur pourrait s’attendre à voir apparaître le modus operandi pour construire la cité spencérienne. Cette étape n’existe pas, et pour cause, Spencer n’en a pas besoin : l’évolution y pourvoira elle-même, il suffit que l’individu adapte son comportement. S’abstenir de développer sa politique n’est pas forcément une solution de facilité ou la conséquence d’une santé défaillante et d’un âge déjà avancé, mais plutôt une conséquence de son sytème : la force relève de l’Inconnaissable, il est donc absurde de se lancer dans des conjectures à son sujet.
Au fond, la politique spencérienne se contente de rappeler à chacun que le salut terrestre vient du comportement sympathique de tous. Spencer ne perçoit pas le caractère systémique des drames qui se jouent dans les quartiers populaires ; tous ces problèmes se régleront, à ses yeux, dès que les gens respecteront le lien cause – effets, en travaillant par exemple. On peut évidemment déplorer cet aveuglement, surtout venant de l’auteur des Principes de la sociologie.


Virtualité d’une politique spencérienne aujourd’hui?

Quelle politique pourrait être compatible aujourd’hui avec la pensée spencérienne ? La philosophie synthétique s’oppose à toute forme de politique, surtout celles qui forcent le don. A une exception : Spencer reconnaît un rôle essentiel et exclusif à l’Etat pour garantir la justice et la sécurité. Dans ce contexte, l’Etat pourrait être habilité à favoriser la sympathie et à octroyer de véritables primes aux actes de probité par exemple. Il est aujourd’hui possible d’envisager que les moyens policiers mis en œuvre pour résoudre les actes criminels soient également utilisés comme preuves pour l’octroi de récompenses.
Il y aurait certes des problèmes techniques pour la mise en place de ce nouveau système de répartition, mais la question la plus cruciale nous semble être la suivante : quelle serait l’importance de la résistance de l’idée tenace selon laquelle la véritable générosité est gratuite. Il nous semble que la générosité dont il est question ici n’est pas plus de l’altruisme que ne l’était la sympathie. Chez Spencer, le véritable moteur de l’action humaine est bel et bien l’égoïsme mais il conduit, inéluctablement, à la sympathie ou à la générosité. Ce qui nous permet d’affirmer que, dans le contexte spencérien, favoriser la générosité interpersonnelle est une étape vers l’évolution.
Spencer ne la développe mais, dans son système de pensée, une politique sociale basée sur l’octroi d’avantages aux gens sympathiques est une mission que l’Etat peut mener légitimement. Ce système est évidemment inégalitaire ou, en termes plus positifs, discriminatoire. Notre intention n’est pas de fonder une sécurité sociale basée sur la sympathie des citoyens, mais bien de nous interroger, en philosophe, sur les raisons pour lesquelles elle n’a jamais été mise en place. Est-ce par peur, si on la subsidiait, de voir apparaître sur le marché des emplois non plus seulement de service mais aussi de sympathie ? Des individus qui ramasseraient les portefeuilles dans les rues  ou qui chercheraient les chats perdus ?  D’autres qui accepteraient, pour de l’argent, d’exercer le métier d’ami?  D’autres encore dont le métier serait de présenter des sincères condoléances ou de crier vive la mariée toute la semaine ?  Ces questions peuvent faire sourire mais elles n’en sont pas pour autant absurdes : certains vendeurs d’ONG ne sont-ils pas payés ? Ne vend-on pas, et depuis très longtemps, de l’amour ?


Liberté, (in)égalité, fraternité

Spencer est traditionnellement présenté comme un défenseur de la liberté d’agir, voire du laissez-faire. Et il est exact qu’il est une sorte d’avocat précoce des droits de l’homme : pour lui, la liberté croît naturellement, parce qu’elle est inscrite dans l’homme mais surtout parce que l’Etat cesse d’exercer sur l’homme un pouvoir coercitif. Cette liberté, pourtant, est limitée par l’égale liberté de tous les autres. Qu’en reste-t-il alors concrètement ? Ne se retrouve-t-on pas rapidement devant des entraves permanentes à la liberté ? Puis-je posséder un chien et le laisser aboyer dans le jardin, sachant que mon voisin ne supporte pas les aboiements ? Puis-je répandre du lisier sur mon champ, sachant que les riverains n’aiment pas cette odeur ? Puis-je publier cette thèse sur du papier sachant que les écologistes veulent protéger la forêt ? … Et les exemples se multiplient à l’infini. Le critère spencérien de liberté nous semble inadéquat. Et, face à lui, la multiplication des lois paraît la meilleure façon d’accroître la liberté, car elles placent l’entrave à la liberté d’autrui dans un cadre légal, rendant ainsi possible la liberté de tous. Mais cette réflexion-là impose une remise en cause profonde de l’individualisme. L’individu « libre » devient celui qui est contraint à une large impuissance. A nos yeux, la justice de Spencer, qui veut que les conflits se règlent au nom de l’égale liberté, risque d’être contre-productive pour la liberté.
Autre facteur réducteur, l’envie de liberté des individus et ses modifications s’inscrivent dans la biologie de chacun. Les hommes seraient-ils appelés à devenir un troupeau docile appliquant la loi sans discussion ? Quelle est encore la liberté dans ce contexte d’une nouvelle d’injonction paradoxale : l’évolution vous veut libre !

L’univers spencérien baigne dans l’inégalité. La raison fondamentale en est simple : pour qu’il y ait évolution, il faut, chez Spencer, qu’il y ait diversité, ce qui implique chez lui l’inégalité. Autrement dit, supprimer l’inégalité, c’est mettre un terme à l’évolution. Et, dans le même temps, il faut une égalité absolue au niveau de la justice, au nom du droit naturel. Nous l’avions déjà vu avec les regimes, chacun doit profiter des fruits de ses capacités réelles et de rien de plus, ni de moins. En creux, Spencer ne vise pas les handicapés mais bien les criminels. La critique spencérienne s’adresse à ceux qui ne veulent pas, volontairement, participer à la vie en commun et qui, pourtant, reçoivent l’assistance de l’Etat.
Nous souhaitons ici marquer clairement ce qui nous semble être une problématique spencérienne majeure. Il est plus facile d’agiter l’épouvantail d’un Spencer méprisant les faibles que de cerner le véritable enjeu politique de la question : comment traiter ceux qui ne veulent pas collaborer à la vie en commun ? Et cette question est embarrassante pour toutes les constructions politiques. Les réponses varient : l’enfermement, l’exclusion, la mort, la psychiatrisation,… Chaque société est confrontée à ses limites devant cette immanquable résistance individuelle. La réponse spencérienne est-elle la plus moralement condamnable ? Que font les systèmes communistes de leurs opposants ? De leur côté, les systèmes socio-démocrates sont aujourd’hui encore confrontés à ces remarques récurrentes sur le coût des procès de criminels cyniques, sur l’argent donné aux profiteurs fainéants,…  Quant au système libéral qui semblerait pouvoir appliquer la maxime paulino-spencérienne, comment peut-il encore intègrer effectivement la liberté qui pourtant est son fondement ? L’individu est libre et l’Etat s’en porte garant: si sa liberté est de vouloir accomplir des actions mauvaises, comment l’en empêcher ? La proposition apportée par Spencer est peu délicate mais elle a le mérite de nous conduire socratiquement à la difficulté insoluble de la question.

Enfin, la fraternité. Spencer nous invite à une fraternité au sens entier du terme : établir des liens personnels et biologiques. C’est ce qui est impliqué par la spirale de la sympathie. La sympathie va s’inscrire dans la physiologie humaine. Et elle doit concerner des individus qui se risquent au visage de l’autre, pour le secourir ou pour être secourus. Certes chez Spencer, les systèmes compensatoires étatiques et les œuvres de charité publique doivent disparaître, mais, et ce point est souvent omis : l’aide doit avoir lieu dans la proximité. Car cette proximité permet à chacun de choisir « son » faible et d’offrir la bienfaisance qui bénit, comme le prétend Spencer, celui qui donne et celui qui reçoit. La gauche et la droite se rejoignent pour s’opposer à cette vision : la première, car elle reste accrochée à la sécurité sociale et la seconde, car les exigences spencériennes imposent que la sympathie fausse la libre concurrence dans le marché.
La question du mérite est également criante : comment distinguer les individus méritants des autres ? Or, chaque système politique est également confronté à cette problématique.




Chemin de fer qui ne mène nulle part

Arrivé au terme de cette étude, il nous semble que notre question initiale « comment peut-on protéger le fort contre le faible ? », n’a trouvé aucune justification cohérente chez Spencer, et il en est de même du socio-darwinisme ou de l’eugénisme. Par contre, il nous semble que la charge permanente et généralisée contre Spencer est révélatrice d’un triple point noir des systèmes politiques modernes, repris dans la devise de la Révolution française « liberté – égalité – fraternité ». Spencer commet l’imprudence d’apporter des réponses à ces trois concepts en présentant une liberté peu à peu laminée par la société, une égalité bâtie sur une inégalité essentielle et la fraternité sur un processus biologique inexorable. Un ensemble de concepts qui pourrait se résumer à cette maxime : « L’homme voudra ce qu’il doit faire. ».
Dans son ouvrage sur Spencer[27], Taylor, pour résumer la démarche spencérienne, utilise l’image forte  d’un ingénieur des chemins de fer qui a construit une voie durant quarante ans et qui, enfin arrivé à sa destination, constate que la gare est vide de tout voyageur. Tous les efforts de Spencer auront-ils été vains ? Cette gare est-elle construite dans une région sans intérêt ? Ou la voie elle-même est-elle incompatible avec la circulation moderne, comme pourrait l’affirmer Becquemont[28] ?
Nous avons tenté de montrer que la construction de Spencer, même si elle présente des faiblesses inhérentes à tout système philosophique, dispose d’atouts potentiels pour le futur.
Sa philosophie de la nature permet d’envisager des rapports pacifiés entre philosophie, sciences et religion, autour de la question de l’évolution. Son évolution, parce qu’elle intègre celle de Darwin, à une époque où il n’était pas encore suspect de réduire le darwinisme naissant à une province d’une autre théorie, permet de réexaminer sous un angle radical le conflit entre créationnisme et évolutionnisme. Dépassant Nietzsche sur ses terres, la philosophie synthétique pourrait aboutir à  une définition de l’évolution qui revient à chaque homme, pour peu qu’il souhaite la prendre en charge. Mais ce serait au prix d’un relativisme radical mêlé d’un concordisme naïf, en dehors de toute scientificité contemporaine. Il nous semble donc que cette approche, aussi sympathique puisse-t-elle paraître, restera une absurdité.



Sa philosophie politique, totalement occultée, voire inversée par les commentateurs, pourrait un jour être réexaminée, dans la lignée de l’ouvrage d’Yvan Blot[29], dans le cadre d’un appel à la moralisation de l’économie. La question, si controversée, de l’élimination des faibles (au sens de ceux qui font preuve d’un manque de... sympathie) gagnerait sans doute à être étudiée en cessant de l’utiliser comme un repoussoir mais plutôt comme celle qui formule, hors du politiquement correct, dans le champ philosophique, l’épineux problème de la gestion sociale des asociaux.
Il faut toutefois bien percevoir que, chez Spencer, tout l’effort politique est donc reporté sur l’individu, ce qui renforce notre idée selon laquelle la philosophie spencérienne ne permet pas une politique. De plus, cet individu est presque exclusivement défini par sa morale. L’une des faiblesses de la théorie spencérienne est de mélanger les approches politiques, anthropologiques et éthiques. Aussi, présenter Spencer comme un père de l’eugénisme ou du darwinisme social est, pour ces dernières raisons, un non-sens.

La philosophie de Spencer a ses limites.  Par exemple, Spencer n’a pas pris la peine d’appliquer ses concepts à sa propre théorie : en particulier il n’a pas compris qu’il aurait dû soumettre son système au critère de véracité qui affirme qu’une théorie largement partagée a plus de chance d’être vraie qu’une théorie minoritaire. Cela aurait signifié que c’était lui qui se trompait et pas le reste du monde. Il aurait pu se rendre compte que le critère de certitude pouvait, lui aussi, varier en contexte évolutionniste. Mais rien ne nous empêche de tenir compte de ces éléments pour relancer sa machinerie conceptuelle.

En termes anthropologiques, cette machine intègre avec facilité les avancées technologiques fondamentales qui remettent en cause la nature humaine. En termes biologiques, il est évident que la théorie spencérienne est obsolète. D’ailleurs Spencer reconnaît lui-même ne pas être un biologiste, raison pour laquelle, il s’est entouré de T.H. Huxley et de J.D. Hooker pour rédiger les Principes de Biologie. En politique, même si ce terme est exagéré à notre avis, la moralisation intrinsèque de son libéralisme et son pacifisme ne sont pas sans intérêt dans le contexte néo-libéral de ce début du 21ème siècle.



Etudier Spencer ne nous aura pas permis de comprendre pourquoi il serait préférable d’aider le fort contre le faible. Herbert a perdu huit frères et sœurs, ce qui fait dire à Dominique Ottavie[30] qu’il se sentait contraint de justifier sa propre survie. Mais pourquoi ne serait-ce pas le contraire ? Pourquoi n’aurait-il pas été touché par ce drame au point de bâtir une philosophie de la vie, où la vie est réduite à l’existence provisoire d’un faible équilibre ? De cet extrême dénuement, il nous semble possible aujourd’hui, dans l’attente des prochaines avancées technologiques, de tirer une grande richesse anthropologique et d’entrevoir des indications sur la morale et sur le vivre-ensemble.


[1][1] SPENCER Herbert, Une autobiographie, op. cit., p.21
[2] SPENCER Herbert, Les Premiers Principes, op. cit., p.355.
[3] Voir notre chapitre 2, point 2.2.1.
[4] Voir notre chapitre 2, point 2.1.2 ou COLLINS F. Howard, Résumé de la philosophie de Herbert Spencer, traduit et adapté par Henry de Varigny, Editeur Félix Alcan, Paris, 1894, p.300.
[5] Voir notre chapitre 3, point 3.1.3.
[6] SPENCER Herbert, Les bases de la morale évolutionniste, op. cit., p.15.
[7] SPENCER Herbert, Principes de biologie, Tome second, op. cit., p.586.
[8] Pour une comparaison attentive entre l’éloignement doctrinal de Spencer et de Darwin sur la théorie du vivant, voir TORT Patrick, Spencer et l’évolutionnisme philosophique, op. cit., pp.56-81.
[9] SPENCER Herbert, Une autobiographie, op. cit., pp.247-248.
[10] Nous avons défini au chapitre 2 un catégorie de lois scientifique comme étant des propositions qui décrivent la réalité du monde connaissable de façon rigoureuse, tout en ne s’autorisant aucun commentaire sur le monde inconnaissable. L’exemple classique est la loi de Newton qui prédit des évènements tout en ne donnant aucune indication ontologique sur la gravitation.
[11] SPENCER Herbert, Principes de biologie, Tome second, op. cit., p.539.
[12] BECQUEMONT Daniel, MUCCHIELLI Laurent, Le cas Spencer, op. cit., p.149.
[13] C’est la position de Patrick Tort et Daniel Becquemont, par exemple.
[14] Voir chapitre 3, point 3.2.
[15] Voir chapitre 1, point 1.1.13 et chapitre 2, point 3.2.3.1.1 et chapitre 4, point 4.1.1 et schéma du point 4.4.2.2.
[16] SPENCER Herbert, Statique sociale, op. cit., pp.67-68.
[17] Au-delà de ces deux étapes qui correspondant à ce que Spencer a pu observer de son vivant, nous avons alors postulé une troisième étape de l’homo adaptatus : l’homo adaptatus diffractus. Cette étape fictive est une extrapolation, aujourd’hui inconcevable, et pour tout dire délirante, mais comptatible avec l’hétérogénisation inlassable générée par l’évolution spencérienne : soumis à de nouvelles contraintes (comme le LSD ou les mondes virtuels), l’individu pourrait voir son équilibre interne rompu et éclater en plusieurs morceaux autonomes et « vivants » (au sens spencérien, c’est-à-dire en équilibre avec leur environnement). La schizophrénie serait ici poussée à son paroxysme et donnerait naissance à de nouveaux individus.  Nous n’accordons pas de crédit scientifique à cet homo adaptatus diffractus, il s’agit avant tout d’une illustration de ce que l’on peut déduire de l’évolution spencérienne.
[18] SPENCER Herbert, Le rôle moral de la bienfaisance, op. cit., p.100
[19]  Voir notre chapitre 3, point 3.2.3.1.
[20] TORT Patrick, L’effet Darwin : Sélection naturelle et naissance de la civilisation, op. cit.
[21]BESNIER Jean-Michel, Demain les posthumains, op. cit.
[22] SUSSAN Rémi, Les utopies posthumaines, Omnisciences, Coll. Les essais, 2005.
[23]LECOURT Dominique, Humain, post humain, PUF, Coll. Science, histoire et société, Paris, 2003.
[24]Conférence “Qu’est-ce que le Transhumanisme ?” organisée conjointement le 17 janvier 2011 par l’Université de la Sorbonne et l’Association Française Transhumaniste : Technoprog !
[25] Pour lequel nous avons risqué l’expression d’homo adaptatus diffractus.
[26] NIETZSCHE Friedrich, Le gai savoir, op. cit., paragraphe 373, p.282.
[27] TAYLOR Michael W., The philosophy of Herbert Spencer, op. cit.
[28] BECQUEMONT Daniel, MUCCHIELLI Laurent, Le cas Spencer, op. cit.
[29] BLOT Yvan, Herbert Spencer: un évolutionnisme contre l’étatisme, op. cit.
[30] SPENCER Herbert, De l’éducation suivi de Raymond Thamin : Education et positivisme, op. cit.


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