Philosophie du travail dans l'Administration


Mon mémoire de licence portait sur la philosophie du travail dans l'administration. Je vous propose le texte intégral de ce document.  Le mémoire a été défendu à l'Université Catholique de Louvain en juin 2002.

 
La philosophie du travail dans l’administration

Juin 2002
Promoteur Professeur Michel CANIVET

INTRODUCTION GENERALE

Autoroute des Ardennes, 4 heures du matin, un camion qui avait quitté l’Espagne vingt heures plus tôt vient de se renverser peu avant l’échangeur de Courrière. Le chauffeur s’est semble-t-il endormi. Il est légèrement blessé, son collègue qui dormait à l’arrière de la cabine est indemne. La remorque s’est éventrée et des milliers de tomates se sont répandues sur la chaussée. Un automobiliste de passage  prête secours aux malchanceux tandis qu’un autre, resté sur l’autoroute, alerte les usagers du danger. Quelques instants plus tard, la centrale 100 des pompiers de Namur est avisée de l’accident. En quelques minutes, une équipe de désincarcération, une ambulance, une équipe médicale et des inspecteurs de la police fédérale convergent sur place. Devant l’ampleur de l’accident, le service de garde du Ministère de l’Equipement et des Transports est avisé, un contrôleur se rend sur place. Le Parquet de Namur est également avisé et un expert est désigné pour tenter de mieux comprendre ce qui s’est passé. Pendant que le camionneur est transporté vers le centre hospitalier de Namur, les premiers journalistes arrivent sur place. Le contrôleur du ministère prend des mesures pour nettoyer la chaussée. Mais des garde-fous ont été pliés sur plusieurs dizaines de mètres et un poteau a été arraché, sans compter toutes les tomates qui jonchent le sol. Une firme privée, chargée de l’entretien de l’éclairage, dépêche une équipe sur place. Une autre société, chargée de l’équipement routier, prend les mesures d’usage pour couper les barrières endommagées. Il faut aussi relever le camion accidenté, un dépanneur s’en charge. Pendant ce temps, la police continue à réguler la circulation. En fin d’après-midi, tout rentre dans l’ordre.

Revoyons cette situation en indiquant, pour chaque intervenant, s’il est ou non fonctionnaire au moment où il pose son acte. Le camionneur argentin travaille pour une société espagnole, il n’est pas fonctionnaire. L’automobiliste qui s’arrête et qui l’aide pose un acte citoyen. Celui qui reste sur la route et fait signe aux autres peut presque être considéré comme fonctionnaire de fait. Le centraliste qui reçoit l’appel est un fonctionnaire. Tout comme l’équipe de pompiers qui se rend sur place. Le chef du détachement est un volontaire, il n’est pas fonctionnaire et pourtant il dirige une équipe de fonctionnaires. L’équipe médicale est constituée de deux intervenants non fonctionnaires, ils ont un contrat avec un hôpital. Les policiers sont des fonctionnaires. Le substitut du Procureur du Roi également. Par contre, l’expert qui est désigné est un indépendant. Le journaliste travaille pour une société commerciale. Le contrôleur du ministère est un fonctionnaire mais les hommes qu’il va devoir superviser sont des ouvriers du secteur privé (notons qu’ici les ouvriers pourraient être des fonctionnaires). Le dépanneur est un indépendant.

Cet exemple réel est illustratif de notre propos. En effet, il va s’agir de déterminer parmi toutes ces personnes quelles sont celles qui ont ou n’ont pas travaillé, pourquoi elles sont ou ne sont pas des fonctionnaires, et dans quelles conditions on pourrait inverser leur statut.
Le camionneur travaillait-il ? Et son collègue à l’arrière de la cabine ? L’homme qui leur a porté secours ? Celui qui a signalé l’accident ? Le centraliste qui a reçu l’appel ? Les pompiers qui ont découpé le camion ? L’officier qui les a supervisés ? Le médecin et l’infirmier qui ont prodigué les soins ?  Les policiers qui ont rédigé le constat ? Le substitut qui a désigné un expert ? L’expert qui s’est rendu sur place ? Le contrôleur du MET qui a téléphoné à d’autres services ? Les ouvriers qui ont découpé les barrières ? Le journaliste qui a pris une photo et quelques notes ? Le dépanneur qui a redressé le camion avec une grue ?
Nous allons nous armer d’outils pour tenter de répondre à ces questions. Naïvement, on pourrait partir du critère du payement pour déterminer celui qui travaille. Ainsi ceux qui sont payés travaillent vraiment, les autres pas. Donc, le camionneur endormi (qui est payé pour être là) travaille alors que ceux qui lui portent secours ne travaillent pas.
Une variante consisterait à dire que ceux qui travaillent sont ceux qui ne s’amusent pas, qui sont contraints de faire ce qu’ils font, qui ne le font pas par loisir. Alors, le camionneur qui dort ne travaille pas et le dépanneur lui travaille. Mais le docteur urgentiste, peut-on dire qu’il est contraint de travailler ? que sa mission ne correspond pas à ses aspirations ?
On voit aussitôt que ces définitions sont discutables, pourtant elles correspondent à des visions très largement répandues. On pourrait alors dire que ceux qui se fatiguent, qui se confrontent à la dureté de la situation travaillent et que ceux qui ne le font pas ne travaillent pas. Ainsi les pompiers qui découpent la voiture et les ouvriers qui enlèvent les garde-fous travaillent mais pas leurs chefs et encore moins le centraliste 100 ou le substitut qui ne font que décrocher un téléphone. Finalement, celui qui travaille le plus, n’était-il pas alors le camion lui-même, c’est lui qui effectue le maximum de travail ? Cette définition ne convient guère non plus.
On pourrait dire que tous ces gens travaillent puisque tous leurs rôles sont utiles à la société. Que chacun d’entre eux participe ainsi au bien commun. Celui qui porte secours pourrait même recevoir une médaille ou une prime. D’ailleurs, en transformant son acte en « petit travail », n’y aurait-il pas plus d’emplois et donc moins de chômage ?
Mais on pourrait dire le contraire en affirmant que certains travaillent et que d’autres pas mais que ce qu’ils font est tout aussi utile à la société, qu’aider son prochain n’est pas, et ne peut pas être, considéré comme du travail et que rémunérer ce genre d’actes est inconcevable. Mais dans ce cas, le médecin travaille-t-il ? Et peut-il être payé ?
Si l’on examine plus spécialement le travail des fonctionnaires, par exemple celui qui décroche le téléphone ou celui qui surveille le travail des autres, nous pouvons, en première approche, nous interroger sur  quatre problématiques. Des problématiques  qui sont autant de dilemmes pour les fonctionnaires.
Premièrement, dans un monde qui met en avant les valeurs de l’individualisme et du libéralisme, comment le  fonctionnaire peut-il percevoir son rapport avec le bien public ? Il est au service d’un bien public, censé représenté la population alors que le climat ambiant est, pour le moins, au rejet de l’Etat.
Deuxièmement, dans la rubrique de ce rejet de l’Etat, une critique largement répandue est celle qui consiste à dire que l’administration n’est pas rentable et qu’elle le serait bien plus si on la privatisait. Une certaine volonté politique, suivant en cela l’exemple de Reagan et Thatcher, va dans cette direction. Dans le même temps, au sein des fonctionnaires, l’éventualité d’être « privatisé » est souvent ressentie comme une menace. Mais la rentabilité est-elle inapplicable à l’administration ?
Troisièmement, il y a aussi l’idée généralement répandue que le travail du fonctionnaire est improductif ou parfois même qu’il entrave la productivité en alourdissant inutilement les démarches. A quoi servent tous ces services et tous ces formulaires ?
Quatrièmement, dans un monde qui promulgue la liberté et l’autonomie, le fonctionnaire est pris par un règlement strict et par une obligation de subordination. Devoir obéir, devoir être le rouage d’un système peut aussi se révéler un problème. Nous évoquerons ici la figure d’Eichmann.

         Pour apporter quelques éléments de réponses à ces quatre questions, nous allons agir en deux temps : d’abord arriver à notre définition du travail. Pour y parvenir, un parcours historique nous permettra d’envisager différentes conceptions du travail. Alors qu’aujourd’hui les termes emploi et travail sont souvent confondus, nous verrons que l’usage courant dénature et affaiblit considérablement le concept anthropologique fondamental du travail.
         Pour bien montrer la multitude de définitions du travail, nous commencerons par une approche dans le domaine scientifique. Ce n’est que par analogie que nous parlerons du travail dans la physique et chez les animaux mais ceci nous permettra déjà d’ouvrir le discours. Nous verrons comment la civilisation humaine va peu à peu assimiler l’homme à son travail et puis le travail à l’emploi. Pourtant quelques grands auteurs vont remettre en question cette  vision par trop limitée. En quelque sorte cette première partie sera comme un grand entonnoir que nous allons parcourir en partant de sa partie la plus évasée avec les points de vue de la science. Nous allons sans cesse nous resserrer, chronologiquement pour arriver à Hegel et Marx. Dans ce passage étroit, nous verrons encore ce que la science économique conçoit aujourd’hui. Et pour sortir de ce conduit, et aborder un nouvel univers, nous quitterons la progression chronologique.

Dans la deuxième partie, nous verrons d’une part, sur base de notre définition du travail, que le fonctionnaire est bel et bien au travail et d’autre part quelles sont les caractéristiques de ce travail. Nous définirons le fonctionnaire et l’administration séparément et systématiquement. Dans un cadre sociologique tout d’abord, nous verrons ce qu’il en est en Belgique. Le deuxième chapitre permettra de donner quelques éléments juridiques afin de mieux voir ce qui relève réellement de ce monde particulier. Nous mettrons ainsi au clair les définitions de plusieurs concepts souvent enchevêtrés. Nous verrons alors les oppositions et les difficultés nées du rapport particulier qu’a le fonctionnaire avec le bien public et les privilèges et les devoirs qui en naissent.  Enfin nous réexaminerons le travail du fonctionnaire avec Gorz et celui de l’Etat avec Hegel. Nous formaliserons ainsi plus « philosophiquement » notre propos.

Forts de tous ces outils, nous pourrons alors donner quelques éléments de réponses aux quatre problématiques évoquées, tout en reconnaissant les limites de la démarche.









PARTIE I : APPROCHE GENERALE DU TRAVAIL
PARTIE I : APPROCHE GENERALE DU TRAVAIL


INTRODUCTION

A priori, on pourrait penser que tout le monde sait bien ce que signifie la notion de travail. Il semble y avoir accord pour résorber ce qui semble son antithèse, le  chômage. Les promesses électorales semblent unanimes pour combattre ce fléau du siècle. Et pourtant… Pourtant la quantité de définitions et de conceptions du travail est telle qu’il nous faudra toute cette section pour tenter de s’y retrouver un peu, avant de pouvoir passer à ce qui fait la spécificité du travail dans l’administration. En effet, qu’est-ce que le travail ? On part au travail le matin et on en revient le soir, c’est en tous les cas l’occupation des gens actifs, dits « utiles à la société ». Mais parmi ces travailleurs, on dira que celui qui descend dans la mine travaille mais on hésite parfois à dire la même chose du concierge dans une administration. Celui qui travaille à mi-temps travaille-t-il vraiment ? Et celui qui n’a pas d’emploi, ne travaille-t-il pas lorsqu’il reconstruit le mur de son jardin ? Ou celui de son voisin ?

Prenons la question par le début : la nature travaille-t-elle ? Une pierre qui tombe sur le sol travaille-t-elle ? Une boule de démolition qui écrase un immeuble travaille-t-elle ? Une rivière travaille-t-elle ? Et lorsqu’elle entraîne la turbine d’un barrage, travaille-t-elle ? Nous verrons, en termes physiques, ce que l’on désigne par travail. Les fourmis ou les castors travaillent-ils ? Et le chien qui fait le beau pour avoir un os ? Plus ou moins qu’un vendeur d’aspirateurs à domicile ? Et les grands singes, travaillent-ils ? Nous aborderons ce sujet. On verra ici apparaître la notion d’outil. Un barrage est-il un outil pour les castors ? Ou une fin ? Avec l’outil, on entre dans une dimension technologique. Dimension qui ne nous quittera plus.
Nous regarderons alors le travail dans le monde des hommes. En commençant par l’Antiquité. L’esclave travaille-t-il ? Et l’homme libre ? L’artisan ? L’homme politique ? Lequel travaille vraiment ? Pourquoi celui qui travaille comme un esclave, n’est-il même pas considéré comme un être humain ?
La vision chrétienne du Moyen-Age nous permettra de rappeler que le travail n’est pas une bénédiction, loin de là et que la sueur sur le front d’Adam est une malédiction. Toutefois avec les moines et surtout le rejet de la paresse une nouvelle conception du travail voit le jour.
On s’arrêtera ensuite sur le moment fondateur des Temps Modernes. Plus tard, à l’époque contemporaine, le travail va devenir avec Marx l’essence même de l’homme. Progressivement mangé par le progrès de l’économie, le travail va prendre un nouveau sens, devenir incontournable, indispensable. Mais une impasse le guette, nous l’expliquerons. Après avoir brossé ce paysage, nous verrons clairement que le travail est aujourd’hui le plus souvent pris dans un sens étroit et réducteur.

Il sera alors temps de repenser la notion de travail, de l’aborder de manière plus spécifiquement philosophique. Ici, nous abandonnerons le cheminement chronologique. Après avoir défini ce que l’économie entend aujourd’hui par travail et plus spécialement le marché du travail, nous écouterons Rifkin qui voit un drame dans la disparition des emplois, facteur de délinquance. Ces pensées font culminer le travail au panthéon des valeurs.
Nous verrons alors une autre approche de notre sujet. Pour Habermas, le travail, domaine de l’efficacité doit se distinguer de l’interaction, domaine de la vie en commun. Dominique Meda  remettra aussi en cause la valeur apportée au travail, Hannah Arendt avait été encore plus loin dans cette vision philosophique. Martin Heidegger avait, dans le même sens, apporté sur le travail un regard particulièrement pessimiste. Mais le travail développé par Heidegger nous entraîne trop loin de ce que l’on conçoit par ce mot aujourd’hui. C’est grâce aux distinctions introduites par Gorz que nous pourrons enfin conclure par notre définition du travail.





CHAPITRE I : LE TRAVAIL NON-HUMAIN


Dans un mémoire qui disserte du travail dans l’administration, un chapitre consacré au travail non-humain peut sembler inadapté. Pourtant, la nature et les animaux vont nous apporter quelques renseignements très utiles que nous pourrons, par analogie, mettre en rapport avec notre sujet. En physique, le travail a un rapport avec l’état du monde. Cela peut sembler une évidence mais cette idée va traverser tout le mémoire et il est intéressant de l’ancrer dans un socle scientifique. Nous allons aussi voir que la nature a pour habitude de laisser subsister simultanément plusieurs types d’organisations, certaines efficaces d’autres pas et que l’existence de certaines organisations non-efficaces se justifie. Par analogie, nous pouvons déjà ici évoquer un double reproche souvent adressé à l’administration : procédures alourdissant l’efficacité du secteur privé et pléthore d’agents.
         Dans la deuxième section, nous verrons que les animaux travaillent. Longtemps on a dit que seuls les humains (l’homo faber) travaillaient ou qu’ils étaient les seuls à pouvoir utiliser des outils. Mais des recherches récentes tendent à prouver que ce n’est pas le cas. Ces propos vont nous permettre de couper l’herbe sous le pied de ceux qui prétendent que le travail est l’essence de l’homme. Et pourtant, dans le panorama historique que nous entamerons juste après, nous verrons que, inspirés par la pensée de Marx, certains concluront tout de même que l’homme, c’est le travail.


Section 1 : La physique et le biologie non-animale


Commençons donc notre panorama du travail en évoquant ce que la physique peut nous en dire. On va le voir, le travail, l’énergie et l’entropie, c’est-à-dire l’ordre et le désordre, sont intimement liés. Le travail participe donc à l’ordre du monde.
Pour s’opposer à l’inertie et aux nécessaires forces dissipatives, il  faut injecter du travail ou de l’énergie. Mais quel travail choisir ? Il existe en effet une multitude de façons de réaliser le même objectif. Avec la biologie, on  constate que, dans les faits, les systèmes se réservent une multitude de schémas d’actions dont certains ne semblent pas rentables. Mais si l’environnement changeait, ils pourraient s’avérer très utile. La nature est ainsi constituée d’une multitude d’activités non rentables, voire inutiles, qui côtoient les options les plus efficaces.


Le physicien étudie les propriétés générales de la matière, de l’espace, du temps et établit les lois qui rendent compte des phénomènes naturels. Le travail fait partie de ces lois. Avant d’y arriver, notons que l’univers de la physique est constitué d’objets : cailloux, pommes, voitures,… Le changement est relaté par des déplacements de ces objets. Plus spécialement, ces objets peuvent acquérir de la vitesse et de l’accélération. Leur situation dans l’espace varie, cette variation est la mesure du changement. Outre l’objet, il y a l’environnement. Celui-ci peut agir sur l’objet.
Lorsque l’environnement agit sur l’objet (un enfant qui lance une bille par exemple), le physicien dit qu’il exerce une force. Cette force va communiquer une accélération, donc une vitesse à l’objet, donc du changement. Mais, l’objet va résister, plus ou moins grandement, à cette force, en fonction de sa masse notamment. Il existe une force résistante qui est inéluctable (l’enfant n’enverra pas sa bille à l’autre bout de la terre !). Cette inertie, le physicien considère qu’elle est nécessaire. Il ne peut pas toujours l’anticiper ou la formaliser mais elle apparaîtra sous une forme ou sous une autre : frottements de l’air ou de l’eau, turbulences, dégradations,…
Revenons à la force. Lorsque l’on tente de mesurer le bilan de cette force, c’est-à-dire étudier entre deux points ou entre deux moments quelle variation la force a subi, on va voir apparaître la notion de travail. Le travail est l’effet d’une force sur un objet sur une certaine distance ou durant un certain temps.
Deux situations sont possibles. Soit la force est conservative et dans ce cas, on peut mesurer précisément le travail nécessaire pour aller d’un point à l’autre. On lance un caillou vers le haut. On sait, on fonction de la force initiale et de son poids la hauteur qu’il va atteindre et le travail qu’il aura effectué. Cette vision du monde est théorique.
Soit la force est dissipative,  ce qui correspond mieux avec notre vision de l’univers. L’environnement résiste donc il y a des pertes d’énergie. Le caillou lancé en l’air va dévier à cause du vent, va toucher un objet imprévu, va peut-être s’éclater,… Il est alors impossible de mesurer avec précision sa trajectoire, sa vitesse,… Le physicien est obligé de recourir aux statistiques pour pouvoir aborder le problème. Quoiqu’il en soit ce mouvement d’un simple caillou confronté à des forces de résistances nous entraîne vers les notions d’ordre et de désordre. Dans le cas des forces dissipatives, le désordre va augmenter car des éléments extérieurs imprévus et parfois même imprévisibles vont détériorer l’ordre initial. La notion physique qui relate cette notion de désordre est nommée entropie.
Comme les forces dissipatives sont nécessaires, ce qui est un a priori physique, lui-même basé sur un perception largement partagée, l’entropie va augmenter sans cesse. Donc l’univers tout entier s’oriente inéluctablement vers un plus grand désordre.
Le travail est ce qui permet d’agir sur un système pour éviter cette dégradation ou éventuellement pour augmenter l’ordre. Mais il faut bien percevoir que cela n’est possible qu’à partir de l’environnement vers l’objet. L’objet lui-même se dégrade à cause des forces dissipatives. Mais si l’univers est fini comme le pense la plupart des physiciens alors l’univers va vers le chaos et le travail n’est qu’un pis-aller qui permet à quelques structures de « gagner du temps » sur leur destruction.

Mais, comme le fait remarquer Prigogine, il est très surprenant que dans un tel univers de l’ordre puisse apparaître. En regardant une situation quelconque, en fonction du degré de précision utilisé, on peut déceler de l’ordre ou du désordre. Une tornade par exemple est à la fois créatrice d’un désordre invraisemblable et pourtant les molécules d’air qui sont en son centre bénéficient d’un ordre extrême. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un objet est au repos que les molécules qui le composent sont à l’arrêt. Enfin, pourquoi l’univers est-il composé d’autre chose que d’atomes simples et comment a-t-il pu se complexifier pour en arriver à la vie ?

Du côté de la biologie, on est fasciné par la diversité, par l’extraordinaire foisonnement de formes de vie et par les transformations de celles-ci pour s’adapter à l’environnement. De prime abord, on pourrait penser qu’il s’agit d’une formidable perte d’énergie. Mais les études récentes tendent à montrer que les systèmes de vie génèrent à tous les niveaux plusieurs modes de fonctionnement. Certains sont très rentables, très efficaces et dominent alors. Mais d’autres continuent à exister simultanément. Si l’environnement vient à changer, ce qui est inéluctable, alors l’ordre des modes de fonctionnements peut être inversé.

On retrouve une étude semblable lorsque l’on examine les gênes. Là aussi, seule une petite partie d’entre eux sont utilisés, les autres semblent « dormir ». Notre patrimoine génétique n’est pas totalement utilisé et l’homme n’est pas l’être qui dispose du patrimoine le plus imposant. Par contre, l’homme a pour particularité d’avoir un très grand nombre de « gênes déclencheurs » qui permettent de réactiver, dans des situations nouvelles, les gênes dormants.
L’univers est donc composé d’organisations qui, pour lutter contre l’entropie, développent de front plusieurs stratégies et d’êtres qui conservent en eux-mêmes plusieurs configurations. Dans tous les moyens ainsi déployés, certains sont très efficaces, d’autres moins, en fonction de l’environnement.







Section 2 : Chez les animaux non-humains

Discipline en pleine explosion, la théorie de l’évolution a sans doute beaucoup à nous apprendre sur le travail. Même si les spécialistes ne sont pas d’accord entre eux sur ce qui peut être appelé travail et ce qui ne peut pas porter ce nom. Parmi les grands débats qui les agitent, on notera celui qui consiste à déterminer si le facteur « travail » a été déterminant pour l’évolution des grands singes vers l’homme. Les uns prétendent que oui, les autres mettent plutôt l’accent sur une évolution par une socialisation. Ce serait alors une coopération plus intense qui expliquerait l’évolution[1].
         Quoi qu’il en soit, pour notre propos, j’aimerais examiner rapidement deux cas particuliers mais qui ne peuvent nous laisser totalement insensibles : celui du chimpanzé utilisant un « outil » et celui des fourmis qui font preuve dans leur travail social de flexibilité[2].

Le fait que l’homme soit le seul être vivant capable de travailler ou d’utiliser un outil (homo faber) reste très ancré dans nos esprits. Pourtant ce qui peut sembler une évidence, ne l’est pas forcément[3] : « Les outils jouent un rôle prépondérant dans nos sociétés, et certains d’entre eux atteignent un degré élevé de perfectionnement. Sans tenir compte de la technologie relativement modeste de certaines populations humaines, nous considérons que nous sommes uniques par notre capacité à utiliser des outils et à dépendre d’eux pour notre survie. Or c’est grâce à notre technologie que nous avons été capables de nous libérer de certaines contraintes environnementales et d’exploiter des ressources qui seraient, sans elle, restées inaccessibles. Ainsi, les humains ne sont pas les seuls à posséder cette faculté, comme en témoignent les nouvelles observations menées chez les chimpanzés sauvages. »[4]
Boesch rappelle qu’il existe des animaux qui utilisent des « sortes » d’outils comme les vautours d’Egypte qui utilisent des cailloux pour casser des œufs qu’ils apprécient particulièrement. Mais avec les chimpanzés, on en est à un autre stade : il utilise plusieurs types d’outils, parfois jusqu’à 42. Par exemple, les chimpanzés de Taï manipulent en moyenne plus de deux outils par jour. Mais ce n’est pas tout : « …Les populations de Taï cassent des noix avec des marteaux pendant plus de deux heures par jour tout au long des quatre mois… le bénéfice net de ce véritable travail procure aux chimpanzés 3500 kcal par jour. De plus, les mères partagent les noix avec leurs enfants… Par conséquent, certains outils contribuent de façon significative à l’alimentation des chimpanzés et ce pour leurs utilisateurs mais aussi pour les membres de leur famille. »[5].
Et l’auteur de conclure que la qualité d’animal technique n’est pas le propre de l’homme. Certains chimpanzés « travaillent », dans un sens proche de celui que l’on donne à ce terme en première approche : ils utilisent des outils pour se nourrir et nourrir leur famille.

La deuxième partie de ce court chapitre nous entraîne chez les fourmis. L’univers est radicalement différent puisqu’il n’est pas question ici, on le comprend immédiatement, d’étudier un individu ou une petite communauté. On se situe à l’échelle d’un grand groupe d’êtres vivants. Les sociétés d’insectes sont composées de catégories d’individus spécialisés dans certaines tâches et ainsi répartis, sur critère de ces tâches, dans des castes. Entre les castes, les différences morphologiques peuvent être très importantes. « Par exemple, les grandes ouvrières, dites majors, de l’espèce Messor barbarus, grâce à leurs puissantes mandibules peuvent broyer l’écorce des graines apportées au nid par les ouvrières minors, plus petites. Ces dernières s’occupent aussi des tâches domestiques et du soin apporté au couvain larvaire. »[6] Bien sûr, on pourrait se dire que tout ceci ne concerne pas directement notre propos, mais la  suite de l’article est saisissante : « Dans une colonie, lorsque l’effectif d’une catégorie de spécialistes diminue à la suite de perturbations d’origine interne ou externe, la tâche qu’ils effectuaient est alors prise en charge par d’autres individus qui, auparavant, ne présentaient pas les comportements associés à cette tâche. »[7]
Cette définition de l’organisation des fourmis rappelle étrangement les notions macroéconomiques d’emploi à l’équilibre. Nous reviendrons dans ce chapitre sur les définitions économiques du travail. Bien entendu, il est très difficile, voire impossible aujourd’hui, de savoir, dans cette belle similitude, si l’une des approches a déteint sur l’autre et surtout de savoir laquelle des deux a prévalu.
Les chercheurs[8] ont tenté de comprendre comment les individus pouvaient savoir ce qu’ils avaient à faire. Et plus spécialement, lorsque les conditions changeaient, comment ils pouvaient « saisir » qu’il était temps de changer de fonction et donc de caste. Autrement dit, comment la flexibilité du travail était assurée dans une colonie.  Ils ont mis en évidence des seuils de réponse de différents niveaux aux demandes d’exécution des tâches. Ainsi, les individus spécialisés dans la nutrition des larves ont un seuil de réponse assez bas aux stimulations de faim émises par les larves. Les individus spécialisés agissent alors pour réduire ces stimulations. Les autres individus, n’ayant pas le même seuil de réponse, ne sont pas concernés par cette activité : « en revanche, si la catégorie spécialisée dans l’exécution de cette tâche voit ses effectifs diminuer, ou même vient à disparaître, les stimulations associées vont être maintenues et reportées sur les autres castes. Elles peuvent alors atteindre ou dépasser la valeur de leurs seuils de réponse, et, par conséquent, stimuler des individus appartenant à ces autres classes. »[9]
La logique qui est au centre de la division du travail est donc une régulation par la réponse aux stimulations, chaque individu n’y réagissant pas de la même façon. Ce système permet de réguler la participation des différents individus appartenant aux différentes castes en fonction de leur nombre et du volume du travail effectué.

On pourrait ici aussi « coller » sur ce processus la conception économique de la société où chaque homme travaille en fonction de la stimulation extérieure et change d’emploi en fonction des variations de stimulations qui pourraient être l’accroissement de sa famille ou de ses besoins. Les auteurs tirent une conclusion inverse : « A la lumière de ce modèle, tout un ensemble de phénomènes collectifs…peuvent être réinterprétés… (déménagement, récolte de nourriture, construction). Tous ces phénomènes peuvent alors s’expliquer sans qu’il soit nécessaire de faire appel à des procédures de décisions individuelles complexes intégrant un grand nombre de variables. »[10] Tout est en fait régulé non par les réponses mais par les stimulations extérieures. La liberté de l’individu est réduite à néant. Nous reviendrons sur l’utopie développée après les Temps Modernes et faisant du travail l’essence de l’homme et même l’archétype de sa liberté.

Mais il est temps maintenant de quitter la nature non-humaine pour rejoindre le travail des hommes. « Le travail est effort musculaire qui provoque la fatigue et l’épuisement. Mais si le travail n’était que cela, l’homme ne différerait pas de l’animal. Il subirait passivement la limitation et la fixité de la nature. Le monde serait un chaos où des êtres vivants doués de leurs seuls instincts mèneraient une existence végétative. Le travail, dans la mesure où il est humain, est effort volontaire, conscient et réfléchi. La différence fondamentale entre l’homme et l’animal réside, en effet, dans le fait que l’homme, au lieu d’être dominé par les instincts, sait concevoir et appliquer un plan. L’acte, avant d’être réalisé par la main, est conçu par l’esprit. »[11]


Dans ce nouvel univers, nous allons voir comment la conception du travail s’est totalement inversée de l’Antiquité à nos jours. Pour en arriver à la conclusion surprenante que l’on peut « dater » au XVIIIème siècle le travail tel qu’on le conçoit aujourd’hui.
Le travail de la nature, que ce soit celui de l’eau qui fait tourner la turbine d’un barrage ou celui d’une fourmi, d’un castor ou même d’un singe ne peut être appelé tel que par analogie. L’eau travaille au sens physique mais, pas plus que la puce (même savante), elle ne se pose la question de savoir ce qu’elle fait quand elle le fait. Et cette distinction fondamentale est essentielle pour ce mémoire. Toute activité humaine est en quelque sorte doublée. Il y a l’activité elle-même et le regard réflexif que l’homme porte sur elle.
Jusqu’à présent, nous avons vu les caractéristiques du travail comme activité naturelle. Nous allons maintenant réfléchir sur lui et donc rejoindre l’homme. Mais nous n’allons pas abandonner complètement l’aspect physiologique des choses. Il resurgira sans cesse sous des formes diverses.


CHAPITRE II : UNE HISTOIRE DU TRAVAIL

Section 1 : L’Antiquité

Continuons maintenant notre recherche sur le travail en nous rapprochant donc de sa notion la plus courante, celle qui concerne l’homme. Nous allons suivre un parcours historique en commençant donc par l’Antiquité. Nous verrons surtout que le moment important est celui de l’émergence des sciences économiques. Ce qui vient avant évolue très lentement et le travail n’y a pas une très bonne réputation.
Lorsque l’on pense à l’Antiquité, des images surgissent aussitôt à l’esprit : les pyramides d’Egypte, les gigantesques constructions des Romains,… Il y a bien eu du travail dans l’Antiquité mais dans une acceptation que l’on imagine difficilement aujourd’hui. Le travail était le propre des esclaves et était une activité indigne, parce que trop ancrée dans la nature. Le paradigme grec est illustratif : « Les philosophes grecs, au-delà de leurs différences, partagent globalement la même conception du travail : il est assimilé à des tâches dégradantes et n’est nullement valorisé. L’époque  grecque représente à ce titre une sorte d’idéal type des sociétés dans lesquelles le travail n’est pas glorifié. »[12].
Il existe bien des métiers, mais leurs différences interdisent alors de penser le travail comme une fonction unique. Les tâches sont regroupées en Ponos, activités pénibles, logistiques et Ergon, œuvres que l’on peut imputer à quelqu’un où l’on retrouve une idée chère à la pensée grecque : celle d’appliquer une forme à une matière. Nous retrouverons plus tard, notamment chez H. Arendt, cette conception. Le travail est donc méprisé car le logos commence   au-delà de la nécessité, une fois que tous les besoins naturels ont été satisfaits. Le travail, qui est l’activité des esclaves, concerne justement ces besoins naturels.
Dans le prolongement de ceci, on ne sera pas étonné de voir que, pour Aristote, l’artisan, qui ne crée pas mais imite, n’est pas un citoyen : « on ne peut pas participer à la gestion de la cité, à la définition de son bien-vivre si l’on demeure soumis à la nécessité. Dans cette mesure, l’esclave et l’artisan ne sont pas très différents, ajoute Aristote : ce que l’esclave fait pour un seul individu, l’artisan le fait pour l’ensemble de la communauté. Mais l’un et l’autre s’occupent de la reproduction de la vie matérielle, et le font poussés par le besoin ou la nécessité. »[13]
Meda en déduit que le lien social et politique est en rapport inverse avec la dépendance économique, ce qui inverse totalement l’actuelle pensée dominante. Plus, la vraie vie est celle du loisir, mais pas au sens de ce qui est le complément du travail et qui est synonyme de jeux ou de délassement. Le loisir est l’art de la politique, celui de définir ensemble le bien commun. Comme le relève très justement D. Meda, ce loisir qui peut sembler idyllique ne doit pas nous faire oublier que si certains, les citoyens, peuvent se permettre de passer leur vie en loisirs, ils le font pendant que d’autres, les esclaves, travaillent.

Hannah Arendt[14] examine elle aussi la condition de l’homme dans l’Antiquité. Elle propose le terme de vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le  travail, l’œuvre et l’action. Pour elle, ce terme est né d’une circonstance historique précise : le procès de Socrate qui va induire un conflit entre philosophie et polis. Pour elle, Aristote distinguait trois modes de vie que les hommes pouvaient choisir en toute liberté et qui avaient en commun le culte du « beau » et l’intérêt pour les choses ni nécessaires, ni simplement utiles : vie de plaisir, vie consacrée aux affaires de la polis et vie du philosophe vouée à la recherche et à la contemplation des choses éternelles. Ainsi, seule l’activité que H. Arendt appelle « action » était mise en avant, le travail (mode de vie de l’esclave) et l’œuvre (vie laborieuse de l’artisan) n’ayant pas de dignité.
Dans le deuxième chapitre de Condition de l’homme moderne, l’auteur analyse la différence entre domaine public qui est le véritable espace des libertés et domaine privé ou celui de la famille, qui est un lieu d’inégalité. Chaque citoyen appartenait aux deux ordres d’existence. H. Arendt dit du second : « De toutes les activités nécessaires existant dans les sociétés humaines, deux seulement passaient pour politiques et pour constituer ce qu’Aristote nommait bios politikos : à savoir l’action (praxis) et la parole (lexis) d’où provient le domaine des affaires humaines, lequel exclut rigoureusement tout ce qui ne serait que nécessaire ou utile. »[15]
On le voit clairement ici aussi, le travail n’a pas une place particulièrement honorable.  Chez les Romains, le labor sera réservé aux esclaves, l’otium qui correspond au loisir comme défini plus haut est respectable mais le négotium, qui est le non-loisir est tout simplement honteux. Cette situation va se prolonger durant tout le Moyen-Âge.


Section 2 : Le Moyen Âge

Au Moyen Âge, le travail va rester un sujet de mépris même si peu à peu, la situation va changer. D’autant que, outre la tradition greco-romaine, l’apport chrétien est, en un premier aspect lui aussi peu favorable au travail. Le récit de la Genèse n’est en effet guère élogieux. Après avoir travaillé six jours, Dieu bénit le septième jour parce que ce jour-là, il se repose de son ouvrage. Quant à l’homme : « Au temps où le Seigneur Dieu fit la terre et les cieux, il n’existait encore sur  terre aucun arbuste des champs, aucune herbe des champs n’avait encore germé, car le Seigneur Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur terre, et l’homme n’était point là pour cultiver le sol… »[16] Notons qu’un peu plus loin pourtant le texte semble se contredire « Le Seigneur Dieu prit donc l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder. »[17]
Le récit de la Chute est plus marquant et décisif. Après qu’Adam et Eve aient goûté au fruit de l’arbre de la connaissance, ce qui leur était défendu par Dieu, le Créateur les sanctionne. Le serpent est maudit entre tous les animaux, la femme souffrira lors de sa grossesse. Quant à l’homme, il est dit : « … maudit soit le sol à cause de toi. C’est au prix d’un travail pénible que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. Il te produira des épines et des chardons, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras le pain, jusqu’à ce que tu retournes à la terre dont tu as été tiré ; car tu es poussière et tu retourneras dans la poussière. »[18]
On le voit, la place laissée au travail est plutôt négative : il est tout simplement une malédiction : « l’homme doit avant tout se consacrer à Dieu et son passage sur cette terre doit en priorité lui servir à assurer son salut, essentiellement par la foi et la prière. C’est pourquoi le texte de la Genèse doit être compris strictement : le travail est bien une malédiction, une punition. »[19]

Pourtant une autre interprétation va peu à peu s’imposer. En effet, le Nouveau Testament comprend également des lettres de Saint Paul et des propos comme celui-ci vont avoir une grande résonance: «  …Nous vous enjoignons à vous tenir à distance de tout frère vivant dans la paresse… Nous n’avons mangé sans rétribution le pain de personne ; mais, nuit et jour, avec fatigue et avec peine, nous avons travaillé pour n’être à charge de personne d’entre vous… Si quelqu’un ne veut pas travailler, il n’a pas non plus le droit de manger. Or nous apprenons qu’il y a des gens désordonnés parmi vous : au lieu de travailler, ils s’occupent de futilités. Nous les invitons et nous les exhortons, au nom du Seigneur Jésus Christ, à travailler paisiblement : qu’ils mangent ainsi le pain qu’ils auront eux-mêmes gagné. »[20] Les grands courants monacaux vont aussi apporter une nouvelle conception du travail. Que l’on pense déjà à Augustin qui utilise le même terme pour désigner le travail humain et l’activité de Dieu : opus dei : « la Création de la Genèse commence à être réinterprétée dans le sens d’une œuvre divine »[21]. Augustin parle aussi de la joie du travail : « Le Seigneur Dieu prit donc l’homme qu’il avait fait et le mit dans le Paradis pour qu’il travaillât et le gardât. A quoi devait-il travailler ? Dieu a-t-il voulu que le premier homme se livrât à l’agriculture ? Faut-il croire qu’il avait condamné l’homme au travail avant son péché ? C’est en effet ce que nous penserions si nous ne voyions des hommes se livrer avec tant de bonheur à la culture de la terre, que c’est, pour eux, un vrai chagrin, d’en être détournés pour s’appliquer à un autre travail. Quelques charmes que présente donc l’agriculture, elle en avait donc de bien plus grands lorsque rien de la part du ciel ou de la terre n’en venait contrarier le résultat. Ce n’était point un travail pénible, mais un exercice volontaire pour l’homme que de faire produire au sol, par un travail plein de charme et de succès, des fruits plus abondants, qui le portaient à louer davantage le Créateur d’avoir donné à son âme, placée dans un corps animal, la raison et la faculté de se livrer au travail autant que cela lui était agréable, non pas autant que l’exigeaient les besoins de son corps. »[22]

Ce qui va être condamné, c’est l’absence de travail : la paresse conduit au péché mortel. Le travail est un rempart contre l’oisiveté, donc il est bon pour l’âme. Attention toutefois : tout type de travail n’est pas bon pour l’homme. Il y a un mépris profond pour le gain et des métiers sont totalement interdits : « tous les métiers que l’on ne peut exercer sans se risquer de tomber dans l’un des sept péchés capitaux sont ainsi proscrits, et particulièrement les professions lucratives. Le seuls travaux autorisés sont ceux qui ressemblent à l’œuvre divine, c’est-à-dire qui transmettent l’objet sur lequel ils agissent, donc ceux des artisans ou des paysans »[23]
Meda note deux ruptures importantes. D’abord au VIIIème siècle, une revalorisation du travail qui est appuyée par une idéologie de l’effort producteur. Ensuite, au XIIème, le nombre de métiers illicites va diminuer. Saint Thomas va ensuite introduire la notion d’utilité commune, qui va permettre de justifier le travail et sa conséquence, la rémunération. Cette nouvelle vision des choses va permettre les premiers progrès techniques significatifs. Il semble bien que les Grecs possédaient déjà des techniques mais qu’ils ne les ont pas utilisées car ils n’avaient aucune envie de produire en surplus. La fin du Moyen Age, elle, va être marquée par l’apparition du moulin à vent et d’autres inventions.
Le travail n’est pas encore une activité essentielle ni même valorisante mais l’évolution se dessine de plus en plus clairement vers la situation que nous connaissons aujourd’hui. Le christianisme porte en son sein la valorisation du travail. L’étape suivante sera décisive.



Section 3 : Les Temps modernes et contemporains

Ce qui va se passer par la suite va complètement inverser la perception du travail. Cette rupture a été telle qu’aujourd’hui encore on imagine difficilement la perception antérieure. Meda résume ce passage en trois actes principaux. Tout d’abord l’invention du travail, avec Smith. Ensuite le travail comme essence de l’homme avec Hegel et surtout Marx. Enfin, l’aménagement politique du travail qui fait croire à la libération du travail conduisant au plein emploi. Nous allons suivre dans ce chapitre, le cheminement de cette description.

Acte I : l’invention du travail

Avec Adam Smith apparaît pour la première fois le travail comme puissance humaine et/ou machinique qui permet de créer de la valeur : « Le temps, c’est de l’argent ». Le travail, c’est le temps de travail. Le travail est une unité commune d’échange mesurée par le temps et la dextérité. Les économistes viennent d’inventer le travail comme signification homogène mais il reste instrumental et abstrait. Ce travail est un facteur d’accroissement de la richesse. Smith opérait la distinction entre travail productif et travail improductif, c’est-à-dire créant ou pas de la valeur durablement inscrite dans les choses. La richesse est définie par rapport aux objets matériels, il ne faut pas s’étonner dès lors que le travail soit lui aussi limité : « à conception réduite de la richesse, conception réduite du travail. Travail signifie désormais travail productif, c’est-à-dire travail exercé sur des objets matériels et échangeables, à partir desquels la valeur ajoutée est toujours visible et mesurable ».[24]  Smith  va mettre un prix sur le travail. Le travail est dorénavant à la fois concret puisqu’il signifie des efforts, de la peine, de la fatigue et à la fois abstrait puisque c’est un instrument qui permet de comparer toutes les activités. Et le travail est considéré comme un bien.
A cette époque, l’ordre géocentrique est abandonné et dans la nature désenchantée, la place est faite à l’artifice humain. Dans le même temps, on voit la fin des communautés naturelles. Avec Hobbes, l’ordre divin et naturel disparaît. En se référant à l’état de nature, on a impérativement besoin d’un lien social. Et pour le fonder, on va s’orienter vers l’économique ou le politique. Dans ce contexte, le travail va prendre une importance extraordinaire jusqu’à se fondre avec le lien social lui-même.






Acte II : le travail, essence de l’homme

Au 19ème siècle, le travail va en effet devenir le modèle de l’activité créatrice par excellence. Pour Meda, trois grands moments vont marquer ce passage vers le travail comme l’essence même de l’homme : là où autrefois on conspuait le travail, on va dorénavant le glorifier. Ensuite, se rendant compte que le travail n’est pas ce qu’il devrait être, on va critiquer le travail réel. Enfin, un schème utopique va voir le jour.
C’est Hegel que Meda appelle le premier pour expliquer que le travail va subitement prendre une dimension nouvelle. « L’histoire de l’Esprit est à la fois celle de l’humanité et celle de  chaque homme : l’acte de connaissance du donné extérieur est un acte qui transforme le sujet connaissant, lui révèle les capacités dont il est plein. Le connaître est un pouvoir. L’acte de connaissance est conçu sur le modèle de la  fabrication et de la consommation : l’objet connu n’est qu’un prétexte à se découvrir, donc à s’enrichir soi-même. Ce processus où la connaissance est un agir, où se connaître signifie pour l’Esprit se plonger dans l’Histoire, être l’Histoire, Hegel l’appelle travail. Voilà qui est absolument sidérant. L’acte par lequel l’Esprit se connaît est un travail qu’il accomplit sur lui-même : « l’Esprit est dans le travail sa propre manifestation »[25] Le travail se situe donc au cœur même du processus hegelien, dont on connaît le succès : « Le travail est donc le médiateur entre la nature et l’Esprit. »[26] En disant cela,  Hegel ne vise pas particulièrement le travail-effort qu’il voit autour de lui et dont il perçoit bien les limites et les multiples contradictions. Le travail des manufactures, c’est-à-dire le travail divisé tel que conçu par Smith  est un moment essentiel. Mais il doit être dépassé. Et Hegel est fasciné par ce produit de l’esprit humain qu’est la machine. Grâce à la machine, l’homme va pouvoir peu à peu alléger sa tâche d’humanisation c’est-à-dire d’anéantissement de la nature : « la machine mène sans répit l’humanisation de la nature. »[27]

Le deuxième auteur qui va mettre le travail sur un piédestal est Marx. Le travail va devenir l’essence de l’homme. On se souviendra ici de ce qui a été dit dans le second chapitre sur le travail des fourmis ou des Grands Singes. Au 19ème siècle, ce discours n’aurait eu aucun sens. Seul l’homme fabrique et utilise des outils pour travailler, c’est une de ses spécificités : « On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, la religion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence, pas en avant qui est la conséquence de leur organisation corporelle. En produisant leurs moyens d’existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même. »[28]
Marx reprend le schéma hegelien mais il l’inverse. Pour lui, l’histoire se développe toujours comme un travail mais pas celui de l’Esprit, celui de l’homme. Ainsi, toute activité est un travail. Mais le vrai travail n’est pas lié au besoin, il est une activité consciente  visant à faire du monde naturel un monde humain. Le modèle de Marx est l’homme-artisan au sens où l’objet transformé est l’occasion d’exprimer la personnalité de l’homme dans sa singularité et son appartenance au genre humain. Mais Marx n’est pas insensible à la réalité de son temps, au travail à la chaîne, à la violence subie au quotidien par les travailleurs. Pour lui, ce travail-là, le travail réel, est une abstraction sans contenu dont le but est extérieur à lui-même. Si le travail est posé comme moyen d’acquérir ou comme moyen de production de richesses, alors il est aliéné : « Les forces et moyens de production sont composés d’hommes, de matériaux, de machines. Ce sont eux qui permettent la production de biens. Les rapports de production sont la manière dont l’ensemble fonctionne dans une société donnée. C’est l’organisation du travail productif sur le plan social, juridique, politique. Ainsi, en régime capitaliste, l’ouvrier n’est pas propriétaire des moyens de production (usine, machine, matériaux,…) et il vend sa force de travail (comme un salaire), sans avoir le moindre droit de regard sur l’ensemble du processus de production, ses finalités et la mise sur le marché des biens produits. C’est pourquoi, par exemple, l’invention de nouvelles techniques, la mécanisation, n’améliorent pas les conditions de travail et d’existence de la masse laborieuse et servent exclusivement à augmenter le profit des patrons.
En fait, les rapports capitalistes de production entraînent l’aliénation du travail et du travailleur. Celui-ci ne se retrouve pas dans son travail et dans les produits de son travail. La valeur ajoutée (ou plus-value) au matériau brut par le travail du prolétaire est quasi entièrement détournée par le bourgeois-patron-capitaliste sous forme de profit. Le salaire est réduit au strict minimum exigé pour la survie et la reproduction (élevage des enfants) du travailleur. Le travail est encore aliénant et aliéné parce que l’ouvrier n’est qu’un maillon purement instrumental et interchangeable de la chaîne, qu’il n’a aucun droit ni à l’information ni à la décision. »[29]

Comme le relève Meda, Marx n’est pas le seul à cette époque à glorifier le travail. On trouve chez Laborde et Saint-Simon au début du 19ème un enthousiasme pour la technique et une idée de progrès de l’humanité. La politique est réduite à une science de la production. Les ennemis de la société sont les oisifs. Même son de cloche chez Proudhon pour qui le travail est à la fois  l’essence métaphysique de l’homme et à la fois la liberté qui ne doit pas être empêchée.
La rupture avec le monde antique est maintenant totale. Le travail est bel et bien glorifié. Meda voit dans les manifestations de 1848 le moment où ce passage est le plus sensible : « Les journées de 1848 marquent en quelque sorte solennellement le moment où la conception du travail comme moyen de réalisation de soi prend le pas sur la conception du travail comme simple moyen de subsistance. Quelles sont en effet les revendications de Proudhon, de Louis Blanc ou des ouvriers ? Elles sont au nombre de trois : la création étant issue du travail, c’est le travail qui doit être récompensé, et non le capital ; le travail étant collectif, c’est le collectif en tant que tel qui doit recevoir rémunération ; l’exercice du travail étant devenu la condition de maintien en vie des travailleurs, la production doit être organisée de manière à répondre aux besoins sociaux en évitant le gaspillage, d’une part, et de manière à ce que chacun puisse obtenir un revenu, d’autre part. »[30]
On le voit, le travail doit être assuré par tous. Si en 1789, l’idéal était celui d’un monde de partage entre petits propriétaires, en 1848 l’idée en vogue est celle que les revenus s’acquièrent par le  travail. Gagner sa vie devient un droit et pour gagner sa vie, il faut pouvoir exercer librement un métier. De nouvelles conséquences vont surgir de  ces exigences : il faut protéger son corps et se protéger contre les candidatures au travail des autres individus. Et, naturellement, on va exiger de l’Etat qu’il fournisse un travail. On se rend bien compte alors que le contrat libéral est un mythe car l’ouvrier a besoin du travail pour survivre alors que le patron peut toujours attendre un peu. « La vraie liberté du travail ne peut donc prendre son sens que si elle est appuyée sur le droit au travail. »[31]
Les socialistes sont parfaitement conscients que si ce droit n’est pas garanti, les inégalités seront trop nombreuses. Mais les libéraux sont contre, avec des arguments qu’ils conservent aujourd’hui encore, car ils voient là une atteinte à la liberté individuelle. D’autre part, ils craignent que l’Etat ne prenne trop facilement parti pour les travailleurs et contre les entrepreneurs en cas de franche lutte des classes.

Au-delà de ce débat entre socialistes et libéraux, on retrouve le débat entre deux conceptions du travail, ceux qui, comme Lamartine, y voient un moyen de vivre  et ceux qui continuent à prétendre qu’il est synonyme de liberté créatrice.
Le  travail épanouissant est un mythe du 19ème siècle. Dès 1848, socialistes et libéraux sont d’accord pour dire que le travail est l’expression de soi et le lien social. Ils sont tous favorables à l’augmentation de la production. Par contre, ils s’opposent sur les moyens d’y parvenir. Pour les libéraux, il faut faire appel à l’incitation personnelle. Pour les socialistes, la concurrence engendre le gaspillage. Ils sont favorables à des associations dans lesquelles l’individu et l’intérêt social sont liés. Ainsi Proudhon parle d’erreur de compte en disant que le produit collectif des travailleurs est supérieur à l’addition des travaux individuels et a fortiori des salaires des ouvriers. Pour lui, le travailleur doit conserver un droit naturel de propriété sur ce qu’il produit collectivement parce que la production est sociale. Donc, en 1848, le pas est franchi, tout le monde est d’accord, le travail est bien le moyen de réalisation de soi et le lien social.




Acte III : de la libération du travail au plein emploi

Mais la réalité des conditions de travail va remettre en cause cette belle unanimité. A la fin du XIXème, il ne s’agit plus tant de rêver l’essence du travail que de rendre supportable sa réalité et pour cela on a besoin d’institutions : l’Etat Social est prêt à naître, on l’appelera aussi Etat Providence ou Social-Démocratie. Mais il repose sur des fondements très fragiles. Il n’y a pas de réflexion théorique sur ces contradictions internes (notamment celle qui affronte l’utopie du travail  à sa dureté) et il n’y a pas moyen d’éviter leur mise en évidence. Il y a quelques décennies encore, on évoquait le « Grand Soir » comme horizon à atteindre, mais il est désormais bien loin, il semble même s’éloigner de jour en jour.

Le mouvement social-démocrate naît avec la seconde internationale en 1889, il est profondément pragmatique mais le credo de l’abondance et du travail créateur n’est pas remis en cause. Ce qui signifie que les responsables sociaux-démocrates demandent concrètement une nouvelle répartition des profits et surtout une protection des travailleurs. Ce qui consolide le rapport salarial qui était au centre des revendications socialistes. On aboutit ainsi à une confusion totale. L’idéologie sociale-démocrate croit à la libération du travail en fondant l’amélioration de la situation de la classe ouvrière sur la reconnaissance du rapport salarial. Ce qui est bien entendu en parfaite contradiction avec les propos de Marx pour qui les rapports capitalistes étaient l’origine de l’aliénation du travail.
Le social démocrate pense positivement l’essence du travail et instrumentalise celui-ci. Le travail devient la forme principale d’acquisition des revenus. Mais le fondement de cette pensée est fragile parce qu’elle focalise l’utopie sur la sphère du travail et qu’elle ne remet pas en cause le rapport salarial. Pour que la sécurité et la production puissent atteindre le niveau escompté, il faut une intervention de l’Etat. C’est l’Etat Social qui va compenser le rapport salarial pour faire oublier que l’on ne sera jamais dans le travail libéré. Ainsi, l’Etat Social n’a pas pour mission de colmater les brèches mais bien de maintenir absolument un taux de croissance pour pouvoir distribuer les compensations. Il sera aussi tenu de maintenir le plein emploi même si la capacité du travailleur diminue : « Dans cette configuration, les fins poursuivies n’ont plus réellement d’importance ; seul le caractère régulier de la régulation est pris en compte. Certes, on prône la réduction du temps de travail ; on affirme que la recherche de l’abondance doit permettre de se libérer un jour de la contrainte du travail. Mais, en même temps, l’essentiel est, dit-on, d’humaniser le travail. En fait, le travail n’a plus véritablement besoin d’être libéré puisqu’il est à l’origine d’avantages certains, en particulier de la participation aux fruits de la croissance : l’Etat social a réussi à substituer à l’utopie socialiste d’un travail libéré une visée plus simple, qui consiste à fournir au travailleur, en échange de son effort, une somme croissante de bien-être et à lui garantir le plein emploi. »[32]
Nous en sommes presque arrivés au terme de notre démarche historique. Le 20ème siècle est celui de l’emploi et de ses avantages sociaux. Le travail est considéré comme un structurant social. Pourtant un gigantesque problème se développe. Avec l’augmentation de la productivité et des techniques modernes, l’emploi diminue. Cette constatation est dramatique car la société dans le même temps vit sur l’impératif du développement et du progrès de la productivité et sur l’impératif du plein emploi. Cette situation est explosive. Et si l’explosion n’a pas encore eu lieu dans les pays civilisés, c’est parce que, jusqu’à présent, la croissance de la production a été telle qu’elle a toujours permis une redistribution de compensation : « Mais, dès lors que les taux de croissance sont moins élevés ou que des personnes n’ont plus accès au système de distribution des richesses, la machine s’enraye. C’est alors que se posent à nouveau les questions refoulées par la social-démocratie et jamais résolues sur la nature profonde et l’avenir du travail. »[33]

Nous allons maintenant examiner davantage ce qu’il en est aujourd’hui.



CHAPITRE III : LE TRAVAIL AUJOURD’HUI

Section 1 : Le point de vue de l’économiste

La science économique qui a connu un développement considérable et dont le paradigme s’est imposé dans une multitude de domaines, a, bien entendu, sa vision du travail.
Dans l’analyse microéconomique, le travail, comme les autres biens, s’évalue sur un marché. Ce marché est très hétérogène car il existe d’innombrables métiers. L’hétérogénéité vient aussi des multiples méthodes par lesquelles on mesure les quantités de travail (au temps ou à la production, aux pièces,…). Le statut des travailleurs est lui aussi très hétérogène.  On peut toutefois distinguer le travailleur indépendant et le travailleur salarié.
Malgré ces multiples facteurs, la microéconomie se fait forte de dresser des tableaux de marchés du travail. C’est-à-dire le considérer comme un autre bien, répondant à la loi de l’offre et de la demande: « Dans chaque profession, le salaire sur le marché résulte de la rencontre entre l’offre et la demande totale de travail, composée de l’ensemble des offres individuelles, et la demande totale de travail, semblablement composée des demandes individuelles. »[34]
Et donc tous les calculs qui s’appliquent à la vente de clous, s’appliquent également à la « vente du travail ». Même s’il existe des complications comme la présence des syndicats et les conventions collectives qui empêchent le « prix de vente », c’est-à-dire le salaire, de diminuer.
Mais l’idée générale que le travail est un facteur de production parmi les autres est bien présente dans l’esprit économique. Toutefois, avec la notion de plein emploi, il est reconnu à l’homme une certaine existence propre, une certaine spécificité, via la notion de liberté, ou au minimum de libre  choix: « Le plein emploi dans une profession donnée se définit comme: la situation du marché du travail de cette profession dans laquelle tous ceux qui désirent, au salaire en vigueur, travailler un certain nombre d’heures, trouvent effectivement un demandeur pour les heures qu’ils veulent prester. »[35] On le voit, cette formulation permet à chacun de décider s’il va travailler ou pas, et combien de temps, en fonction du salaire en vigueur. Certains pourraient décider librement de ne pas travailler et pourtant la situation serait tout de même appelée « plein emploi ». Le plein emploi est donc compatible avec le non-travail, il ne s’agit pas d’un emploi pour chacun!



         Bien entendu, croire que l’individu décide de ne pas travailler si le salaire est  trop bas pour lui éclipse une autre réalité, c’est qu’il faut un minimum de revenus pour vivre. Et actuellement, c’est dans le travail qu’il devra les trouver.
         De nombreux auteurs se sont insurgés contre cette idée que le chômage est volontaire. Ils pointent aussi du doigt d’autres problèmes qui surgissent de l’assimilation du travail à un facteur de production. Pour René Passet par exemple[36], il existe une tendance de plus en plus marquée à procéder à des licenciements au nom de la rentabilité et l’évolution des attitudes face à ces licenciements est, pour lui, significative. Dans un premier temps, ils étaient ressentis comme des marques d’échecs pour les entreprises. Puis, peu à peu, l’intérêt économique a pris le dessus: « Le 8 septembre 1999, Michelin annonce simultanément un bénéfice net semestriel en hausse de 17,3 % par rapport au semestre précédent et la suppression de 7500 postes en Europe en trois ans; le lendemain, la Bourse salue l’exploit par une hausse de 12,5% des actions du fabricant de pneumatiques »[37]. L’auteur explique ensuite combien il serait utile, aux yeux des économistes, de réduire les droits et avantages acquis des travailleurs pour pouvoir retrouver un marché du travail libéré et donc rejoindre plus facilement l’équilibre théorique. Il attaquera également en règle les politiques consistant à créer des emplois précaires.
Autre exemple. Pour Rifkin[38], la logique du marché pousse l’entreprise à sa restructuration interne, ce qui signifie une baisse du personnel. Le reengineering consiste en une organisation plus souple de l’entreprise, notamment grâce à un aplanissement des hiérarchies. La production s’en ressent positivement. Mais près de 80% des cadres moyens y perdront leur emploi.

On le voit, le travail au sens économique est à la fois considéré comme le premier moteur de l’économie et à la fois comme un simple moyen de production, réductible et remplaçable. Ce paradoxe, à première  vue, pourrait s’expliquer selon une approche de rentabilité. Le travail est une valeur pour convaincre les  gens de travailler. Le travail est un bien comme un autre pour justifier l’augmentation de productivité. Reste qu’il s’agit bel et bien d’une incohérence, au centre duquel se trouve le travail.


Section 2 : La fin du travail ?

Jeremy Rifkin[39] se pose la question de savoir ce que va devenir le monde et plus spécialement le lien social alors que la quantité d’emplois ne cesse de diminuer. En effet, pour lui, l’augmentation de la productivité de la société entraîne d’énormes pertes d’emplois. Le nombre d’informaticiens est nettement inférieur au nombre de bras dans l’agriculture voire même du secteur tertiaire. Pour lui, il faut revoir le contrat social en trouvant une meilleure façon de redistribuer les richesses. La société civile doit prendre ses marques et créer des emplois, basés sur un « capital social ».
Dans son livre, Rifkin brosse un tableau particulièrement noir de la situation actuelle. Après la disparition de pans entiers de l’économie, huit cent millions d’hommes sont actuellement inemployés. Un état de fait qui va encore évoluer puisque les machines, de plus en plus sophistiquées, s’installent partout. On entre dans un monde sans travailleurs. Le progrès a un prix, l’apparition de deux classes dans la société ; celle, peu nombreuse, qui maîtrise l’outil et la connaissance, l’autre, une véritable masse, de « petits » travailleurs en quête d’emploi. On retrouvera chez Gorz la même distinction. Pour Rifkin, cette masse humaine, tentée par le désespoir, représente un risque croissant pour la paix et la tranquilité.
L’excessive productivité peut donc entraîner soit un accroissement du bien-être et des loisirs, soit une crise structurelle. De ce dilemme, Rifkin part pour affirmer qu’il est temps de repenser la valeur humaine et les relations sociales. Au début du 20ème siècle, nos sociétés ont déjà connu une augmentation importante de la productivité et de nombreux emplois ont disparu. Pour relancer l’économie, la consommation a alors été élevée au rang de vertu. Dans le même temps, un culte était voué au progrès. Et les découvertes scientifiques ont permis d’extraordinaires avancées. Malgré l’avènement d’Hitler, Tchernobyl,… l’utopie technologique reste réelle et attirante.
Rifkin développe le thème de la révolution informatique, remémorant les grèves massives que les prédictions d’« usines automatiques » ont déclenchées. 43.000 grèves entre 1945 et 1955 pour les Etats-Unis et 1,5 millions d’ouvriers sur le carreau dans les six années qui suivirent. Il note aussi que ce sont surtout les Noirs qui souffrirent de l’arrivée des machines pensantes.  En 1963, le débat sur l’automatisation aboutit à la création d’une commission nationale. Les syndicats ouvriers se rendirent compte que les rangs des travailleurs allaient être clairsemés et demandèrent donc des recyclages. Mais le nombre d’emplois à pourvoir dans les nouvelles technologies était nettement moins élevé.
L’utilisation de l’informatique et des communications plus rapides modifient le fonctionnement des entreprises et permettent des licenciements massifs, notamment grâce à la production dite à « flux tendus », originaire du Japon. Toutes ces mutations inquiètent Rifkin qui voit le fossé se creuser entre d’une part les « manipulateurs d’abstractions, nouvelle élite de travailleurs du savoir », les actionnaires et patrons d’une part et les pauvres d’autre part. Ce fossé pour lui pourrait aboutir à une révolution sociale. L’humain n’est pas en mesure de suivre le rythme imposé par la machine et la cybernétique, et souffre de la prise en charge de son propre emploi par la machine. La perte de son emploi est pour lui, au-delà des difficultés matérielles, une perte d’identité dangereuse. Le chômeur se sent inévitablement inutile, il est désoeuvré et peut tomber dans la violence. Rifkin pointe aussi du doigt de nombreuses maladies professionnelles nées de pratiques d’émulations pesantes.

C’est ici que le tableau s’obscurcit encore, le chômage ne cesse de  croître dans les pays civilisés. L’auteur relève en effet que le chômage et la criminalité sont liés, ils augmentent ensemble. Ce qui induit des comportements de replis et l’apparition de quartiers-forteresses. Les prisons et les mouvements d’extrême-droite se multiplient.
Pour Rifkin, il faut accentuer la réduction de la durée contractuelle du travail qui est d’ailleurs une évolution historique. Mais pour réduire le temps de travail -il évoque les 20 heures par semaine- il faut que la mesure soit prise dans tous les pays simultanément.
Mais il convient aussi que, puisque les secteurs publics et marchands ne sont plus capables d’assurer certains besoins fondamentaux, un nouveau contrat social s’impose. Un contrat social qui s’appuierait sur le tiers secteur, porteur de nouvelles valeurs d’entraide et de solidarité. Ce tiers secteur est celui de la vie associative. Et il pourrait jouer un rôle de médiateur entre le secteur public et le secteur privé.
Il y aurait des employés rémunérés et, ce qui nous intéresse plus particulièrement dans le cadre de notre étude, des bénévoles seraient également amenés à y travailler. Ces bénévoles efficaces offriront une foule de services primordiaux, grâce à leur dévouement. Rifkin voit en eux les créateurs d’un peuple américain cohérent, antidote contre les méfaits du matérialisme sur l’environnement,… Ce tiers secteur est, en plus d’une solution économique, l’espoir d’une démocratie dans le monde. Et il prend l’exemple des ONG.

L’avenir serait donc dans ce type d’activités, qui ne serait pas soumis aux contraintes du secteur marchand ni de la productivité. Et pourtant, un peu à la manière de la Main Invisible, tous ces boulots, même effectués bénévolement, relanceraient l’économie.

On le voit, Rifkin, même s’il brosse un tableau particulièrement noir de la société et même s’il critique durement l’économie, n’en demeure pas moins attaché à la valeur travail. Puisque, in fine, c’est lui qui relancera la machine. Il lie également presque directement absence de travail et dépression nerveuse dans une optique individuelle et délinquance dans une optique sociétale.

L’approche de Dominique Meda, on va le voir, est  sensiblement différente en ce qui concerne la valeur apportée au travail. Mais avant d’y venir, voyons Jurgen Habermas qui, lui aussi, remet en cause le travail comme la solution des problèmes de société.



Section 3 : Jurgen Habermas

Jurgen Habermas, qui s’inscrit dans la seconde génération de l’école de Francfort, a une approche qui met beaucoup plus l’accent sur l’interaction communicationnelle. La morale et la construction de la société, il aimerait les ancrer dans la discussion. Tout langage pour lui est rationnel. Le travail a une place comme nous allons le voir mais cette place est irréductible au langage qui doit avoir la primauté.
C’est dans son article Travail et interaction. Remarques sur la Philosophie de l’esprit de Hegel à Iéna, lui-même repris dans La Technique et la science comme idéologie[40] que Habermas examine le rôle du travail chez Hegel. Il le met en relation avec l’interaction. Pour lui il s’agit des deux types d’activités humaines fondamentales. Cette différence est résumée par G. Hottois de la manière suivante :
Le travail : ce terme désigne toute activité instrumentale, c’est-à-dire toute mise en œuvre de moyens en vue de la réalisation d’une fin. La fin demeure extérieure à cette activité qui y trouve son terme : la fin est donnée, elle n’est jamais mise en question. Le grand sociologue et historien Max Weber (1864-1920), qui a profondément influencé la réflexion philosophique sur les sciences humaines a longuement analysé cette activité comme « rationnelle en référence à une fin ». Les sciences empirico-analytiques ressortissent à cette seule forme d’activité qui est technique.
L’interaction : ce terme désigne l’activité communicationnelle, linguistique ou symbolique, c’est-à-dire médiatisée par des signes. Elle opère non entre le sujet et l’objet (comme le travail), mais entre les sujets… »[41]
Le travail a un rôle essentiel. Il s’agit, selon les termes de Habermas, d’un processus : «… grâce auxquels nous nous libérons de la tyrannie de la puissance immédiate de la nature… »[42] Habermas voit chez Hegel une irréductibilité entre travail et interaction puisqu’il n’est pas possible de faire remonter l’interaction au travail ni de faire dériver le travail de l’interaction même s’ils sont liés l’un à l’autre : « c’est de ce lien que le processus de formation de l’esprit comme de l’espèce dépend essentiellement »[43]. Habermas est très lucide et insiste sur le fait de ne pas confondre les deux volets ou de négliger l’un pour l’autre. Il prévient, comme en réponse anachronique à Rifkin : « La libération de la faim et de la misère ne coïncide pas nécessairement avec la libération de la servitude et de l’humiliation, car l’évolution du travail et celle de l’interaction ne sont pas automatiquement liées »[44].


Plus globalement, la pensée d’Habermas au sujet du travail pourrait être résumée comme suit : « Le travail n’est en soi qu’une transformation de l’environnement matériel et social selon une rationnalité orientée vers le succès. Le travail n’est pas en lui-même producteur de société. Une société suppose davantage que la rationnalité orientée vers le succès. Les activités stratégiques notamment, celles où les auteurs s’utilisent mutuellement et où chacun doit tenir compte des intentions des partenaires, imposent une activité communicationnelle, qui vise quant à elle une entente au moyen de représentations communes et de normes partagées. Cette interaction se distingue de la simple influence par le fait qu’elle comporte des exigences de validité des arguments, tant en ce qui concerne la vérité qu’en ce qui concerne la justesse. La discussion ainsi définie implique le renoncement à la contrainte. L’activité communicationnelle implique donc l’acceptation, au moins en principe, d’une « éthique de la discussion ».[45]

         Habermas nous fait entrer dans une vision moins idéalisée du travail que celle de Rifkin. Le travail ici n’est pas le lien social, il n’est pas la solution contre la guerre civile. L’interaction communicationnelle a, dans ce domaine, une plus grande importance. Notons que, même dans le tiers secteur, Rifkin parie sur la rémunération pour relancer la cohésion sociale. Avec Habermas, ce type d’activité relèverait plutôt de l’interaction.
Nous allons maintenant approfondir cette diminution de l’importance accordée à la valeur du travail avec Meda puis Arendt.






Section 4 : Meda, le travail, une valeur en voie de disparition ?

Dominique Meda[46] a une autre approche de la réalité du travail. Comme nous l’avons vu, elle commence par retracer l’avènement historique de la conception actuelle du travail et montre clairement que son invention, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, date du 18ème siècle : « dès lors, tout s’enchaîne : au lieu de nous engager dans des recherches de solution au chômage, Dominique Meda préconise de réfléchir sur le sens du travail ainsi que sur le primat de l’économie. »[47]

Pour ce faire, Dominique Meda reprend et démonte les trois arguments principaux avancés par les économistes pour défendre le travail : il serait le lieu de l’épanouissement, il apporterait la liberté et enfin il serait possible de s’y exprimer, d’humaniser le monde. Dominique Meda va expliquer pourquoi, dans la logique actuelle, ces arguments sont incorrects.
D’abord, elle rappelle que le travail est un moyen et non une fin, un moyen pour augmenter la richesse de la nation, pour assurer un salaire à l’individu et pour augmenter le profit du capitaliste. C’est un moyen pour aménager la nature, pour humaniser le monde, sans doute, mais ce moyen est soumis actuellement à une logique d’efficacité. A ce titre, il ne réalise pas l’épanouissement.
Dire que le travail permettrait la liberté[48], d’autant plus aujourd’hui que les employés sont invités à prendre plus d’initiatives, plus de responsabilités, cela ne tient pas la route. En effet, la subordination est le cœur du travail salarié car c’est l’ordre qui conduit à l’objectif. Il y a une absence totale d’un véritable engagement personnel du salarié. En effet le contrat est toujours assez flou pour permettre à la direction de modifier les tâches. Et même si le « louage » de services a officiellement disparu de la loi en 1973 en France, « la notion de subordination s’accompagne donc de l’absence d’engagement précis, sauf celui de renoncer à sa volonté autonome et de la soumettre à celle de l’employeur. »[49] 
Dominique Meda ne croit pas non plus au travail comme moyen d’aménager le monde. Bien sûr pour Hegel et Marx, la technique et le travail étaient plus ou moins synonymes d’humanisation du monde mais depuis lors, comme l’ont souligné Arendt et Heidegger (nous allons y revenir) la production s’est réduite à un moyen pour la consommation. Pour Heidegger, le travail est même le comble de l’oubli de l’être.

Le travail, nous venons de le voir, ne peut pas être autonome. Ce  qui est logique puisqu’il est un moyen en vue d’une fin. Pas seulement parce que les ouvriers travailleraient pour augmenter le capital de leur patron. En effet, contrairement à ce qu’une pensée née de Marx pourrait faire croire, le caractère aliénant du travail ne disparaîtrait pas du fait de l’appropriation collective des moyens de production. En effet, l’efficacité productive reste le but du travail. Le travail reste un facteur subordonné au développement technique. L’abolition du rapport salarial ne suffit pas à rendre le travail autonome.
L’auteur examine ensuite un argument souvent utilisé disant que le remplacement du travail à la chaîne par la société de l’immatériel permettra au travail de devenir plus autonome parce qu’il consisterait dorénavant à surveiller des processus plus souples. La société de services ferait oublier l’abrutissement des travailleurs à la chaîne et remplacerait celle-ci par des échanges d’informations, ouvrant ainsi la porte à l’autonomie. « Trois objections doivent être formulées à l’encontre de ces analyses. En premier lieu, ces pensées ne se donnent pas les moyens de leur ambition : si nous voulons en effet que le travail soit notre œuvre et devienne notre grand médium social, nous devons rompre avec sa dimension essentielle, c’est-à-dire économique. Nous devons renoncer à la recherche infinie de l’abondance et de l’efficacité et du même coup à la subordination. Mais ces pensées, en voulant concilier l’abondance et le sens du travail, n’osent pas mener leur raisonnement à son terme. Ensuite, ces pensées confondent les fonctions et le support qui leur permet de s’exercer. Certes, nous pouvons tenter de donner un sens aux activités que nous exerçons toute la journée pour satisfaire les besoins de la société, et il serait étonnant que nous n’y mettions pas un peu du nôtre. Mais ce n’est pas parce que l’organisation du travail aujourd’hui laisse quelque peu la place à la personnalité et qu’elle permet un minimum d’expression de soi qu’elle le permet par nature. Elle ne le fait que par accident. La vraie autonomie et la vraie expression de soi sont quelque chose de différent. Elles consistent à se donner sa loi à soi-même, à se fixer des objectifs et les moyens de les atteindre »[50] Meda s’étonne enfin, et c’est la troisième raison annoncée, que l’on confonde systématiquement travail (qui se rapporte à la nécessité) et œuvre (pour faire bref, les produits de la création autonome), une distinction que fait Arendt et sur laquelle nous revenons dans la section suivante : « c’est bien là ce qui est étonnant: non pas que l’on ait pu ramener toute l’activité humaine au seul travail, mais que tout travail soit conçu, depuis Hegel, comme une œuvre. »[51]
Pour elle, cette contradiction représente un problème majeur parce que, plus que jamais, le travail est régi par la logique de la nécessité et que nous continuons, suivant en cela Marx, à croire que ce travail est une œuvre.


Le travail, lien social ?

Les défenseurs actuels du travail comme valeur mettent aussi en avant le fait que le travail est un lien social dont on ne pourrait pas se passer. Pour eux, le travail permet l’apprentissage de la vie sociale et la constitution des identités personnelles en les confrontant aux contraintes extérieures. Le travail permet aussi des échanges sociaux puisqu’il est une norme sociale et la clef de la contribution-rétribution. Par ailleurs, le travail a une utilité sociale et, de surplus, il permet des rencontres en étant un lieu de coopération, et ce en opposition à des lieux privés comme le couple ou la famille.
Mais, Meda s’insurge contre ces arguments : « Les discours de valorisation du travail qui s’appuient sur cette argumentation pèchent cependant en deux endroits : d’une part, en prenant le travail comme modèle de lien social, ils promeuvent une conception éminemment réductrice de ce lien ; d’autre part, en soutenant que le travail exerce des fonctions macrosociales, ils oublient la réalité du travail et des instruments économiques et juridiques par lesquels celui-ci est régi dans nos sociétés. »[52]
Meda rappelle à nouveau que le but du travail n’est pas le lien social, on l’a suffisamment dit. Si le travail crée un lien social, ce n’est que d’une façon dérivée. Le lien qui unit les individus d’une société ne dérive pas du lien économique. Bien sûr il existe une tradition qui fait du travail le lien social (Smith, Marx,…). C’est cette même tradition qui confond le travail et l’œuvre et qui fait de la production le lien social. Mais il existe une autre tradition, à laquelle souscrit Meda, et qui souligne que le lien ne peut pas être le travail parce que la base de la vie en communauté est l’activité politique, et non la production (Aristote, Habermas, Arendt).
Meda ne croit pas en un travail qui aurait une fonction macro-sociale. En effet, fondamentalement les techniques qui le régissent sont individualistes. De plus, le travail humain et celui de la machine sont devenus tellement mêlés qu’aujourd’hui ils ne peuvent plus être séparés.

Certains diront encore que l’entreprise est une société en miniature, un haut lieu de la vie sociale. Ici aussi, Meda s’oppose en rappelant que le chef d’entreprise a pour vocation de combiner différents facteurs de production pour aboutir à un produit. Il faut produire et de la façon la plus efficace. La réalisation d’une communauté n’est pas l’objectif. Et, de toutes façons, l’entreprise est l’antithèse d’une organisation démocratique car il existe une totale distinction entre le propriétaire et les employés. Les employés ne sont pas substantiellement liés à l’entreprise, ils sont interchangeables voire même supprimables.
En définitive, Meda se demande si le travail est un contrat ou une relation. D’après elle, la tradition romaine porte plutôt à considérer la relation de travail comme un contrat. La tradition germanique ferait plutôt référence à la vassalité, c’est-à-dire une relation personnelle et hiérarchique : « Le relation de travail est donc interprétée comme une relation d’appartenance à une communauté, qui prend naissance au moment de l’intégration du travailleur dans celle-ci, et non comme un rapport contractuel entre deux individus. »[53] Mais cette deuxième vision perd son influence et est remplacée par une conception contractuelle du travail. Meda met ainsi en évidence l’opposition entre une théorie individualiste du contrat et une théorie plus communautarienne. Opposition qu’elle juge fondamentale et que nous ne parvenons pas jusqu’à présent à dépasser en trouvant une troisième voie.

A la recherche de cette troisième voie, l’auteur critique l’économie. Pour elle, la richesse d’une nation ce n’est pas seulement la somme des richesses individuelles mais il faut aussi tenir compte de l’air, de l’éducation, de la qualité des relations,… Elle s’inquiète de la tendance des hommes politiques à s’inféoder à l’économie. Elle regrette aussi que l’Etat soit réduit à un gestionnaire des déséquilibres, à un calculateur au service de la régulation des marchés. Le fait que la clef de voûte du système de protection sociale, à savoir l’obligation pour tous d’y participer, soit remise en cause montre que le raisonnement purement économique s’impose.
Le monde se divise d’une part en la classe politico-administrative composée de technocrates et d’hommes politiques et d’autre part le reste de la population. La direction de la société ressemble de plus en plus à la direction d’une entreprise comme l’avait rêvé Weber. Celui-ci avait imaginé une « entreprise politique » composée d’un Etat-major administratif et de moyens matériels. Pour lui, « Beruf » désignait la tâche assignée aux hommes sur terre et aussi la tâche assignée aux hommes politiques. Meda constate qu’aujourd’hui la fonction de l’homme politique se définit comme : « activité qui doit être exercée le plus efficacement possible, en rendant des comptes, et qui doit être menée de la même façon que toute entreprise. »[54] Mais dans ces conditions, le débat devient inutile puisque tout se décide via des lois et en particulier celles du marché. Le credo de Meda pourrait ici se résumer à : « Nous croyons aujourd’hui faire de la politique alors que nous faisons de l’économie. »[55] Notons ici que Marx avait déjà affirmé que les sphères économique et politique ne pouvaient pas être séparées.
Meda reproche à Smith de n’accorder aucun rôle à la parole. Elle reproche aussi à Rawls d’ignorer que le lien social ne se résume pas au contrat caractéristique du lien économique. Elle juge Rawls animé d’une double terreur : la crainte que l’on conçoive la société comme préexistante aux individus et celle que les individus ne soient pas considérés comme des agents économiques rationnels.

Pour réinventer la politique, Meda voudrait sortir du contractualisme. Mais elle veut surtout qu’on en vienne enfin à désenchanter le travail.  Elle relève le paradoxe actuel qui fait qu’il est possible d’enfin desserrer les contraintes de la nature en laissant aux machines les travaux ingrats et pénibles. Et pourtant, nous n’y arrivons pas. Il y a, pour elle, un enchantement du travail qui exerce sur nous un charme et nous fait prisonniers. Un enchantement qui crée des catégories, comme celle du chômage. Et un enchantement qu’il faudrait éliminer. Tout comme Weber parlait d’éliminer la magie en tant que technique de salut.
Mais Méda reste perplexe sur la capacité de l’homme à se libérer de ces idéologies rassurantes. Pour elle, l’homme s’y réfugie facilement car elles lui permettent de calmer sa peur d’être-au-monde.
Nous entrons dans une dimension plus nettement philosophique. On entend déjà poindre le vocabulaire heideggerien. Nous allons y venir, mais en passant d’abord par Arendt.


Section 5  Hannah Arendt

Dominique Meda s’est inspirée à plus d’un titre d’Hannah Arendt, notamment en insistant sur la distinction entre travail et œuvre. Dans « La condition de l’homme moderne »[56] cette philosophe propose le terme de via activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elle signale aussi qu’aucune vie humaine n’est possible dans un monde dans lequel il n’y a pas déjà et d’abord d’autres hommes.


Dès l’ouverture de son livre, Arendt définit les trois composantes de la via activa :
« Le travail est l’activité qui correspond au processus biologique du corps humain, dont la croissance spontanée, le métabolisme et éventuellement la corruption, sont liés aux productions élémentaires dont le travail nourrit ce processus vital. La condition humaine du travail est la vie elle-même.
L’œuvre est l’activité qui correspond à la non-naturalité de l’existence humaine, qui n’est pas incrustée dans l’espace et dont la mortalité n’est pas compensée par l’éternel retour cyclique de l’espèce. L’œuvre fournit un monde « artificiel » d’objets, nettement différent de tout milieu naturel. C’est à l’intérieur de ses frontières que se loge chacune des vies individuelles, alors que ce monde lui-même est destiné à leur survivre et à les transcender toutes. La condition humaine de l’œuvre est l’appartenance-au-monde.
L’action, la seule activité qui mette directement en rapport les hommes, sans l’intermédiaire des objets ni de la matière, correspond à la condition humaine de la pluralité, au fait que ce sont des hommes et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde. Si tous les aspects de la condition humaine ont de quelque façon rapport à la politique, cette pluralité est spécifiquement la condition – non seulement la conditio sine qua non, mais encore la conditio per quam - de toute vie politique… »[57]

Plus clairement, le travail assure la survie de l’individu et de son espèce. L’œuvre donne une certaine permanence au monde d’essence fugace et permet de l’habiter. Enfin l’action, activité politique par excellence, permet le souvenir, c’est-à-dire l’Histoire.
Arendt va mettre la via activa, ainsi composée, en relation directe avec la condition la plus générale de l’homme : la vie et la mort. Là où Heidegger avait mis l’accent sur la mort, Arendt va miser sur la naissance. Le nouveau né possède la faculté d’entreprendre du neuf, au sens de l’action bien entendu. La naissance est donc, parce qu’elle permet d’espérer l’action, le centre de la pensée politique.
Le travail, lui, est clairement limité par la nécessité et est circulaire ainsi que le souligne le commentateur: « A son origine, comme à sa fin, le travail tourne dans le cercle des processus naturels, puisqu’il vise exclusivement à la satisfaction des besoins primitifs de la vie : activité qui a lieu ad vitae sustentationem, il ne laisse nulle trace durable, le résultat de l’effort laborieux s’évanouissant dans la consommation qui en détruit le produit. Tout travail est indéfiniment repris depuis le début, sans qu’il soit jamais possible d’échapper à cette circularité production-consommation »[58]  Cette citation ne  doit pas nous tromper, Arendt n’oblitère pas le rôle du travail pour autant : c’est lui qui assure la survie non seulement de l’individu mais aussi de l’espèce.

Arendt trouve dans l’œuvre une activité plus digne pour l’homme puisqu’elle permet de sortir de la nécessité, de laisser quelque chose, une trace de son passage. L’œuvre se suffit à elle-même, elle tire en elle sa propre satisfaction. On comprend mieux ici la distinction et l’application que Meda en fait dans son étude.

C’est par la définition du domaine public et du domaine privé que Arendt commence son approche de la via activa. Elle insiste sur le fait que toutes les activités humaines sont conditionnées par le fait que l’homme vit en société. L’action est impensable sans la présence d’autrui. Le travail, lui, n’a pas ce côté relationnel : « L’activité de travail n’a pas besoin de la présence d’autrui, encore qu’un être peinant dans une complète solitude ne puisse passer pour humain : ce serait un animal laborans, au sens rigoureux du terme. L’homme à l’ouvrage, fabriquant, construisant un monde qu’il serait seul à habiter, serait encore fabricateur, non toutefois homo faber : il aurait perdu sa qualité spécifiquement humaine et serait plutôt un dieu »[59]
Dans la Grèce Antique, l’homme libre était sans conteste réputé un homme politique, mais deux activités humaines seulement passaient pour politique ; l’action (praxis) et la parole (lexis).
Il y avait à l’époque une rupture totale entre la vie privée conçue comme un lieu d’inégalité et la vie publique ou politique qui, elle, apportait l’égalité.  La vie privée répond à la nécessité et passe par la contrainte, c’est là que l’on trouve les esclaves et le travail. La vie politique répond elle à la liberté. Vivre une vie entièrement privée, c’est pour Arendt, être privé des choses essentielles à une véritable vie humaine : être privé de la réalité qui provient de ce que l’on est vu et entendu par autrui, être privé d’une relation « objective » avec les autres[60].

Mais l’apparition de la société, celle qui naît avec la Révolution Française, va effacer cette frontière et renverser les approches. Autrefois, passer sa vie dans la sphère privée était la rater puisque l’on ne rejoignait pas la véritable essence de l’homme. Aujourd’hui, la vie privée est associée à l’intimité et l’on s’y réfugie comme derrière un rempart. Ainsi, Jean-Jacques Rousseau qui s’est révolté non contre l’oppression de l’Etat mais contre la société et son intrusion dans le for intérieur.
La société, à tous les niveaux, exclut la possibilité d’action et exige au contraire un comportement « normalisé » avec une multitude de règles. Le domaine social régit uniformément tous ses membres et les égalise. Dorénavant les distinctions et les différences sont devenues des affaires propres à l’individu.
Cette société se caractérise par sa tendance irrésistible à tout envahir, notamment les sphères du politique et du privé, voire même de l’intimité. Cette société constitue l’organisation publique du processus vital. Elle a transformé les collectivités modernes en ensembles de travailleurs et d’employés : « Dès que le travail fut libéré des restrictions que lui imposait sa relégation au domaine privé, on dirait que l’élément de croissance propre à toute vie organique surmonta, dépassa complètement les processus de dépérissement qui, dans l’économie de la nature, modèrent et équilibrent l’exubérance de la vie. Le règne du social, dans lequel le processus vital a établi son domaine public, a déclenché, pour ainsi dire, une croissance contre nature du naturel ; et c’est contre cette croissance, non pas seulement contre la société, mais contre un domaine social toujours grandissant, que le privé et l’intime d’une part, et le politique (au sens strict du mot) d’autre part, se sont montrés incapables de se défendre. »[61]
L’avènement du social coïncide avec la transformation en intérêt public de ce qui était autrefois une affaire individuelle. Pour tenter de simplifier la pensée de Arendt, on pourrait dire que certaines choses ont besoin, pour exister, d’être cachées et d’autres ont besoin d’être étalées en public. Elle insiste, l’action est une activité propre au domaine public et le travail et l’œuvre relèvent eux du domaine privé.

Le travail, elle va le définir de façon plus précise, en dialoguant avec Marx. La distinction que Arendt fait n’est pas habituelle. On parle plus facilement de distinction entre travail productif et improductif, qualifié et non-qualifié, voire manuel et intellectuel qu’entre travail et œuvre. Mais dans la plupart des langues européennes, il y a bien des termes différents pour désigner travail et œuvre. Arendt souligne donc la différence entre l’animal laborans et l’homo  faber (que l’on peut  comparer à Locke et ses notions de « ouvrage des mains » et « travail du corps »). On retrouve aussi la dichotomie entre l’artisan et les esclaves.

Les objets tangibles les moins durables sont ceux dont a besoin le processus vital. Ainsi, le  travail correspond au processus biologique le plus fondamental : « la condition du travail est la vie elle-même ».  Ce qui   caractérise le travail, c’est qu’il est une activité cyclique, une activité qui ne connaît pas de fin, une activité épuisante, toujours à recommencer parce que le besoin biologique revient de manière cyclique et parce qu’en permanence la nature menace d’envahir et de submerger le monde humain. «… la lutte quotidienne dans laquelle le corps est engagé pour nettoyer le monde et pour l’empêcher de s’écrouler ressemble bien peu à de l’héroïsme ; l’endurance qu’il faut pour réparer chaque matin le gâchis de la veille n’est pas du courage, et ce qui rend l’effort pénible, ce n’est pas le danger, mais l’interminable répétition. Les ‘travaux’ d’Hercule ont une chose en commun avec tous les grands exploits : ils sont uniques; malheureusement, il n’y a que les mythiques écuries d’Augias pour rester propres une fois l’effort accompli et la tâche achevée. »[62]

C’est, pour Arendt, Locke, Smith et Marx qui vont permettre au travail de passer du statut d’activité méprisée à la place d’honneur. Mais tous les quatre, considérant le travail comme la plus haute faculté humaine d’édification du monde, se trouvèrent en proie à d’authentiques contradictions. La raison de ces contradictions est qu’ils confondaient l’œuvre et le travail, de sorte qu’ils attribuaient au travail des qualités qui appartenaient à l’œuvre. En fait, nous avons changé l’œuvre en travail. Les idéaux de l’homo faber (permanence, stabilité, durée) ont été sacrifiés à l’abondance, l’idéal de l’animal laborans. Nous vivons donc dans une société de travailleurs parce que le travail seul, par son inhérente fertilité, a des chances de faire naître l’abondance.

L’animal laborans mené par les besoins de son corps ne se sert pas librement de ce corps comme l’homo faber de ses mains ; c’est pourquoi Platon estimait que les travailleurs et les esclaves n’étaient pas seulement soumis à la nécessité et incapables de liberté mais en outre inaptes à gouverner la partie animale de leur être.
Mais le perfectionnement de nos outils (qui sont les produits de l’œuvre et non du travail) a rendu plus aisé, moins pénible que jamais le double labeur de la vie : l’effort de l’entretenir et le travail de l’enfanter. Cela n’a certes pas ôté au travail son caractère d’obligation, ni dispensé la vie de sa soumission au besoin et à la nécessité ; mais à la différence de la société esclavagiste, cette condition n’apparaît pas aussi pleine et manifeste. Mais ces outils, faits pour une production entièrement différente de leur simple usage, sont d’une importance secondaire pour le travail en tant qu’activité.

Il n’en va pas de même pour l’autre  grand principe du processus du travail humain : la division du travail, qu’il ne faut pas confondre avec la spécialisation de l’œuvre. La spécialisation est essentiellement guidée par le produit fini ; la division du travail, au contraire, présuppose l’équivalence qualitative de toutes les activités pour lesquelles on ne demande aucune compétence spéciale. On substitue donc la collectivité à l’individu pour pallier  l’épuisement qui fait partie du processus vital de l’individu mais non de la collectivité.

Le travail et la consommation sont deux stades d’un même processus imposé à l’homme par la nécessité de la vie. Une société de consommation est une autre façon de nommer une société de travailleurs. La victoire que le monde moderne a remportée sur la nécessité est due à l’émancipation du travail, c’est-à-dire au fait que l’animal laborans a eu le droit d’occuper le domaine public ; mais cependant, tant qu’il demeure propriétaire, il ne peut y avoir de vrais domaines publics, mais seulement des activités privées au grand jour. « Le résultat est ce qu’on appelle par euphémisme culture de masse, et son profond malaise est un universel malheur causé d’une part par le manque d’équilibre entre le travail et la consommation, d’autre part par les exigences obstinées de l’animal laborans qui veut un bonheur que l’on n’obtient que dans l’équilibre parfait des processus vitaux de l’épuisement et de la régénération, de la peine et du soulagement. La poursuite universelle du bonheur et le malheur généralisé dans notre société sont des signes très précis que nous avons commencé à vivre dans une société de travail qui n’a pas assez de labeur pour être satisfaite. »[63]

Pour Arendt, le travail se réalise sur le mode de la nécessité, dans un processus cyclique (nativité/mortalité). Il est l’activité de l’animal laborans, en tant que partie de l’espèce humaine. Son activité principale est la reproduction de la vie et ce dans l’espace privé qui est l’espace domestique ou, aujourd’hui, celui de l’activité économique.

Le travail a un rôle essentiel, certes puisqu’il assure la survie de l’individu et de l’espèce mais il est très loin de pouvoir constituer un lien politique (qui est le propre de l’action). Le fossé entre travail et politique est indépassable.



Arendt s’inscrit dans ces propos dans la droite ligne de ceux de son maître. Heidegger était allé encore plus loin. Dans sa vaste révocation de la philosophie, il insiste sur le dualisme entre l’être et l’étant. Comme l’explique G. Hottois « S’opposant à la prépondérance de la pensée technoscientifique qu’il interprète comme l’héritière de la tradition philosophique métaphysique oublieuse de l’être, il a œuvré au rapprochement intime de la pensée philosophique authentique et de la poésie. »[64]
Pour Heidegger, la technique n’est pas l’essence de l’homme. Elle s’inscrit dans une période particulière de l’histoire, la nôtre, où l’oubli de l’être culmine.  La science participe aussi à cet oubli, elle ne pense pas, elle calcule ce qui n’est pas l’attribut d’une véritable pensée. « L’ensemble de la théorie est technicienne parce qu’elle procède d’une volonté de maîtrise, de domination de l’ensemble de l’étant. »[65]
La place laissée au travail dans ce contexte n’est guère louable, il est purement et simplement un outil au service de l’oubli de l’être. Il participe donc directement à la déshumanisation de l’homme. On est bien loin de la vision de Marx ou d’Hegel.

Abandonnons ici cette conception du travail car, aussi intéressante soit-elle, elle ne sera pas fructueuse en ce qui concerne notre propos. En effet, elle oblitère totalement la distinction entre sphère privée et sphère publique et surtout la possibilité qu’offre le travail de passer de l’une à l’autre. Il convient bien que l’on se recentre sur le travail dans une acception plus courante où le travail nous fait sortir de la famille pour rejoindre la société civile, voire l’Etat. Nous allons y  parvenir, grâce à l’aide d’André Gorz.



Section  6 : André Gorz


         Avec André Gorz nous nous retrouvons dans un univers plus proche de celui que nous appréhendons tous les jours. Lorsqu’il parle de travail, de monde de travailleurs et de société de consommation, il envisage l’idée générale que l’on s’en fait. Nous allons examiner le portrait qu’il dresse du travail contemporain dans « Métamorphoses du travail : Quête du sens : critique de la raison économique »[66]. Dans un premier temps, il rappelle, comme nous l’avons fait, l’origine historique du travail. Il résume l’idéologie actuelle en ces termes :
«L’idéologie du travail tient pour acquis
-que plus chacun travaille, mieux tout le monde s’en trouve ;
-que ceux qui travaillent peu ou ne travaillent pas portent un préjudice à la collectivité et ne méritent pas d’en être membres ;
-que qui travaille bien réussit socialement et que qui ne réussit pas en porte lui-même la faute. (…) Pour vaincre le chômage,…, il faut travailler plus et non pas moins. »[67] Gorz prône quant à lui la réduction du temps de travail. Il se base sur le fait qu’aujourd’hui, il est incorrect d’encore prétendre que la logique qui valait que « plus soit synonyme de mieux » soit applicable. Produire plus ne signifie pas augmenter le bien-être général. Faire plus, ce n’est pas forcément faire mieux. Il mentionne que de nombreux systèmes de pensée, à connotation néo-libérale, continuent toutefois à valoriser l’effort productif et la concurrence à outrance. Gorz s’adresse aussi, et peut-être avant tout, aux syndicats, à qui il adresse d’ailleurs le résumé qui termine son ouvrage : « Dans un contexte où il n’y a pas de travail payé à plein temps pour tout le monde, l’abandon de l’idéologie du travail devient pour le mouvement syndical un impératif de survie. Cet abandon n’est en rien un reniement. Le thème de la libération ‘du’ travail, de même que le thème du ‘travailler moins pour travailler tous’ ont motivé les luttes du mouvement ouvrier depuis ses origines. »[68].
         Pour bien expliquer son propos, il procède à une intéressante définition des formes du travail. D’abord, il signale que le travail ne se réduit pas à l’emploi, l’activité payée accomplie pour le compte d’un tiers selon des modalités fixées par celui qui paye. L’activité comporte pour lui trois formes : le travail à but économique, le travail domestique et l’activité autonome.

         -Le travail à but économique : « Le travail qu’on accomplit en vue d’un payement. C’est l’argent, c’est-à-dire l’échange marchand qui est alors le but principal. On travaille d’abord pour ‘gagner sa vie’ et ensuite seulement pour la satisfaction ou le plaisir que, le cas échéant, on retire de ce travail… »[69] Cette définition est peut-être de toutes celles énoncées jusqu’à présent celle qui entre le plus simplement en phase avec l’idée contemporaine dominante de travail.

-Le travail domestique ou le travail pour soi : Gorz développe ensuite un deuxième type de travail, celui qui est réalisé en vue d’un résultat dont on est soi-même le principal destinataire et ce directement, sans passer par l’échange marchand.  Il prend comme exemple la préparation des repas, le nettoyage de la maison,… « par le fait que la communauté domestique (famille ou famille élargie) est une communauté de vie  fondée sur la ‘mise en commun’ et non sur la comptabilisation et l’échange marchand, le paiement du travail domestique n’a pas été envisagé jusqu’à ces derniers temps. La travail domestique a, au contraire, été considéré comme un travail fait ‘par et pour’ la communauté domestique indivise. »[70] Il s’agit alors de répartir équitablement les tâches dans la communauté, ce qui est nous ramène au vieux débat entre d’une part le respect de la vie privée des individus et de l’autre le respect de l’égalité des individus. Gorz veut préserver le travail domestique et ne veut pas entendre parler d’une allocation publique pour le rémunérer car ce travail deviendrait alors un travail de domestique, donc à but économique. Il invoque une deuxième raison, au niveau du but de ce travail. But qui doit rester l’épanouissement personnel des membres de la communauté et non devenir l’utilité sociale. En résumé : « La confusion entre l’épanouissement des personnes et leur utilité sociale relève d’une conception totalitaire de la société dans laquelle il n’y a pas de place pour la singularité et l’unicité de chaque personne ni pour la spécificité de la sphère privée. Celle-ci est et doit être par essence soustraite au contrôle social et aux critères d’utilité publique. »[71]

         -L’activité autonome : Ce sont celles « …qu’on accomplit comme étant une fin en elles-mêmes, librement, sans nécessité. Il s’agit là de toutes les activités éprouvées comme épanouissantes, enrichissantes, sources de sens et de joie : activités artistiques, philosophiques, scientifiques, relationnelles, éducatives, charitables, d’entraide, d’autoproduction, etc. Toutes ces activités requièrent un ‘travail’ au sens d’effort, d’application méthodique, mais portent leur sens et leur récompense dans leur accomplissement autant que dans leur résultat : elles ne font qu’un avec le temps de vivre. »[72] Gorz insiste lourdement sur le fait que ces activités autonomes ne sont possibles que si le temps laissé par le travail est suffisant. Les activités autonomes peuvent en effet se transformer en charges si certaines conditions ne sont pas remplies. Peindre un tableau pour orner la salle à manger est une activité autonome à condition que ce ne soit pas sous la contrainte  économique. On sent bien ici que, pour Gorz, si on demande à quelqu’un d’autre de peindre à sa place, cette activité entrera alors probablement dans le domaine du travail à but économique. La valeur intrinsèque de l’activité autonome aura disparu.

         Gorz est favorable à l’existence simultanée des trois types développés. Ce qui se traduit immanquablement par une réduction mais pas par une disparition du travail à but économique : « Le droit des personnes à gouverner souverainement leur vie et leur mode de coopération avec les autres est un tout. Il ne peut être conquis sur le terrain du travail et des rapports de travail au détriment des luttes menées sur d’autres terrains, pas plus qu’il ne peut être conquis sur ses autres terrains au détriment des luttes du travail. »[73]. Par ailleurs, il refuse de réduire l’activité autonome à un des deux autres types de travail. Il est contre l’apparition d’une multitude de « petits métiers » consistant à vendre des « petits services ».
         Gorz est lucide, il constate, comme Rifkin, que le nombre d’emplois salariés régresse. Mais il voit l’avenir de l’homme dans un nouvel équilibre entre les trois types d’activités plutôt qu’en la création de nouveaux secteurs du travail ce qui implique la réduction du temps de travail individuel et la répartition de celui-ci. D’autant que la technologie moderne permet enfin de réaliser ce qui était encore une utopie il y a quelques décennies : la libération du travail : « pour la première fois dans l’histoire moderne, le travail payé pourra donc cesser d’occuper le plus clair de notre temps et de notre vie. La libération du travail devient pour la première fois une perspective tangible. »[74] Dans le même temps, il note que les jeunes générations réclament de plus en plus une libération dans le travail. C’est-à-dire, non pas un refus de l’effort, mais le désir que le travail fasse partie de la vie au lieu que celle-ci ait à être sacrifiée au subordonnée à celui-là. Se libérer du et  dans le travail sont deux aspirations compatibles voir même interdépendantes pour Gorz. L’une ne va pas sans l’autre.





Section 7 : Pour conclure


Après ce vaste panorama des conceptions du travail, souvent divergentes, parfois antagonistes, nous devons maintenant, pour pouvoir attaquer la seconde partie de ce mémoire, conclure sur notre propre définition du travail. Une définition encore provisoire mais que nous pourrons confronter aux données spécifiques du travail dans l’administration que nous envisagerons dans les prochaines pages.
Des approches des sciences de la nature, nous noterons que le travail a un rapport avec l’état du monde. Nous retiendrons aussi cette surprenante constatation que, pour un même système, plusieurs types d’organisation, dont certaines non rentables, coexistent.  Cette nécessité du travail, nous la retrouvons dans l’Antiquité et même au Moyen-Âge. Il faut travailler pour bâtir le monde.
 Le surprenant, c’est qu’aujourd’hui que les machines et les progrès scientifiques permettent enfin d’imaginer de se libérer de cette contrainte en laissant ces tâches fastidieuses à des armées de robots, il faille encore croire en un travail conçu comme identique à la vie. Le travail est une composante importante de la vie l’homme, il n’est pas son essence.

Avec Gorz, nous allons envisager le travail comme une manière de gagner sa vie. Nous allons aussi conserver la distinction entre sphère privée et sphère publique. Nous considérerons que le travail est une manière de sauvegarder matériellement ou même d’étendre la sphère privée. Mais, comme dans l’Antiquité, nous pensons que l’homme ne peut pas se limiter à sa sphère privée, qu’il risque alors d’être privé d’une dimension de son existence. Le travail est un moyen puissant, sans doute le moyen dominant dans nos sociétés actuelles, mais certainement pas le seul, de se trouver dans la sphère publique. Car le travail relève immanquablement de la sphère publique, à plus ou moins grande échelle, il crée des liens, même si la qualité de ses liens est discutable. Il faut veiller pourtant à ce que ces incursions dans la sphère publique ne se fassent pas au détriment de la sphère privée, que le travail ne soit pas éreintant, qu’il laisse la place, qu’il sache se retirer. Que le travailleur puisse se (re)trouver dans la sphère privée. Car l’homme n’est pas assimilable au travailleur.

En résumé, le travail est un moyen de gagner sa vie pour sauvegarder sa sphère privée. En outre, il offre la possibilité (mais il n’est pas seul, même si culturellement il est actuellement le plus puissant) de tisser un lien social au marché, aussi faible soit-il, sans lequel il est difficile d’accéder à la sphère publique, encore que cette sphère ne se résume nullement à l’appartenance à un marché.






PARTIE II : LE TRAVAIL DANS L’ADMINISTRATION


PARTIE II : LE TRAVAIL DANS L’ADMINISTRATION

Introduction



La définition que nous venons de mettre en évidence nous permet immédiatement de déduire que l’activité du fonctionnaire est bien du travail. En effet, il se rend à son bureau pour gagner sa vie et l’action qu’il y pose lui permet bel et bien de rejoindre la sphère publique.
Dans cette seconde partie, nous allons commencer par définir, le plus précisément possible et sans nous perdre dans les innombrables variations autour du même thème ce qu’est le fonctionnaire et ce qu’est l’administration.
Dans un premier temps, nous allons aborder des considérations générales qui vont nous permettre d’appréhender la quantité foisonnante de définitions et de perceptions de ce qu’est un fonctionnaire et des relations particulières qu’il entretient avec le bien public. Nous serons obligés de passer par notre propre définition pour pouvoir avancer et sortir de l’impasse. Nous ferons la même chose avec l’administration, afin de bien délimiter notre sujet. Ici aussi les définitions sont nombreuses et nous nous limiterons à l’administration du Pouvoir représenté par l’Etat au sens très large, c’est-à-dire, toutes les Entités qui comprennent une parcelle de l’Autorité Publique.
Nous aborderons de la sorte le fonctionnaire et l’administration d’abord de façon générale et ensuite dans une approche plus juridique.
Le troisième chapitre reprendra les deux mêmes sections. Nous étudierons plus précisément les différents types de travail dans l’univers de Gorz et comment le travail du fonctionnaire s’inscrit dans le cadre du travail marchand. Nous verrons ensuite comment Hegel voit le fonctionnement de l’Etat et de la société civile et dans quel moment de la moralité objectivé le fonctionnaire inscrit son action.



CHAPITRE I : GENERALITES ET PREMIERE APPROCHE

Section 1 : Le fonctionnaire

La simple évocation du mot « fonctionnaire » provoque souvent un léger sourire entendu. Qui n’a pas entendu parler d’Untel passant sa vie à croiser des mots sur du papier ou d’Unetelle téléphonant toute la journée à d’autres Unetelles ? Au mieux, le citoyen sourit de cette gabegie, mais le plus souvent il doit aussi subir les tracasseries, les complications invraisemblables. Car, avec le temps, l’administration s’occupe de plus en plus de tout. Le fonctionnaire est-il donc un ennuyeur public payé par ceux-là mêmes qu’il exaspère ?

Définir le fonctionnaire est une entreprise ardue tant il désigne des réalités très différentes : secrétaire général, policier, jardinier communal, contrôleur des contributions,… La seule caractéristique commune à tous les fonctionnaires est l’absence de contrat. Le fonctionnaire n’est pas lié par un contrat. Il ne signe aucun document à son admission : après son stage, il est nommé. Nous reviendrons sur les implications juridiques de ce procédé. Disons en première approche que la relation qui unit le fonctionnaire à son employeur est basé sur la confiance. L’employeur s’engage sur sa propre parole (souvent via le Moniteur Belge) mais le fonctionnaire n’a pas de recours juridique puisqu’il n’y a pas de contrat qui atteste la relation.
Toutefois, l’administration comprend d’autres membres : les contractuels. Ceux-ci ne sont pas stricto senso des fonctionnaires puisque justement les contractuels, par définition, signent des contrats, à durée déterminée ou pas. Dans ce mémoire, nous allons toutefois les considérer comme des fonctionnaires puisque notre objet est bien d’étudier la philosophie du travail dans l’administration. Or les contractuels effectuent eux aussi ce travail même si, on le verra, ils sont « bloqués » au grade le plus bas dans leur niveau.

En Belgique, le terme fonctionnaire est normalement réservé au personnel employé par l’un des douze anciens départements ministériels de l’Etat fédéral, aujourd’hui quatorze depuis la réforme Copernic : intérieur, affaires étrangères, justice, défense, finances, sécurité sociale, emploi, économie, santé publique et environnement, mobilité et transport, coordination générale, contrôle du budget, personnel et organisation, technologies et communications. Soit un total d’environ 61.000 personnes (dont 33.000 pour les Finances !).[75]
Il faudrait encore apporter la restriction suivante : « juridiquement, ce titre était réservé aux agents de niveau 1[76], nommés dans les administrations de l’Etat par le Roi. Cette appellation a été supprimée en 1995, dorénavant, il faut parler d’agent de niveau 1. »[77]

Dans notre travail, nous allons toutefois étendre la notion à tous les niveaux et à tous les organes de l’Etat (au sens très large, c’est-à-dire regroupant Régions, Provinces,…). Ainsi, nous arrivons à plus de 900.000 personnes soit un Belge sur dix.

Le fonctionnaire dont nous parlerons dans ce mémoire est donc l’homme (ou la femme) qui participe à l’administration publique, que ce soit en étant nommé ou en étant contractuel et quel que soit le niveau administratif où il (ou elle) se trouve. Nous continuerons toutefois à utiliser la distinction entre fonctionnaire nommé et fonctionnaire contractuel. Et ce, parce qu’elle va s’avérer riche d’enseignements.  Pour nous, le fonctionnaire est donc l’agent de l’Etat au sens large.



Section 2 : L’administration

         Tentons maintenant de définir ce que nous entendrons par le terme administration. En première approche, disons qu’il s’agit de la grande machine qui est mise au service de l’Etat et qui travaille pour lui. Nous allons la définir plus précisément dans le prochain chapitre.
Il faudrait commencer ce travail par définir ce que l’on entend par l’Etat. Mais les nuances et les particularités nous entraîneraient rapidement bien loin de notre sujet. Aussi, nous pouvons nous contenter des définitions du Petit Larousse : « entité politique constituée d’un territoire délimité par des frontières, d’une population et d’un pouvoir institutionnalisé. Titulaire de la souveraineté, il personnifie juridiquement la Nation » ou bien « ensemble des pouvoirs publics » ou encore « communauté établie sur un territoire défini et formant une unité politique ». Si l’on se réfère à cette dernière définition, l’ex-Yougoslavie par exemple ne constituait pas un Etat. Et on peut disserter longuement sur les notions de frontières et de Nation. Mais grosso modo on voit de quoi il s’agit. Dans notre cas particulier, l’Etat désignera l’ensemble des niveaux de pouvoir, c’est-à-dire l’Etat fédéral mais aussi les Régions et Communautés, Provinces et Communes.
Ceci nous amène, déjà, un problème concernant les institutions internationales basées dans nos frontières, ou pas, et qui ont autorité sur la population. Les pays européens ont en effet abandonné une partie de leur souveraineté nationale au profit (pour faire bref) de l’Union Européenne. Les fonctionnaires de ces institutions effectuent donc un travail administratif qui est comparable à ceux des fonctionnaires belges. Nous allons pourtant les exclure de notre étude par simplification. Nous étudierons le fonctionnaire dans son rapport avec son autorité qui se fonde sur le statut Camu que nous allons examiner dans la section juridique, celui-ci n’est pas applicable aux fonctionnaires européens. Ensuite, même si le fonctionnaire de l’Union Européenne dispose d’une parcelle de l’autorité publique, le fonctionnaire de l’OTAN ou des Nations Unies n’en a pas, ce qui amène de nouvelles complications. Il serait très intéressant d’étudier comment et à quel prix les Etats abandonnent une partie de leurs prérogatives et quel est le statut des nouveaux fonctionnaires nés de ces réunions de parcelles abandonnées. Le présent travail pourra peut-être y être étendu dans une certaine mesure mais ce n’est pas son objet.

Depuis de nombreux siècles, les Etats structurés ont développé une administration. Le rôle de celle-ci a été variable au cours des siècles. Nous allons essayer de centrer ses différents rôles et missions. Les grandes administrations ont laissé des traces historiques particulièrement utiles. On peut d’ailleurs se poser la question de savoir si ce ne sont pas elles qui ont écrit l’histoire. Ces mines de renseignements n’ont toutefois pas été réunies par hasard, il aura fallu un travail important qui a ses caractéristiques propres. On le perçoit déjà ici, il semble y avoir un rapport étroit entre les grandes administrations et les pouvoirs importants, impériaux par exemple. Ce rapport, parfois ambigu, si l’on considère l’étouffement du pouvoir par l’appareil administratif de type soviétique, est une première caractéristique de l’administration. Ambigu, il l’est certainement, puisque le pouvoir en place a besoin de personnel pour gérer les multiples aspects de ses missions mais, dans le même temps, il n’a pas intérêt à se retrouver face à un contre-pouvoir. On verra que c’est particulièrement le cas en Belgique.

Par administration, on entend bien l’administration du pouvoir. Dans le secteur privé, on retrouve aussi le terme administration ou service administratif pour désigner un secteur d’activités s’occupant principalement des relations avec l’Etat mais aussi de la tenue des dossiers. Le terme administratif évoque aussi la paperasserie ou des individus pointilleux, tatillons, voire bornés. Ce mémoire n’a pas pour objectif de parler du travail administratif en ce sens-là. Même si l’on peut déceler également un rapport entre les services administratifs des sociétés et le pouvoir directorial par exemple, nous ne parlerons pas de l’administration du service privé et ce parce que l’administration dont nous parlons ici a des caractéristiques qui lui sont propres, comme nous allons le voir.

Les grands états modernes ont séparé les branches du pouvoir. Ce qui signifie que l’Etat forme un tout divisé. En France, on évoque ainsi le corps de l’état, avec ses différents membres. D’un pays à l’autre, et selon les circonstances, les constitutions occidentales n’ont pas séparé les pouvoirs de la même façon mais l’on retrouve les pouvoirs législatifs, exécutifs, judiciaire.

L’administration n’apparaît pas, en elle-même, comme un pouvoir. Puisque ses membres peuvent faire partie de n’importe laquelle des branches de l’Etat. Ce qui va nous poser un problème de catégorisation. En effet, un ministre par exemple fait-il partie de l’administration ? ou un juge ? ou un professeur ? L’administration est munie d’un pouvoir certain même s’il ne fait pas partie des trois pouvoirs traditionnels. Dotée de son propre droit et de ses prérogatives, elle est toutefois sous contrôle permanent du pouvoir politique. Les décisions de l’administration doivent être couvertes par le pouvoir politique mais, dans certains domaines, celui-ci lui a délégué ses pouvoirs.

En 1830 et contrairement à ce qui s’est passé en France où l’on avait peur des abus du pouvoir judiciaire, en Belgique, la crainte venait des potentiels abus du pouvoir exécutif. Des traductions erronées de la Constitution Française ont pourtant fait que le pouvoir judiciaire s’est aligné sur le système français. Il a donc refusé  de s’immiscer dans les problèmes administratifs. Les magistrats belges ont ainsi d’abord refusé d’user des pouvoirs que la Constitution leur attribuait et de connaître des dommages-intérêts contre l’administration. L’administration se montrait ainsi, de fait, omnipotente. Pour des raisons économiques, sociales, voire de défense nationale, l’administration usait et abusait de ses prérogatives. Au cours du temps, les mentalités ont évolué et peu à peu les décisions administratives ont été discutées ou mises en doute.
Il faudra attendre 1948 pour que la Belgique se dote enfin d’un Conseil d’Etat, habilité à casser les décisions administratives si celles-ci ne sont pas conformes avec la loi. Depuis, le Conseil d’Etat, juridiction qui ne relève pas de l’autorité judiciaire, a été pris d’assaut par les demandes. Empêcheur de tourner en rond pour l’administration, il est l’aboutissement de la lente érosion de ce que l’on nommait l’imperium.

Dans le cas précédent, le pouvoir législatif est parvenu à mettre fin aux débordements peu démocratiques de l’administration. Mais les intentions des politiciens ne sont pas toujours aussi claires. Et l’on constate que l’administration avec son célèbre cadre organique, c’est-à-dire une série d’emplois stables et définitifs, est l’objet d’autres convoitises.
Le cadre organique est un arrêté royal publié au Moniteur belge sous forme d’un tableau et qui groupe le nombre d’emplois par niveau et par rang et qui fixe aussi les grades. Ce nombre d’emplois est, normalement, réservé à des fonctionnaires nommés. Mais la pratique politique est de placer un certain nombre de contractuels pour remplir le cadre. Concrètement le cadre est alors composé d’un certain nombre de fonctionnaires statutaires et d’autres, contractuels. Le rapport mathématique entre ces deux types de fonctionnaires est variable.
Les raisons invoquées par les politiciens sont diverses mais tournent souvent autour de l’urgence ou de la carence en personnel. En vérité, il s’agit de désignations politiques selon des choix dont il ne s’agit pas ici de discuter du bien-fondé.
Par contre, la question de savoir comment le cadre doit être rempli est intéressante. Peut-on laisser l’administration remplir elle-même ses cadres, selon le lent processus de la nomination qui est sensé garantir le recrutement des meilleurs agents ? Ou bien doit-on accepter que le pouvoir politique puisse placer ses propres agents ? Ceux-ci, fragilisés dans leur carrière, puisqu’ils dépendent du pouvoir en place, déforcent le pouvoir de l’administration. Dans le même temps, ils limitent aussi ce qui peut se montrer comme une énorme machinerie.
Dans la question qui nous préoccupait plus haut, à savoir le multiculturalisme, ce rapport n’est pas neutre. On peut ainsi envisager le recrutement d’un assistant social d’origine algérienne par contrat.


Le pouvoir politique agit encore d’une autre façon sur le pouvoir de l’administration. En effet, à force de séparer les niveaux de pouvoir et de procéder à la privatisation, le nombre de fonctionnaires régresse. Ils se séparent, physiquement et réglementairement. « Diviser pour régner » pourrait être une belle formule pour désigner la perte de vitesse des syndicats. Les grandes grèves du service public à l’échelle du royaume deviennent de moins en moins réalisables. Chaque autorité ayant en effet de plus en plus de liberté pour octroyer des avantages.

Aujourd’hui, les seuls points qui restent de la compétence fédérale pour le statut des fonctionnaires sont : le nombre minimum de jours de congés, le salaire minimum, l’âge de la pension et la durée maximale du travail. Le reste peut être négocié par l’employeur direct. Ce qui entraîne de plus en plus de différences de traitements entre les fonctionnaires. Cette parcellisation n’est pas favorable au fonctionnaire d’autant que, pour rappel, il ne dispose pas de contrat. Aussi, l’autorité a sur lui un force de pression qui s’accroît. 




 CHAPITRE II : APPROCHE JURIDIQUE

Section 1 : Le fonctionnaire


Pour cette section, nous allons nous limiter aux fonctionnaires nommés. En effet, ils représentent la majorité des fonctionnaires (au sens où nous l’avons défini). De plus, la nomination est un but en soi comme le montre l’exceptionnel engouement pour les examens de recrutement ou de « régularisation »[78]. Mais surtout, juridiquement, les dispositions qui suivent ne les concernent qu’eux.
La nomination n’intervient qu’après un processus qui peut s’avérer long  mais qui prétend surtout égaliser les chances de chacun et  recruter des candidats compétents. Ce processus a été principalement formalisé par Louis Camu. Il est le père du statut qui porte son nom. Commissaire royal à la Réforme Administrative, il a élaboré ce statut en 1937[79] en partant du principe qu’il est nécessaire de baser sur le seul mérite le recrutement et l’avancement des agents de l’Etat. Depuis le statut a été modifié et révisé. D’autant qu’avec la constitution des nouvelles entités administratives (Régions et Communautés principalement), il est aujourd’hui différent d’un service à l’autre. Toutefois il reste une base de travail correcte car il est le fond commun et, en quelque sorte, la mise en lettres de la philosophie de l’Etat à l’égard de son administration.

-Les conditions d’admission :

Les Belges, et ce en respect de la Constitution, ont une égale vocation aux emplois publics. Pas question donc de discrimination fondée sur les opinions religieuses, philosophiques ou politiques, voire la langue ou le sexe.  Il faut toutefois jouir des droits civils et politiques et observer les lois sur la milice.
Les emplois se répartissent aujourd’hui en cinq niveaux (1, 2+, 2, 3 et 4) qui correspondent à des niveaux d’étude. Il y a une nécessité impérieuse de posséder le diplôme ad hoc pour y entrer. Comme nous le verrons des promotions internes sont possibles mais, à l’entrée , le diplôme correspondant au niveau est exigé.

Si ces conditions ne sont pas remises en cause pour l’instant, une autre a souffert récemment d’un vaste débat : celle de la nationalité. En effet il y a peu, les emplois publics étaient réservés aux Belges[80]. Avec l’Europe et la libre circulation des biens et surtout des travailleurs, ce règlement a été mis à mal, puis modifié.  Un conflit a opposé l’Etat Belge et le Commission Européenne concernant certains emplois de l’administration qui avaient été réservés à des Belges. La Cour européenne a jugé[81] que seuls les emplois relevant d’un organisme public et comportant une participation directe ou indirecte à l’exercice de la puissance publique et aux fonctions qui ont pour objet la sauvegarde des intérêts généraux de l’Etat ou des autres collectivités publiques sont susceptibles de constituer une exception au principe de libre circulation des travailleurs et permettent de considérer l’exigence de la possession de la nationalité comme étant légitime.
Cette décision a elle-même entraîné des réactions sur ce qui pouvait bien distinguer la puissance publique de l’administration publique. Au-delà de ces querelles juridiques, la question, plus fondamentale, est posée : la nationalité est-elle une discrimination sensée (même si elle est légale) pour le recrutement des fonctionnaires dans la Belgique du XXIème siècle ? Si la plupart des emplois sont aujourd’hui ouverts aux citoyens de l’Union Européenne, cela suffit-il ? Ou est-ce trop ? Lorsque l’Union sera encore élargie, d’autres problèmes ne risquent-ils pas de se poser ? Bien sûr, l’Etat ne peut pas refuser d’accepter un croyant musulman ou hindou mais il n’a pas le droit de recruter un ressortissant arabe ou indien.

L’Etat a bien entendu besoin d’une certaine stabilité pour éviter par exemple que des secteurs entiers du Service Public soient, de fait, pris en charge par des communautés particulières. Il ne relève pas de la politique-fiction d’imaginer que, par exemple, les membres de la  communauté hindoue d’une grande ville représentent 80% des éboueurs ou des chauffeurs de bus.
Mais le statut lui-même ne préserve-t-il pas de ces dérives ? Nous allons voir maintenant quelles en sont les principales caractéristiques.

-L’examen :

Un des piliers de ce statut est l’examen ou concours qui est d’ailleurs une innovation du statut Camu en 1937. Le concours est un filtre puissant qui est censé retenir les meilleurs éléments. Un département spécial, le secrétariat permanent de recrutement (ancien SPR, aujourd’hui SELOR) est d’ailleurs chargé de ces concours. Les questions sont réalisées par des experts et les syndicats vérifient le bon déroulement des examens. Même si la suspicion est parfois lancée sur cet organe, il semble bien qu’il fonctionne relativement bien. En tous les cas, il est incontournable pour entrer dans le processus de la nomination.
Des questions peuvent être supprimées (par exemple par les syndicats) si elles entrent en conflit avec l’impartialité politique, religieuse ou philosophique. Mais qui retirera des questions faisant preuve de partialité culturelle ? Et plus spécialement d’une culture relevant de la nation ? La question de savoir quel cycliste belge a souvent gagné le Tour de France est-elle tolérable au sein de ces concours ? Ne défavorise-t-elle pas les candidats d’autres nationalités ?

Ces concours de recrutement sont pris d’assaut et il n’est pas rare d’y voir plusieurs milliers de participants. Pourtant peu nombreux sont les élus. Pour certains emplois, ils doivent d’ailleurs satisfaire à plusieurs concours.


-L’article 18 du statut et primo-nomination

Le législateur a toutefois prévu une échappatoire afin de pouvoir recruter, sans examen et sans conditions générales d’admissibilité. Ceci afin de pouvoir s’adjoindre les services de personnalités de haute valeur administrative, scientifique, technique ou artistique. La procédure est assez lourde et exceptionnelle et ne concerne des fonctionnaires qu’à partir du rang 15[82] (de 1948 à 1993, seulement 87 demandes ont été introduites).
Une autre procédure permet également d’éviter l’examen, il s’agit de la primo-nomination. Lorsqu’un nouvel organisme ou service est créé, il est possible de nommer directement des personnes aux nouveaux emplois qui apparaissent ainsi. Le prétexte est l’urgence et le besoin impérieux d’obtenir rapidement des agents sans passer par la longue procédure du recrutement traditionnel.
Le travers du procédé est que rien n’empêche ensuite de dissoudre l’organe créé, les primo-nommés se fondant alors dans l’administration. La durée de ce stage varie en fonction du niveau, de six mois à un an. On perçoit ici une pression du pouvoir politique sur l’administration, ce que nous avons déjà évoqué.

-Le stage :

Commence ensuite le stage, période durant laquelle les qualités du fonctionnaire potentiel sont mises à l’épreuve. Après celui-ci, la nomination sera effective. Mais dans le secteur privé, un stage est souvent pratiqué également. Ceci ne caractérise donc pas vraiment l’administration.

-L’évaluation :

L’évaluation au cours de la carrière est par contre un sujet permanent de conflits et de modifications au sein des départements. Originellement, l’évaluation devait permettre d’assurer un niveau élevé de qualité au sein des services. Toutefois, des travers sont rapidement apparus. Les deux plus célèbres sont :
1.    L’obtention de rapports négatifs risquait d’entraîner la mise à la porte, conséquence tellement grave, que l’examinateur n’osait jamais la prendre.
2.    Comme la possibilité de mutation était liée à l’obtention d’un rapport positif, pour se débarrasser d’un agent mauvais, il était obligatoire de lui mettre un rapport positif.
D’une administration à l’autre, les responsables tentent maintenant de trouver des formules d’évaluation plus opérationnelles. Et les regards se tournent souvent sur ce qui se passe dans le privé.

-La grève et la continuité de service public


Le fonctionnaire est pris dans un paradoxe. En tant qu’individu, l’ Art. 19 de la constitution (la liberté des cultes, celle de leur exercice public, ainsi que la liberté de manifester ses opinions en toute matière, sont garanties, sauf la répression des délits commis à l'occasion de l'usage de ces libertés.) lui garantit le droit de grève mais en tant que membre de l’administration, il est tenu d’assurer la continuité du service public et donc, la grève lui est interdite. Des conventions et des recommandations européennes ou des Nations Unies sont favorables à l’autorisation de la grève. Mais pour la Belgique, la grève des fonctionnaires a longtemps été illégale. Même si, dans les faits, et par l’entremise des syndicats, elle se pratiquait. Des distinctions subtiles ont été instaurées entre services essentiels et accessoires, entre fonctionnaires dirigeants et subalternes, les premiers étant interdits de grève, les autres autorisés.
Ainsi les forces armées (donc autrefois la gendarmerie) ne peuvent en aucun cas prétendre à la grève.
Toutefois en octobre 1990, la Belgique a ratifié la Charte sociale européenne de 1961, rendant de ce fait légale la grève. Notons enfin que l’autorité politique peut également réquisitionner pour assurer le service. Un fonctionnaire en grève peut donc être réquisitionné et être forcé de travailler. Bien entendu, de telles mesures sont exceptionnelles et les conséquences pour l’autorité politique qui prendrait une telle décision pourraient être particulièrement néfastes. Mais la possibilité existe. Il s’agit bien là d’une distinction importante avec le service privé. En effet, un employeur n’a pas le droit de forcer son personnel à travailler.







-Les devoirs des fonctionnaires :

Le statut Camu mentionne les obligations essentielles suivantes :

1.    Le secret professionnel.
2.    L’interdiction de solliciter ou de recevoir, à raison de leurs fonctions, des dons, des gratifications ou avantages quelconques.
3.    L’interdiction des recommandations.
4.    La responsabilité de chaque agent, vis-à-vis de ses supérieurs hiérarchiques, du bon fonctionnement du service dont la direction lui est confiée et, en contrepartie, la responsabilité des supérieurs du chef des ordres qu’ils donnent.
5.    L’interdiction de toute activité en opposition avec la Constitution et les lois du peuple belge, ou qui poursuit la destruction de son indépendance, ou qui met en danger la défense nationale ou l’exécution des engagements internationaux de la Belgique en vue d’assurer sa sécurité.
6.    L’incompatibilité avec la qualité d’agent de l’Etat de toute occupation –même exercée par une personne interposée - qui serait de nature à nuire à l’accomplissement des devoirs de la fonction ou contraire à la dignité de celle-ci.
7.    L’interdiction –sauf dérogation accordée par le Roi sur rapport du conseil de direction et après délibération du conseil des ministres – des cumuls de plusieurs emplois ressortissant à une administration publique ou d’un de ces emplois avec toute autre occupation lucrative.
8.    L’obligation d’éviter –dans le service comme dans leur vie privée – tout ce qui pourrait porter atteinte à la confiance du public ou compromettre l’honneur ou la dignité de la fonction.
9.    L’interdiction de suspendre ses activités sans autorisation préalable (Ce point retiendra également toute notre attention).[83]

On le voit, les devoirs dont il est question sont relativement contraignants et, de plus, s’étendent à la vie privée. Comme si le fonctionnaire était un rouage tellement permanent de l’Etat, que sa propre vie devait en être modifiée. D’autant que le devoir de ne pas pratiquer d’activités indignes s’étend également à son conjoint.
Nous tenterons de voir comment, dans le monde actuel, teinté d’individualisme, une telle conception du travail est encore envisageable.





-Secret professionnel et liberté d’expression

Une autre tension pour le fonctionnaire provient de la dichotomie entre son secret professionnel et sa liberté d’expression. La liberté d’expression est garantie par l’article 19 de la Constitution et 10 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
L’article 7 du statut précise dorénavant : « les agents de l’Etat jouissent de la liberté d’expression à l’égard des faits dont ils ont connaissance dans l’exercice de leurs fonctions ». La liberté d’expression signifie concrètement que l’agent peut parler et publier librement sans devoir demander à cet effet l’autorisation du supérieur hiérarchique.
Il y a toutefois des limites, il est interdit aux agents de révéler des faits qui ont trait :
1.    A la sécurité nationale
2.    A la protection de l’ordre public  
3.    Aux intérêts financiers de l’autorité
4.    A la prévention et à la répression des faits délictueux
5.    Au secret médical
6.    Aux droits et libertés du citoyen, et notamment au respect de la vie privée
7.    A la préparation de toutes les décisions.
De plus, certains agents observent le secret professionnel en raison de dispositions législatives particulières : par exemple, le personnel des Finances, de la Poste, du Casier Judiciaire.

Le fonctionnaire a donc bien la liberté d’expression mais n’est-elle pas purement formelle ? Il peut parler mais pas à propos des sujets plus épineux. Ceux sur lesquels il pourrait le plus se montrer citoyen. Il est comme paralysé.



Section 2 : L’administration


Comme nous l’avons vu du dans la première section de ce chapitre, nous parlerons bien ici de l’administration au service du pouvoir. Cette administration est parfois appelée service public. Nous allons mieux définir ces concepts. Au sens organique, le service public désigne l’organisme créé et contrôlé par l’autorité publique afin de satisfaire un besoin relevant de l’intérêt général. Au sens fonctionnel, le service public désigne l’activité visant à satisfaire un besoin d’intérêt général.
Toutefois ce besoin d’intérêt général n’est pas suffisant pour désigner le service public.  Pour que l’on puisse véritablement parler de service public, il faut nécessairement  que :
1.    La mission de service public ait été confiée par l’autorité publique
2.    L’organisme dispose des prérogatives de puissance publique
3.    Le fonctionnement et l’organisation de cet organisme soient placés sous le contrôle des pouvoirs publics.[84]
Ces caractéristiques sont importantes car l’on voit bien ici qu’une parcelle de l’autorité de l’Etat est déposée dans le service public. Ce que nous examinerons en détail lorsqu’il s’agira de disserter sur la privatisation du service public.

-Le droit administratif et les prérogatives


La séparation des pouvoirs en Belgique consacre constitutionnellement le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Les événements historiques ont aussi fait que la Constitution donne une classification particulière pour l’enseignement et les forces armées.
Le pouvoir législatif est ramifié au sein des divers niveaux de pouvoir. Dans un souci de simplification, nous ne ferons pas de distinction entre les décisions prises par des niveaux différents. Dans notre étude, un décret, une loi ou une ordonnance ont le même statut et nous ne ferons pas de distinction entre fonctionnaires communaux, provinciaux ou fédéraux. Le pouvoir, délègue une partie de ses prérogatives à l’administration. Celle-ci, parfois depuis des décennies ou même depuis la Révolution, a donc hérité de nombreuses missions. Pour les mener à bien, elle bénéficie de son propre droit (le droit administratif) et de certaines prérogatives.
En Belgique, on les regroupe en  trois grandes catégories :

- le privilège du préalable ou de la décision exécutoire : en droit administratif, l’administration n’a pas besoin du consentement de la personne concernée pour modifier ses droits et ses obligations. De plus, l’autorité publique peut se faire justice à elle-même et se donner un titre exécutoire sans faire appel préalable à un juge : les actes administratifs bénéficient d’une présomption de légalité. L’administré doit obéir à l’autorité, quitte à réclamer ensuite.


- le privilège de l’exécution ou de l’action d’office : En droit privé, la personne qui dispose d’un titre exécutoire doit toujours faire appel à un huissier de justice pour poursuivre l’exécution forcée des obligations de son débiteur. En droit administratif, l’autorité publique peut en principe agir d’office en requérant la force publique (sous réserve de l’abus de droit)

- l’absence de voies d’exécution forcée contre l’administration : Le principe de la continuité du service public (sur lequel nous aurons l’occasion de revenir) s’oppose à ce que l’on procède à une saisie ou à une mesure d’exécution forcée contre une autorité publique. Mais cette immunisation est très critiquée par la Commission Européenne. De plus, la jurisprudence tend à montrer que des objets non nécessaires à la continuité du service public peuvent être saisis (des œuvres d’art dans les bureaux par exemple).

Ces prérogatives sont loin d’être négligeables. Il apparaît évident maintenant que l’administration dispose en propre d’un pouvoir considérable. Un pouvoir qui n’est pas repris dans la séparation traditionnelle mais qui est diffusé à travers toute la machinerie de l’Etat. Ce pouvoir est géré par un droit indépendant, le droit administratif.


-Les privilèges de l’administration


Les prérogatives de l’administration ont pour conséquence en six privilèges, qui sont plus simples à saisir :
-le droit d’exproprier pour cause d’utilité publique
-le droit de réquisitionner les hommes comme les choses
-les nombreuses exonérations fiscales
-le « privilège du préalable »
-le « privilège de l’exécution d’office »
-l’absence d’exécution forcée contre l’administration.[85]

Nous allons examiner les deux premiers privilèges plus attentivement car ils ont un rapport direct avec l’individualisme. En effet, l’administration peut recourir à l’expropriation. C’est-à-dire la dépossession d’un propriétaire au profit de la collectivité. La propriété étant une base du libéralisme, le fait de pouvoir la supprimer est un élément essentiel.
Mais l’expropriation ne peut s’effectuer que « pour cause d’utilité publique, dans les cas et de la manière établis par la loi et moyennant une juste et préalable indemnité » (Article 16 de la Constitution)

Utilité publique

La définition de l’utilité publique n’est pas claire et elle évolue avec le temps. A l’origine, elle désignait les grands projets de vie en société : canaux, chemins de fer,… Puis elle s’est concentrée sur l’utilité pour des catégories de citoyens plus ciblées : joueurs de foot, promeneurs, familles mal logées,…
L’opportunité de ces décisions relève uniquement de la volonté de l’administration. Aussi, le pouvoir judiciaire n’a pas à en apprécier. Par contre, et heureusement, le juge peut pointer le détournement de pouvoir qui entache certaines déclarations d’utilité publique (ex : pour exproprier une habitation, une commune agit comme paravent d’une asbl émanant d’un syndicat qui n’avait pas pu acquérir la propriété qu’elle voulait incorporer dans son village de vacances).

Cas et manière fixés par la loi


On voit ici encore que le pouvoir législatif reste maître des règles du jeu, du moins à l’origine. La procédure classique d’expropriation est longue et permet à chacun de faire valoir ses droits. Il existe pourtant une procédure en « extrême urgence » qui tend à devenir la plus employée.
En voici les trois phases :
-Jugement du juge de paix statuant, après désignation d’un expert et comparution des parties sur la régularité de la procédure, le montant des indemnités provisionnelles et le transfert de propriété
-Après consignation de la somme, l’expropriant peut obtenir une ordonnance d’envoi en possession.
-Fixation de l’indemnité provisoire de base du rapport d’expertise et dépôt dans le mois à la Caisse de dépôts et consignations du montant de l’indemnité complémentaire.
Le pouvoir judiciaire est donc appelé à vérifier la validité de la démarche mais l’administration est la seule à décider de l’opportunité. La procédure en question permet d’exproprier en une quarantaine de jours.
Ceci pose tout de même une véritable question sur le sens réel de la propriété privée car vu la notion vague d’utilité publique, les débordements et abus de pouvoir sont possibles. Ce pouvoir considérable, et le danger qu’il représente, expliquent-ils la parcellisation des responsabilités dans l’administration ou même l’obligent-ils?




Juste et préalable indemnité


Ici aussi la marge de manœuvre est impressionnante. L’indemnité doit être juste, c’est-à-dire tenir compte de la valeur vénale, des intérêts d’attente, de la valeur de convenance, de la valeur de notoriété,… Ce qui signifie concrètement que le fonctionnaire en charge du dossier aura un pouvoir discrétionnaire important.


Les réquisitions sont également une entrave à la politique libérale. Cette fois par une limitation de la liberté individuelle. Cette fois la raison en est le salut public et ce à titre exceptionnel. Bien entendu cette mesure peut aller à l’encontre de droits fondamentaux. Par exemple, dans le cas précis des fonctionnaires, on le verra, elle peut casser la grève.

-L’égalité des usagers


Une autre particularité, et non des moindres, de l’administration est son obligation de traiter les administrés sur un pied d’égalité. L’article 10 de la Constitution est clair : « Il n’y a dans l’Etat aucune distinction d’ordres. Les Belges sont égaux devant la loi ; seuls ils sont admissibles aux emplois civils et militaires, sauf les exceptions qui peuvent être établies par une loi pour des cas particuliers. »
Dès qu’un usager se trouve dans les conditions fixées par la loi ou le règlement de service, il peut bénéficier des avantages ou des prestations de celui-ci. D’autre part, il doit en supporter les charges, mais sans discrimination.
Dans le secteur privé par contre,  rien n’empêche la sélection, parfois très rentable, pour ne garder que les bons clients. Il ne faut pourtant pas s’imaginer que dans la réalité l’administration ne discrimine pas, elle aussi, mais en fonctionnement normal, elle n’a pas le droit de le faire.




CHAPITRE III : RETOUR PHILOSOPHIQUE

Section III.1 Le travail du fonctionnaire est-il un travail marchand ?

On peut formaliser le travail du fonctionnaire à l’intérieur de la catégorie plus large du travail professionnel. A ce sujet, voyons Gorz[86] et voyons comment il formalise le travail dans notre monde occidental contemporain. Il établit une distinction entre travail marchand et travail non-marchand. Nous allons le suivre dans ce troisième chapitre « Limites de la rationalité économique » du livre que nous avons déjà évoqué :  Métamorphoses du travail . Ses définitions vont nous permettre de trouver une place très précise pour le travail du fonctionnaire. Une approche qui nous sera fort utile lorsqu’il sera question d’ouvrir le problème posé par la privatisation du service public.   
  Dans un premier temps, Gorz rappelle qu’il y a  déjà chez Marx une ambiguïté sur la notion de travail : «Déjà Marx employait la notion de « travail » de façon indifférenciée, plaçant sur le même plan le travail de l’ouvrier d’industrie et celui du compositeur de musique ou du scientifique. Après quoi il avait beau jeu d’affirmer que le « travail » deviendrait un besoin lorsqu’il aurait cessé d’être une nécessité. »[87]
Gorz s’interroge alors sur ce qui peut être considéré comme « travail ». D’autant qu’il constate qu’une série de travaux ne sont pas rémunérés, malgré leur utilité sociale. Il évoque ici l’idée que nous avons rencontrée avec Rifkin de payer des « petits travaux ». Gorz pousse aussitôt le raisonnement plus loin : « Ai-je droit à une rémunération quand je me brosse les dents trois fois par jour et fais faire ainsi des économies à la Sécurité sociale ? »[88]
Comme nous l’avons vu précédemment, Gorz avait défini le travail rationnel au sens économique comme : « une activité déployée en vue de l’échange marchand et qui fait nécessairement l’objet d’un calcul comptable. Le travailleur travaille pour « gagner sa vie », c’est-à-dire pour obtenir en échange d’un travail dont les résultats n’ont pas d’utilité directe pour lui-même, de quoi acheter tout ce dont il a besoin et qui est produit par d’autres que lui. Ce travail qu’il vend doit être accompli le plus efficacement possible, afin de pouvoir être échangé contre des quantités égales et, si possible, supérieures de travail incorporées dans des biens et services qui, eux aussi, sont produits le plus efficacement possible. »[89]
Gorz n’exclut pas que le travail puisse être valorisant pour l’individu mais ce n’est pas son but. Le travail est effectué dans l’intérêt de l’employeur, pas de l’employé. Si le travailleur se met à son compte, alors il entre lui aussi dans un processus de rentabilité, c’est-à-dire de gain de temps, de rationalisation du travail.
Toutes les activités ne sont pas du travail au sens économique rationnel du terme mais celles qui le sont doivent répondre à quatre critères : elles doivent créer de la valeur d’usage (1), elles doivent être exécutées en vue d’un échange marchand (2), dans le cadre de la sphère publique (3) et dans un temps mesurable  et avec un rendement aussi élevé que possible (4). Ces quatre critères permettent déjà une première classification : « Contrairement à une conception largement répandue, il ne suffit donc pas qu’une activité soit entreprise en vue de son échange marchand pour qu’elle soit du travail au sens économique. (…) Je répartirai ces activités en deux grands groupes :
A.      Les activités accomplies en vue de leur rémunération ou activités marchandes.
B.      Les activités non marchandes, dont la rémunération n’est pas ou même ne peut pas être le but primaire »[90]


Les activités marchandes

         Gorz en dénombre cinq catégories, en fonction du nombre de critères qu’elles assurent. La première catégorie concerne le travail au sens économique comme émancipation. Ici, les quatre critères sont remplis. Gorz rappelle ici le rôle essentiel de ce type de travail pour l’épanouissement de l’individu en particulier par sa participation active à l’utilité sociale, dans la sphère publique. L’avantage de la sphère publique est que, par exemple, le travail est délimité. Lorsqu’il est terminé, lorsque le contrat est rempli, on est quitte : « on ne doit plus rien ». Chacune des deux parties peut rejoindre son intimité, sa sphère privée. « Il me qualifie comme individu social en général, utile de façon générale, aussi capable que les autres et ayant les mêmes droits qu’eux, c’est-à-dire comme citoyen. Le travail rémunéré dans la sphère publique est facteur d’insertion sociale. »[91] Gorz insiste lourdement sur cet aspect de sphère publique et son importance dans la socialisation des acteurs. Une des raisons pour lesquelles Gorz s’oppose au payement du « travail de femme au foyer » est justement que celui-ci les prive de l’accès à la sphère publique.

         La deuxième catégorie du travail marchand, vue par Gorz, est le travail du serviteur ; le cireur de chaussures par exemple. Autrement dit : « Les prestations qui ne créent pas de valeur d’usage tout en faisant l’objet d’un échange marchand public sont des travaux serviles ou travaux de serviteur »[92] Gorz dénonce ce type d’activités parce que le travailleur est payé non pas pour l’utilité de son travail à l’échelle de la société mais pour le plaisir que celui qui le paye éprouve à se faire servir. De plus, le serviteur ainsi défini est confiné dans son rôle et n’a pratiquement aucune possibilité de promotion ou de formation. Enfin, sa prestation relève certes de la sphère publique mais elle a tendance à rapidement s’étendre partiellement dans la sphère privée de son employeur.

         Le troisième type de travail marchand est nommé « fonctions, soins, aides » par Gorz et il concerne plus directement notre propos. En voici sa définition : « …les activités qui créent de la valeur d’usage, en vue d’un échange marchand, dans la sphère publique, mais pour lesquelles il est impossible de mesurer et, partant, de maximiser le rendement. »[93] Il cite explicitement les gardiens et surveillants mais aussi les fonctionnaires du fisc, les pompiers, policiers,… «… les personnes employées sont de service sans être au travail ; leur tâche est d’intervenir en cas de besoin mais il vaut mieux que ce cas ne se présente pas et, à la limite, ils remplissent le mieux leur fonction lorsqu’ils n’ont rien à faire. Il s’agit donc non pas de travaux mais de fonctions pour lesquelles les « fonctionnaires » sont payés au temps de présence »[94] Cette distinction entre travail et fonction est particulièrement enrichissante pour notre propos. Elle permet d’expliquer, voire de justifier, cette idée communément admise selon laquelle on ne travaille pas dans l’administration.
         Nous devons ici, bien entendu, intégrer cette notion de « fonction » dans notre définition du travail. Certains fonctionnaires sont concernés par le travail au sens vu jusqu’à présent, notamment les ouvriers sur les routes et sur les voies de chemin de fer. Mais la plupart des fonctionnaires relèvent bien de la notion plus précise qui vient d’être évoquée de « fonction ». D’autant que la tendance générale actuellement est de soumissionner, c’est-à-dire remettre au privé, les travaux et de conserver les missions de surveillance.
         Gorz en profite alors pour donner sa vision de l’organisation de l’administration : « Mieux vaut un personnel pléthorique, largement inoccupé qu’un effectif qui, en cas d’imprévu ou d’incident grave, ne suffirait pas à la tâche…La rationalité économique à l’échelle du système exige que la rationalisation économique ne soit pas appliquée aux activités des agents. Ils doivent être payés indépendamment de leur rendement. »[95]
         Gorz évoque deux raisons à cela : d’abord la quantité de travail effectif ne peut pas être programmable. C’est évident dans le cas des services de secours, voire de l’administration des routes par exemple qui dépend des conditions climatiques. On pourrait par contre affirmer que les administrations plus statiques sont moins sensibles au hasard. Pourtant, toutes ces administrations, comme nous l’avons vu, dépendent elles-mêmes du pouvoir politique et celui-ci peut, à tout moment, modifier leurs missions. Prévoir la quantité de travail d’une administration est très délicat. Il y a une deuxième raison à ce que le fonctionnaire soit payé indépendamment de son rendement : « ceux-ci ne doivent pas avoir intérêt à ce qu’il y ait du travail à faire. »[96] Ceci peut faire sourire mais on le comprend en expliquant que le pompier ne doit pas avoir intérêt à ce qu’il y ait un incendie. Nous y reviendrons dans la conclusion mais prenons déjà un exemple réel. Les réparations urgentes sur autoroutes en Région Wallonne relevaient jusqu’à présent du Ministère de l’Equipement et des Transports. Depuis peu, cette fonction a été confiée au secteur privé. Une entreprise à vocation commerciale est dorénavant chargée d’intervenir. On comprend mieux ici pourquoi elle ne doit pas avoir intérêt à ce que le nombre d’accidents augmente, autrement dit, elle ne doit pas être payée à l’intervention.
         Gorz rappelle au contraire des conditions qu’il estime essentielles pour le fonctionnaire : « Ils doivent être incorruptibles, désintéressés, loyaux, justes – à la manière du flic idéalisé par le cinéma américain – et agir « par devoir », dans l’intérêt du système ou de la population, non de leur corporation ou de leur personne »[97] Nous l’avons déjà évoqué au moment de définir juridiquement le fonctionnaire[98], il y a bel et bien ici une implication particulière du travailleur.
         Gorz examine plus attentivement le secteur des soins dans lequel il pointe du doigt le « paiement à l’acte » qui entraîne des effets pervers. Principalement parce qu’il rend difficile la relation entre le patient et le praticien. L’incitation au rendement qui se cache derrière le paiement à l’acte dénature la relation privilégiée, le colloque singulier, qui devrait unir le médecin et son patient : « Le prestataire de soins ne doit pas avoir intérêt à ce que les gens aient besoin de soins. L’argent qu’il gagne doit être pour lui le moyen d’exercer son métier, non le but. Il doit, en quelque sorte, gagner sa vie par-dessus le marché »[99].
         Il étend cette catégorie aux métiers d’assistance, d’aide, d’enseignement, … Ce qui nous concerne directement car la masse des enseignants et policiers est un pourcentage important du monde des fonctionnaires. Gorz complète alors les qualités requises par ce type de travail : « Ces métiers ne sont bien faits que s’ils correspondent à une « vocation », c’est-à-dire au désir inconditionnel d’aider autrui. La rémunération de cette aide ne peut donc être la motivation essentielle… »[100] ou encore « Le patient (ou l’élève,etc.) reconnaît cette incommensurabilité par le fait que, même après avoir payé, il ne se sent pas quitte. Il a reçu du thérapeute (ou du maître, etc.) plus et autre chose que ce que l’argent peut acheter : la prestation, même bien rémunérée, a aussi un caractère de don, plus exactement : de don de soi de la part du thérapeute (ou du maître, etc.). Celui-ci s’est impliqué dans sa prestation d’une façon qui ne peut être ni produite à volonté, ni achetée, ni apprise, ni codifiée. Il s’est intéressé à la personne de l’autre et pas simplement à son argent ; il a établi avec l’autre une relation qui n’est pas traduisible en une procédure technique ou un programme d’ordinateur. Cette relation pourra tendre à déborder de la sphère publique vers la sphère privée, c’est-à-dire vers des rapports régis non plus par des conventions, règles et normes sociales généralement valables mais par une entente personnelle élaborée progressivement entre deux sujets valable pour eux seuls »[101] Ce tableau ne concerne pas toutes les activités des fonctionnaires, bien entendu. Mais on y retrouve, outre une dimension qui relève clairement de la sphère publique, une orientation vers la sphère privée.    
        
         Le quatrième type de travail marchand est justement celui dans lequel le don de soi est l’objet de l’échange : il s’agit de la prostitution. Ce type de travail a un pendant, celui de la « maternité, fonction maternelle, mères porteuses ». Il développera ensuite les deux types d’activités du secteur non-marchand : le travail pour soi et les activités autonomes[102].
Attention toutefois de ne pas confondre le travail marchand et le secteur marchand. Le travail rémunéré est, de ce simple fait, marchand, mais il peut s’effectuer dans un secteur d’activité non-marchand pris au sens de « non profit sector » (auquel appartient le travail du fonctionnaire)

         De tout ceci, il ressort que le travail du fonctionnaire est bel et bien placé dans le domaine du travail marchand mais qu’il ne comporte pas toutes les caractéristiques du travail au sens rationnel puisque le calcul de son rendement est impossible. Cette vision est presque compatible avec ce que nous entendons par le travail du fonctionnaire. Mais certains fonctionnaires travaillent et leur rendement est mesurable. Nous pouvons ici constater que leurs missions ont tendance à être transférées vers le secteur privé. La privatisation de ces tâches particulières pourraient se justifier puisque le secteur privé (qui se veut maximisateur de rendement) les rentabilisera.
         Reste une série d’autres missions, dont le rendement est incalculable, et qui elles, en suivant Gorz, ne peuvent pas être privatisées sans être profondément dénaturées, voire auto-anéanties.

         Cette distinction va nous être très utile dans notre conclusion. Mais il nous reste encore, avant d’y arriver, à examiner quelles sont les particularités de l’administration en tant qu’organisation. C’est ce que nous allons voir avec Hegel.



Section 2  L’administration, l’Etat et la société civile


L’étude de Hegel pose un problème en ce qui concerne le travail du fonctionnaire. Dans les principes de la philosophie du droit[103], Hegel développe longuement l’organisation de la société et la progression de l’Esprit depuis le droit abstrait vers la moralité subjective et enfin la moralité objective. La moralité objective se divise elle-même en la famille puis la société civile et enfin l’Etat. C’est sur ces deux dernières sections que nous allons nous baser.
Dans un premier temps, nous allons définir l’Etat tel que le conçoit Hegel dans la troisième section de la partie consacrée à la moralité objective. On pourrait, en première approche, le confondre avec notre notion habituelle d’Etat, de ministères, d’administrations,… Mais nous verrons pourquoi cette association d’idées est abusive.
Faute de pouvoir inscrire le travail du fonctionnaire tel que nous le concevons dans le cadre de l’Etat hégelien, nous nous rabattrons ensuite sur la « société civile » (deuxième section de la partie consacrée à la moralité objective) et plus spécialement sur sa troisième section qui disserte à propos de « L’administration et la corporation ».

L’administration et le fonctionnaire dans la section consacrée à l’Etat


«Avec l’Etat, nous parvenons à une forme privilégiée de la réalisation de l’esprit dans notre monde. L’homme, en effet, ne peut pas exister comme être spirituel et libre dans l’état de nature… qui rend seulement possibles des relations de type maître-esclave. L’homme doit donc surmonter et transformer ce point de départ, qui est la nature, pour constituer un univers second, à la fois spirituel et historiquement incarné »[104] Hegel a une opinion très élevée de l’Etat et de ses fonctionnaires (§257) : « L’état est la réalité en acte de l’Idée morale objective – l’esprit moral comme volonté substantielle révélée, claire à soi-même, qui se connaît et se pense et accomplit ce qu’elle sait parce qu’elle sait. »[105], et encore au §258 : « L’Etat, comme réalité en acte de la volonté substantielle, réalité qu’elle reçoit dans la conscience particulière de soi universalisée, est le rationnel en soi et pour soi : cette unité substantielle est un but propre absolu, immobile, dans lequel la liberté obtient sa valeur suprême, et ainsi ce but final a un droit souverain vis-à-vis des individus, dont le plus haut devoir est d’être membres de l’Etat » [106]. Hegel annonce aussi que l’idée de l’Etat se sépare elle-même en trois moments répartis comme suit : « L’idée de l’Etat :
a)   Possède une existence immédiate et est l’Etat individuel comme organique se rapportant à soi-même – c’est la constitution du Droit politique interne.
b)   Elle passe à la relation de l’Etat isolé avec les autres Etats – c’est le droit externe.
c)    Elle est l’idée universelle, comme genre et comme puissance absolue sur les Etats individuels, l’esprit qui se donne sa réalité dans le progrès de l’histoire universelle. »[107]

Devant une telle grandeur de l’Etat incarnant la rationalité, donc la réalité, on ne s’étonnera pas que les prestations exigées par ses agents soient elles aussi extraordinaires : « Le sentiment patriotique, le patriotisme en général est comme une certitude appuyée sur la vérité (une certitude qui n’est que subjectivité n’est pas produite par la vérité et n’est qu’une opinion) et il est le vouloir devenu habitude. Il ne peut être que le résultat des institutions existant dans l’Etat, car c’est en elle que la raison est véritablement donnée et réelle et elle reçoit son efficacité de la conduite conforme à ces institutions. Ce sentiment est principalement la confiance (qui peut devenir une compréhension plus ou moins cultivée) et la certitude que mon intérêt particulier et mon intérêt substantiel sont conservés et maintenus dans l’intérêt et dans les buts d’un autre (ici l’Etat), par suite de sa relation à moi comme individu ; d’où il résulte justement, qu’il n’est pas pour moi quelque chose d’autre et que dans cet état de conscience, je suis libre »[108] Hegel continue en encensant le patriotisme. Il va aussi avoir une série de propos sur le relations entre l’Etat et la Religion, mais ce n’est pas notre propos.
         Plus intéressants sont les commentaires sur les fonctionnaires eux-mêmes : « Les membres du Gouvernement et les fonctionnaires d’Etat constituent la partie principale de la classe moyenne où se trouvent l’intelligence cultivée et la conscience juridique de la masse d’un peuple. »[109] Notons toutefois ici que Hegel parle bien de fonctionnaire d’état et il n’est pas interdit de penser, comme nous allons le faire, que ce terme n’est pas synonyme d’un fonctionnaire employé par l’Etat, c’est-à-dire un membre de l’administration. Nous allons le voir dans un instant. Mais, presque pour le plaisir, voyons aussi cet autre propos d’Hegel : « … la vérité est bien plutôt que le peuple, dans la mesure où ce mot désigne une fraction particulière des membres de l’Etat, représente la partie qui ne sait pas ce qu’elle veut. Savoir ce que l’on veut, et encore plus, ce que la volonté en soi et pour soi, ce que la raison veut est le fruit d’une connaissance profonde et d’une intuition qui précisément n’est pas l’affaire du peuple. La contribution qu’apportent les assemblées d’ordres au bien général et à la liberté publique ne se trouve pas, si l’on y réfléchit un peu, dans leur intuition particulière ; en effet, les plus hauts fonctionnaires de l’Etat ont nécessairement une vue plus profonde et plus vaste sur la nature des dispositions et des besoins de l’Etat ; ils ont aussi de plus grandes aptitudes et une plus grande habitude de ces affaires ; ils peuvent sans ces assemblées faire au mieux, de même que c’est eux qui doivent toujours, dans les assemblées d’ordre, faire le mieux. »[110]
        
         Le vocabulaire ne doit toutefois pas nous tromper. Dans nos pays, le terme « Etat » désigne, comme nous l’avons vu, une « Entité politique constituée d’un territoire délimité par des frontières, d’une population et d’un pouvoir institutionnalisé »[111]. Ce que Hegel envisage ici dépasse largement ce cadre même si l’on peut tenter de l’idéaliser. On se rend bien compte que l’idée de Hegel et ce que la Constitution et la loi définissent ont en commun ce souci d’un grand tout où chacun pourrait vivre librement et se réaliser. On sait aussi que Hegel, lorsqu’il parle de l’Etat en termes aussi élogieux fait référence à un type d’Etat  historique particulier, ainsi que le souligne Gilbert Hottois : « L’Etat est la forme moderne de la société civile et politique. Il constitue une totalité fortement organisée au sein de laquelle l’individu trouve sa fonction (importance des « fonctionnaires de l’Etat ») et son identité (d’être rationnel), et que l’individu doit servir. Le modèle de l’Etat auquel songe Hegel est l’Etat prussien, fort et autoritaire. »[112]
         On pourrait cependant continuer à dire que, même imparfait, les états que nous connaissons dans nos pays sont des ébauches de ce que Hegel entend par Etat. Mais, la citation reprise ci-dessous et dans laquelle l’intuition du peuple est balayée comme n’ayant que peu d’importance, mettant ainsi en défaut la démocratie, permet déjà de relativiser l’espoir d’une comparaison possible. D’autre part, Hegel signe l’arrêt  de mort, en quelque sorte lui-même, de cette interprétation : « L’indépendance des pouvoirs, comme par exemple de l’exécutif et du législatif comme on les a nommés, entraîne immédiatement la dislocation de l’Etat ,…, ou bien si l’Etat se maintient dans ce qu’il a d’essentiel, son existence est sauvée par le combat dans lequel une puissance se subordonne les autres et qui, par suite, produit l’unité d’une manière ou d’une autre ».[113] Or, comme nous l’avons vu, une des caractéristiques de l’administration est de multiplier les lieux de décision, disperser les niveaux de pouvoir. De toutes façons, dans le cas qui nous occupe, la Belgique, Etat fédéral, Régions et Communautés sont constitutionnellement indépendants et ont leurs champs d’actions propres. Nous sommes bien dans le cas qui entraîne, aux yeux de Hegel, la dislocation de l’Etat.
         Par ailleurs, on se rend facilement compte que le travail que nous observons dans les administrations ne relève pas d’une pure incarnation de la rationalité. Les fonctionnaires dont nous parlons sont ceux qui se rendent au ministère le matin et qui en repartent le soir, qui effectuent un boulot « ordinaire ». Il se fait que Hegel a également parlé d’eux, mais pas dans sa section consacrée à l’Etat, il en parle dans celle consacrée à la société civile.


L’administration et le fonctionnaire dans la section consacrée à la société civile


         Avant d’en être arrivé à l’Etat, et après avoir parlé de la famille, Hegel a défini la société civile par deux principes « La personne concrète qui est à soi-même une fin particulière comme ensemble de besoins et comme mélange de nécessité naturelle et de volonté arbitraire est le premier principe de la société civile. Mais la personne particulière est par essence en relation avec la particularité analogue d’autrui, de sorte que chacune s’affirme et se satisfait par le moyen de l’autre et en même temps est obligée de passer la forme de l’universalité, qui est l’autre principe »[114]

Hegel est l'un des premiers à opérer la division entre État et société civile, cette dernière recouvrant la sphère des intérêts privés des individus, les réalités économiques et sociales, par opposition au domaine politique, ainsi que les institutions qui en découlent (celle du droit de propriété privée en particulier).
La société civile est un lieu de confrontation entre ces intérêts particuliers. L’Etat lui est sensé représenter l’intérêt général et donc, par là, pouvoir apporter la paix civile. La séparation entre État et société civile est à l'origine du sens qu'on lui attribue communément aujourd'hui: la société comprend l'ensemble des individus extérieurs à la «classe politique ». « Classe politique » que nous avons expressément écartée de notre travail.
         Nous sommes ici dans un univers beaucoup plus proche de celui que nous connaissons naturellement. Ici les individus travaillent pour subvenir à leurs besoins, des intérêts se complètent ou sont mis en opposition.

         Cette société civile contient elle aussi trois moments : « 
A.   La médiation du besoin et la satisfaction de l’individu par son travail et par le travail et la satisfaction des besoins de tous les autres : c’est le système des besoins.
B.   La réalité de l’élément universel de liberté contenu dans ce système, c’est la défense de la propriété par la justice.
C.   La précaution contre le résidu de contingence de ces systèmes et la défense des intérêts particuliers comme quelque chose de commun, par l’administration et la corporation »[115]

Nous allons commencer par examiner le premier point. Hegel affirme que les besoins de l’homme, contrairement à ceux de l’animal sont illimités. Mais les moyens dont il dispose pour les assouvir sont eux aussi multiples et, parmi ceux-ci, le travail occupe une place de choix : « La médiation qui prépare et obtient pour le besoin particularisé un moyen également particularisé, c’est le travail. Par les procédés les plus variés, il spécifie la matière livrée immédiatement par la nature pour les différents buts. Cette élaboration donne au moyen sa valeur et son utilité. L’homme dans sa consommation rencontre surtout des productions humaines et ce sont des efforts humains qu’il utilise. »[116]
Le travail permet aux hommes de satisfaire leurs besoins et aussi d’accumuler de la richesse. Les travailleurs eux-mêmes vont être répartis en trois classes : la classe substantielle, la classe réfléchissante et la classe universelle. La classe substantielle tire sa richesse dans les produits naturels d’un sol qu’elle travaille (l’agriculture par exemple) et son âme a une moralité objective immédiate reposant sur la famille et la bonne foi.
La classe réfléchissante ou industrielle s’occupe de la transformation du produit naturel. Ses moyens de subsistance viennent du travail, de la réflexion, de l’intelligence et aussi de la médiation des besoins et des travaux d’autrui. Cette classe se divise elle-même en trois catégories : « le travail pour des besoins individuels concrets et sur la commande des individus est l’artisanat. Le travail de masse, plus abstrait, pour des besoins encore individuels, mais pour une demande plus universelle, est la fabrique, et l’activité d’échange des produits particuliers les uns contre les autres, principalement par l’argent où se réalise la valeur abstraite de toutes les marchandises, est le commerce. »[117]
On découvre ici une nouvelle façon de catégoriser le travail. Il reste encore une classe de travailleurs, et c’est celle qui nous intéresse plus particulièrement, la classe universelle : « La classe universelle s’occupe des intérêts généraux, de la vie sociale ; elle doit être dégagée du travail direct en vue des besoins, soit par la fortune privée, soit par une indemnisation de l’Etat qui réclame son activité, de sorte que dans ce travail pour l’universel, l’intérêt privé trouve sa satisfaction ».[118]
Nous tenons ici une définition qui correspond parfaitement à la définition que nous avions élaborée du fonctionnaire. Il y a ici une notion de travail pour la vie sociale, pour l’universel, moyennant une indemnisation. C’est-à-dire que le fonctionnaire va travailler pour gagner sa vie, par le salaire qu’il reçoit de l’Etat et il est ainsi dégagé du travail direct en vue des besoins.

Nous allons sauter le deuxième point de la société civile qui parle de la juridiction et qui se divise en trois parties :  le droit comme loi, l’existence de la loi et le tribunal. Cette section ne nous concerne pas directement.

Le troisième point par contre, l’Administration et la corporation, touche directement notre sujet. En effet, Hegel vient de parler des problèmes nés des crimes commis volontairement par les individus au sein de la société civile et de la façon dont ils devaient être traités. Mais ici, il examine les actes posés par le libre-arbitre et qui peuvent avoir des conséquences non voulues mais néfastes pour les autres individus : « sans doute, il n’y a là qu’une possibilité de nuire ; mais elle suffit (…) C’est l’aspect injuste qu’il y a dans de telles actions et c’est le fondement de la contrainte administrative »[119] Hegel évoque les frictions dans les relations entre les individus mais aussi celles nées des intérêts divergents entre consommateurs et producteurs : « …quoique dans l’ensemble, les rapports corrects se dégagent d’eux-mêmes, encore est-il que pour se faire, l’accommodation a besoin d’une réglementation intentionnelle supérieure aux deux parties »[120] Hegel justifie de la sorte l’existence d’une administration et des taxes. L’administration offre ces services non pas à l’individu en tant que tel mais bel et bien au public.
Pourtant Hegel met immédiatement un bémol et relativise le rôle de l’administration : « En face de la liberté de l’industrie et du commerce dans la société civile, existe un autre extrême, qui est l’administration et la réglementation du travail de tous par des institutions publiques, ainsi par exemple, le travail antique des Pyramides et des autres ouvrages monstrueux d’Egypte et d’Asie, qui ont été produits pour des buts publics, sans la médiation du travail de l’individu déterminé par sa volonté et son intérêt particuliers. »[121] Hegel rappelle ici le rôle essentiel de médiation par le travail de l’individu. Le philosophe cite le travail antique des Pyramides mais ses propos résonnent à nos oreilles plutôt comme une prémonition. En effet, comment ne pas appliquer sa remarque aux régimes communistes. Le comble est que, en un sens, ils pourraient être considérés comme ses descendants, par filiation autour du concept de travail.
Dans les pages qui suivent, Hegel affirme toutefois que l’administration de la société civile a le droit et le devoir de prendre des mesures pour ses membres, y compris par la création d’écoles ou de services d’aide public : «… si les individus anéantissent par le gaspillage la sécurité de leur subsistance et de celle de leurs familles, elle a le droit et le devoir de les prendre en tutelle et de prendre soin de réaliser le but de la société, et aussi leur but particulier à leur place. »[122]
Ces propos sont assez clairs ; Hegel se situerait en politique contemporaine, plutôt à gauche sur l’échiquier. Hegel s’oppose aussi dans les paragraphes qui suivent à l’idée selon laquelle on pourrait confier la charité publique aux riches. Ici encore, Hegel reste convaincu de la vertu du travail pour chaque individu.

Avec l’administration le cheminement de l’Idée n’est pas terminé pour autant dans la société civile, il reste l’étape de la corporation, avant de passer à l’Etat : « La prévoyance administrative commence par réaliser et sauvegarder ce qu’il y a d’universel dans la particularité de la société civile, sous forme d’ordre extérieur et d’institutions pour protéger et assurer la foule des fins et des intérêts particuliers, qui, en effet, trouvent leur maintien dans l’universel ; de plus, comme direction suprême, elle veille aux intérêts qui débordent les cadres de la société elle-même. Lorsque d’après l’Idée, la particularité elle-même prend comme but et objet de sa volonté et de son activité l’universel immanent en elle, la moralité objective est réintégrée dans la société civile, et c’est la mission de la corporation »[123]

Nous laisserons ici l’Idée et la pensée de Hegel. Nous avons pu, avec lui, trouver une définition claire du travail administratif. Voir que le rôle de l’administration relevait bien de la société civile et pas de l’Etat[124]. Nous retrouvons ici la séparation très sensible entre d’une part l’administration et le pouvoir politique. Hegel nous a permis de la formaliser. Pour autant, l’administration a un rôle important et même le droit et le devoir d’ingérence dans la liberté individuelle, tout en ne pouvant pas se passer de la méditation du travail libre.





CONCLUSION GENERALE



Avec toutes les notions et définitions accumulées, nous pouvons maintenant, en guise de conclusion, tenter de répondre aux quatre questions que nous nous posions dans l’introduction : quelle relation particulière lie le fonctionnaire au bien public alors que l’environnement prône l’individualisme ? comment le fonctionnaire peut-il réagir face à des reproches de non-rentabilité et des menaces de privatisations ? Comment réagir aussi face à des questions sur sa productivité, ou plutôt sur sa non-productivité ? Et enfin, dans un monde qui veut promouvoir le travail autonome, comment encore concevoir la subordination à l’autorité ?


Individualisme  et  bien public ?

         Le climat ambiant met en avant les vertus de l’individualisme, en particulier dans le monde professionnel ; il faut gagner, à tout prix, la compétition de l’emploi, de la production,… Or le fonctionnaire, comme nous l’avons vu dans les sections consacrés à l’administration (pages 56-60, 66-70, 75-78), de par son travail, a un rapport direct avec le bien public puisqu’il doit l’administrer. Ce bien public est souvent perçu comme une menace pour les libertés individuelles.
Avec Gorz (pages 70-75), nous avons vu que le fonctionnaire effectue bien un travail marchand, qu’il est payé et vise à s’enrichir personnellement. Il y a donc bien une dimension individualiste au travail du fonctionnaire. Comme nous l’avons largement évoqué dans le troisième chapitre de la première partie, la plupart des auteurs, même Rifkin (pages 32-35), affirment d’ailleurs que ce travail doit être rémunéré. Même si c’est pour des raisons différentes. Pour Arendt (pages 42-48) ou Gorz (la première fois que nous l’avons croisé, en pages 48-51), ce salaire est la garantie que le travailleur va pouvoir s’extraire de sa vie privée. Pour Rifkin, il s’agira plutôt de garantir la paix civile.
Ceci dit, on le sait aussi, l’administration n’offre pas des salaires mirobolants mais plutôt comme nous l’avons lu avec Hegel à la fin du chapitre III de la dexième partie (pages 75-78) une indemnisation pour s’extraire de la nécessité. Entrer dans l’administration, c’est donc aussi renoncer à une carrière brillante et largement rémunérée.

Par ailleurs, dans la section juridique, nous avons vu que le travail plus spécifiquement administratif concernait bien le lien social et que pour ce faire l’Etat lui octroyait une série de privilèges (pages 66-69). L’administration peut ainsi faire appel à la notion d’utilité publique. Le fonctionnaire est ainsi amené à préparer des dossiers dans lesquels il doit estimer les besoins d’autres individus. Et il doit faire la balance entre les besoins qui seront assouvis et d’autres qui ne le seront pas. Il devra peut-être même réduire la liberté d’autres individus. Restreindre la liberté des autres, au nom du bien public est une mission délicate. Et, Hegel, a beau trouver ce comportement salutaire voire indispensable comme nous l’avons dans la section qui lui est consacré, il n’en demeure pas moins sujet à caution aujourd’hui. Le débat autour de ce que l’individu doit céder et est en droit d’attendre de l’Etat n’est toujours pas réglé.


Travail non rentable et privatisation ?

         Nous avons ouvert notre mémoire en évoquant d’emblée cette constante de la nature : il y a simultanément une série d’organismes qui coexistent et certains d’entre eux ne sont pas efficaces. Dans l’administration aussi ces situations existent. Par exemple, il était notoire, voici quelques années, que le centre de tri de Bruxelles X disposait de personnel en surnombre. Il se fait qu’un soir, le centre de tri de Wavre, qui dépend de lui, a débrayé. Son personnel a fait grève. Mais les conséquences pour les usagers ont été très limitées. En effet, Bruxelles a effectué le travail de Wavre et n’a pas été débordé. Nous avons vu avec Gorz (pages 70-74) que le travail de l’administration a beau être de type marchand, on ne peut pas pour autant le rentabiliser, car la quantité de travail à fournir est difficile à estimer. Pour reprendre notre exemple du départ, on ignore totalement si le centraliste du centre 100 devra décrocher son téléphone une fois sur sa nuit ou quatre cents fois mais il faut prévoir la situation la plus grave.

         Une partie des activités du service public (les transports, les communications) peut s’exprimer en terme de rentabilité. On a constaté que cette partie-là avait tendance à être privatisée. C’est peut-être dans ces secteurs que les critiques et les comparaisons avec le monde industriel sont les plus criantes. A titre d’exemple les trains de la SNCB sont souvent en retard, pourquoi les Thalys ou les Eurostar ne le sont-ils presque jamais ? Et pourquoi, en cas de retard, le contrôleur de la SNCB vérifiera-t-il tout de même les billets alors que les compagnies privées proposeront un billet gratuit en compensation du préjudice subi ?
         Tracer une limite entre les activités qui peuvent entrer dans un calcul de rentabilité et celles qui ne le peuvent pas n’est pourtant pas chose aisée. Même si cette frontière est importante. En effet, les conséquences sont importantes car de cela dépend la volonté et la possibilité de privatiser. Pour privatiser, il faudra trouver des investisseurs. Le secteur privé sera heureux de récupérer des activités qu’il peut imaginer rentables mais il se détournera des autres. Pour privatiser, il faudra aussi convaincre les fonctionnaires. Or ceux-ci, dans la privatisation, perdront les avantages de leur statut, avantages que nous avons développé dans la première section du deuxième chapitre de la deuxième partie (pages 60-65).
         Mais ce n’est pas tout, la privatisation risque aussi de jouer sur le rapport entre les sphères privées et publiques, au sens de Arendt (pages 42-47). Le fonctionnaire, de par la garantie de son emploi, assure sa sphère privée et a accès à la sphère publique. On peut même dire qu’il y a accès sous un double aspect : à la fois de par son travail salarié via le marché (ce qui correspond à notre propre définition du travail formalisée à la page 51) mais aussi de par les caractéristiques propres de son travail dans l’administration qui lui font accéder à la sphère publique par une relation presque politique. La privatisation signifie pour le fonctionnaire, une régression quant à la protection de sa sphère privée, puisque son emploi sera moins sûr. Plus, son accès à la sphère publique sera lui aussi modifié car ses missions auront beau être les mêmes, ou presque, l’objectif lui sera autre. Au sens de Gorz, il effectuera toujours un travail marchand mais plus du même type. Au sens d’Hegel, il sort probablement de la classe universelle (définie à la page 79) pour rejoindre la classe réfléchissante, s’éloignant de ce fait encore un peu plus de l’Etat, donc de l’incarnation de la raison.
         On peut ainsi mieux comprendre les raisons profondes qui agitent souvent les fonctionnaires lorsqu’il est question de privatisation du secteur public. Ceci ne doit pourtant pas nous faire perdre de vue que des raisons plus matérielles sont également en jeu. On sait, en effet, que privatisation est souvent synonyme de restructurations et de pertes d’emplois.

         Pour la rentabilité, comme pour le point suivant qui concerne la productivité, il est sans doute abusif de décréter qu’une partie de l’administration est totalement non-rentable ou totalement improductive. Il serait plus juste de rappeler que l’objectif de l’Etat est tout de même la sécurisation de la coexistence des individus. Il est nécessaire, pour la réalisation de cet objectif, d’introduire la notion de durée. L’instruction publique par exemple est rentable et productive mais… à long terme. Si le secteur privé et les entreprises sont souvent confinées dans des objectifs de rentabilité à court, voire à très court terme, l’Etat a lui une obligation de rentabilité à long, voire très long terme.


Travail improductif ?


         On reproche aussi à l’administration son improductivité et même, pire, sa tendance à restreindre la productivité du secteur marchand en lui imposant des règlements contraignants. Rappelons directement ici que notre panorama du travail nous a permis de constater que le travail ne se résume pas à l’activité économique rationnelle, ce qui nous permet déjà de relativiser l’importance accordée à la « productivité du secteur marchand » mais nous devons aussi accorder, et nous avons montré comment en suivant le cheminement historique de Meda, que cette productivité est devenue sacro-sainte. Le reproche formulé, même relativisé, reste donc d’actualité.
Nous avons déjà vu ce qu’il en était de ces procédures qui peuvent paraître inutiles à première vue mais qui prennent tout leur sens lorsque l’environnement change. Pourquoi par exemple ne pas supprimer cet étroit pont de chemin de fer qui empêche l’élargissement de la route d’accès à un zoning industriel alors qu’il n’y a plus de train sur cette ligne depuis longtemps ? Parce que, en cas de guerre, cette ligne, qui conduit à une base militaire, doit pouvoir être réaffectée rapidement. Ceci ne signifie pas que toutes les contraintes de l’administration se justifient. La biologie nous l’enseigne, il reste aussi des systèmes organisationnels anciens (comme l’appendice) ayant perdu leur adaptabilité et pouvant même se révéler contre-productifs.

         Marx, nous l’avons vu dans la troisième section du deuxième chapitre de la première partie, serait le premier à s’insurger contre un travail improductif, ce serait d’ailleurs un non-sens pour lui. Il rangerait ce type d’activités dans l’idéologie, dans la supra-structure, ce qui n’est pas particulièrement élogieux. Le ministère de la culture tout entier, une bonne partie de celui de l’enseignement et d’autres encore ne pourraient pas prétendre travailler. Les individus qui y sont fonctionnaires, puisqu’ils ne travaillent pas, ne seraient donc pas vraiment des hommes.
         Déjà Hegel nous permet de relativiser cette conception en expliquant que dans la classe universelle, dont la place est très avancée dans la progression de la moralité objective, les individus sont libérés du travail productif. Habermas, comme nous l’avons vu dans sa section (pages 35-36) va plus loin et inverse complètement le point de vue. Il voit dans la production de symboles, une application concrète de l’interaction, véritable créatrice de vie en société. La culture et l’éducation ne sont-elles pas des institutions créatrices de symboles ? A ce titre ne participent-ils pas directement à la vie commune, voire même politique ?


Obligation de subordination

         Il y a une dernière question, plus interne à l’administration, qui se pose au fonctionnaire. Comment, alors que le climat général du management post-taylorien est à la sanctification du travail autonome (même si l’autonomie de celui-ci n’est qu’un leurre comme nous l’avons vu avec Meda aux pages 37-41), peut-on encore participer à un système dans lequel les individus sont répartis en niveaux et rangs, doivent subordination à la ligne hiérarchique, sont tenus à un droit de réserve et peuvent être empêchés de faire grève (caractéristiques développées dans le statut du fonctionnaire, pages 60-65)? C’est-à-dire acceptent de perdre une partie de leurs droits élémentaires ?
         Pour illustrer ce problème, j’aimerais partir de deux comportements opposés. Celui du roi Baudouin tout d’abord. Rouage de l’Etat par excellence et taraudé par sa conscience, il refuse de signer la loi sur l’avortement, créant une crise politique grave dans le pays. Il a fait passer sa morale avant son rôle public. A l’autre extrémité, nous trouvons Eichmann qui accomplit son travail à la perfection, faisant fi de toute considération éthique : « Les mois, les années passèrent et sa conscience se tut. C’était ainsi , c’était la nouvelle loi du pays, reposant sur un ordre nouveau, l’ordre du Führer. Autant qu’il pût en juger, Eichmann agissait, dans tout ce qu’il faisait, en citoyen qui respecte la loi. Il faisait son devoir, répéta-t-il mille fois… »[125]
         Avec cette question on entre plus spécifiquement dans le domaine éthique, que ce mémoire n’a pas abordé. Pourtant, il pourrait être utile de s’interroger sur la question en partant par exemple de la réflexion de Arendt, quelques pages plus loin dans le même ouvrage : « Certes, il importe aux sciences politiques et sociales de savoir qu’il est dans la nature même du totalitarisme, et peut-être de la bureaucratie, de transformer les hommes en fonctionnaires, en ‘rouages’ administratifs et, ainsi, de les déshumaniser. Le phénomène politique connu sous le nom de bureaucratie, c’est le règne de Personne : c’est là un fait indiscutable »[126]
         En parlant du règne de Personne, en réduisant le fonctionnaire à un simple rôle de rouage, on se trouve loin de la vision presque idyllique que nous dressions du fonctionnaire à travers les trois premières questions posées dans cette conclusion. Pour tenter d’y voir plus clair, il serait sans doute utile de réexaminer les rapports entre l’administration et le pouvoir politique. Le rapport d’équilibre qui existe ou n’existe pas entre les deux est probablement une bonne approche pour examiner les éventuels dérapages. Ce qui permettrait de mieux voir quand l’obéissance à un ordre reste dans le cadre des prérogatives accordées pour la gestion du bien public et quand cette obéissance glisse dans la bureaucratie.
         Nous avions défini l’administration comme clairement distincte du pouvoir politique. Bien entendu l’administration prend ses ordres du pouvoir politique mais, de par la loi, une série de barrières sont prévues pour lui garantir une autonomie et une indépendance. Toutefois, en définissant le fonctionnaire comme agissant pour le bien public, il est très difficile de le séparer du politicien. Dès le moment où ce politicien est rémunéré, il tombe lui aussi dans le cadre défini par Gorz ou par Hegel. La distinction juridique n’est donc plus compatible avec les définitions. C’est d’autant plus marquant que, en Belgique, même les postes politiques communaux sont dorénavant rémunérés. Un nouveau travail pourrait essayer de distinguer les spécificités du travail du politicien. Peut-être le politicien a-t-il une plus grande sphère publique et une sphère privée presque réduite à néant ? Peut-être, libéré de la subordination, y a-t-il une plus grande compatibilité entre conscience et bien public ?

         Au terme de ce mémoire, il apparaît clairement que le fonctionnaire travaille. Et que son travail est particulier de par son but qui touche au bien public mais aussi de par sa forme, une forme qui n’inclut pas forcément la rentabilité ni la productivité mais qui n’en demeure pas moins un puissant moyen d’intégrer la sphère publique et, même, dans une certaine mesure de l’organiser. Donc, paradoxalement, on peut déclarer que, dans une certaine mesure, il figure parmi les acteurs les plus utiles à la société.

        



TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION GENERALE                                   4

PARTIE I : APPROCHE GENERALE DU TRAVAIL 8

Introduction                                                                                                9

CHAPITRE I : LE TRAVAIL NON-HUMAIN                                11


Section 1 : La physique et la biologie non-animale                             11

Section 2 : Chez les animaux non-humains                                       14

 
CHAPITRE II : UNE HISTOIRE DU TRAVAIL                              18

Section 1 : L’Antiquité                                                                               18
Section 2 : Le Moyen Âge                                                                  20
Section 3 : Les Temps modernes et contemporains                            23
         Acte I : l’invention du travail                                                      23
Acte II : le travail, essence de l’homme                                         24
Acte III : De la libération du travail au plein emploi                      28

CHAPITRE III : LE TRAVAIL AUJOURD’HUI                              30

Section 1 : Le point de vue de l’économiste                                       30
Section 2 : Rifkin, la fin du travail ?                                                 32
Section 3 : Jurgen Habermas                                                                     35
Section 4 : Meda ; le travail, une valeur en voie de disparition ?                37
         Le travail, lien social ?                                                               39
Section 5 : Hannah Arendt                                                                42
Section 6 : André Gorz                                                                               48
Section 7 : Pour conclure                                                                   51


PARTIE II : LE TRAVAIL DANS L’ADMINISTRATION

Introduction                                                                                                53

CHAPITRE I : GENERALITES ET PREMIERE APPROCHE         54


Section 1 : Le fonctionnaire                                                               54 Section 2 : L’administration                                                                  56


CHAPITRE II : APPROCHE JURIDIQUE                                       60

Section 1 : Le fonctionnaire                                                              60
-Les conditions d’admission                                                               60
-L’examen                                                                                        60
-L’article 18 du statut et primo-nomination                              61
-Le stage                                                                                  62
-L’évaluation                                                                            62
-La grève et la continuité de service public                               63
-Les devoirs des fonctionnaires                                                 64
-Secret professionnel et liberté d’expression                             65

Section 2 : L’administration                                                              66
-Le droit administratif et les prérogatives                                         66
-Les privilèges de l’administration                                                    67
-Utilité publique
-Cas et manière fixés par la loi
-Juste et préalable indemnité

-L’égalité des usagers                                                               69



CHAPITRE III : RETOUR PHILOSOPHIQUE                                70


Section 1 : Le travail du fonctionnaire est-il un travail marchand ?   70
Sections 2 : Hegel, l’Etat et le fonctionnaire                                      75     -L’administration et le fonctionnaire dans la section consacrée à l’Etat    75        -L’administration et le fonct. dans la section consacrée à la société civile 78

CONCLUSION GENERALE                                                        82
TABLE DES MATIERES                                                             88
BIBLIOGRAPHIE                                                                         90


BIBLIOGRAPHIE


Livres :

-Arendt Hannah, Condition de l’homme moderne, trad. Georges Fradier, Editions Calmann-Lévy, Paris, 1983 (éd.or : The human condition, 1961)
-Arendt Hannah, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, trad. Anne Guérin, Editions Gallimard, Paris, 1966, p.221 (éd.or : Eichmann in Jerusalem, 1963)
- Arvon Henri, La philosophie du travail , coll. Initiations philosophiques, PUF, Paris, 1961
- Canivet M., philosophie du travail, syllabus, diffusion universitaire CIACO, Louvain-la-Neuve, 1996
-Crappe Caroline, Droit Administratif, Ministère de la Région Wallonne, Direction du Recrutement et de la Formation, Namur, 1999
-Enegrén A., La pensée politique de hannah arendt, collection « Recherches politiques », puf, Paris, 1984
-Flamme Maurice-André, Droit Administratif, Editions Bruylant, Bruxelles, 1989
­-Folscheid Dominique (dir.), La philosophie allemande de Kant à Heidegger, Coll. Premier Cycle, puf, Paris, 1993
-Gorz André, Métamorphoses du travail, Quête du sens : Critique de la raison économique, coll. Débats, Ed. Galilée, Paris, 1988
-Habermas Jurgen, La technique et la science comme idéologie, la fin de la métaphysique, trad. Jean-René Ladmiral, Ed . Denoël/Gonthier, Bibliothèque Médiations, Ed. Gallimard, 1973 (éd.or. : Technik und Wissenschaft als "Ideologie", Francfort s/Main,1968)
-Hegel Principes de la philosophie du droit, trad. André Kaan, coll. Idées, ed. Gallimard, Paris, 1940  (éd.or. : Berlin, 1821)
-Hottois Gilbert, De la Renaissance à la Postmodernité ; une histoire de la philosophie moderne et contemporaine , Le point philosophique, Ed. De Boeck Université, 2ème édition, Bruxelles, 1998
-Jacquemin A. Tulkens, H., Fondements d’économie politique, Ouvertures Economiques, 2ème édition, De Boeck Université, 1998
-Marrou Henri, Saint Augustin et l’augustinisme, collection Maitres spirituels, Editions du Seuil, 1955
-Méda Dominique, Le travail : une valeur en voie de disparition, Editions Alto, Aubier, Paris, 1995
-Passet R., L’illusion néo-libérale, Ed. Fayard, 2000
-Picq P et Coppens Y. (dir.), Aux origines de l’humanité : le propre de l’homme, Editions Fayard, Paris, 2001
-Piette Cécile, Eléments de droit administratif, Ministère de la Région Wallonne, Direction de la Formation, Namur, 1994
-Piraux A., Lexique des termes administratifs de la Fonction Publique Fédérale, Editions Labor, Ministère de la Fonction Publique, Bruxelles, 1996
-Rifkin J, La fin du travail, Editons La Découverte, Paris, 1997 (éd.or : The End of Work : The decline of the Global Labor Force and the Dawn of the Post-Market Era, 1995)
-« La sainte bible », texte intégral établi par les moines de Maredsous, Ed. Brepols, 1977

Articles :

« Enquête sur les fonctionnaires », Le Vif/L’Express, n°2588, février 2001
« La flexibilité du travail chez les insectes sociaux », CNRS-PRESSE, mars 97
Lemaitre F. in  « Réduisons la place du travail et de l’économie dans nos sociétés » in Le Monde, 13/02/1996

Divers :

La constitution belge, texte coordonné du 17 février 1994, Sénat belge, Bruxelles, 2002





[1] Il serait très intéressant d’étudier attentivement les idéologies qui se cachent derrière ces deux approches mais ce n’est pas le propos du présent travail.
[2] Il ne s’agit pas ici de tomber dans un anthropomorphisme de mauvais goût. Nous souhaitons simplement montrer qu’il existe chez les animaux des comportements qui peuvent en rappeler d’autres, similaires, chez les hommes. Le but est ainsi d’ouvrir le débat en pointant du doigt des préjugés essentiels tels que celui de dire que l’essence de l’homme est le travail.
[3] Pour cette section, nous utiliserons le remarquable ouvrage de Pascal Picq et Yves Coppens  (dir.) : Aux origines de l’humanité : le propre de l’homme,  Paris, Fayard, 2001
[4] Boesch Christophe, L’homme, le singe et l’outil : question de cultures ?, in  Aux origines de l’humanité, idem, p.179-180
[5] Idem pp 182-183
[6] article La flexibilité du travail chez les insectes larvaires in Communiqués de Presse du CNRS, Paris, 1997
[7] ibidem
[8] Eric Bonabeau (Santa Fe Institute), Guy Theraulaz (laboratoire d’éthologie et psychologie animale, CNRS-Université Paul Sabatier, Toulouse) et Jean-Louis Deneubourg (ULB)
[9] Ibidem
[10] Ibidem
[11] Arvon Henri, La philosophie du travail , coll. Initiations philosophiques, PUF, Paris, 1961
[12] Dominique Meda, Le travail une valeur en voie de disparition , Paris, coll. Alto, Aubier, 1995 , p. 37
[13] Ibidem, p.44
[14] Hannah Arendt,  Condition de l’homme moderne, trad. Georges Fradier, Paris, Calman-Lévy, 1983
[15] Ibidem p.62
[16] Genèse II, 5 (c’est nous qui soulignons)
[17] Genèse II, 14
[18] Genèse III, 17-19
[19] Meda, op.cit, p.49
[20] II Thessaloniciens, III
[21] Meda, p.51
[22] Augustin, De genesi ad litteram, VIII, 8 cité par Henri Marrou in Saint Augustin et l’augustinisme, collections Maîtres Spirituels, Editions du Seuil, 1955, p.122
[23] Idem, p. 56
[24] Meda, op.cit, p. 68
[25] Idem, p.96
[26] Idem, p.97
[27] Idem, p.99
[28] Marx Karl, L’idéologie allemande  , 1846 , trad. J. Badia, Paris,  éd. Sociales, 1982 ,  p. 70 cité par Canivet M. syllabus de philosophie du travail, diffusion universitaire CIACO, Louvain-la-Neuve, 1996
[29] Hottois Gilbert, De la Renaissance à la Postmodernité : une histoire de la philosophie moderne et contemporaine, Le point philosophique, Ed. De Boeck Université, 2ème édition, Bruxelles, pp. 170-171
[30] Meda, op.cit ., pp 118-119
[31] Idem pp.121
[32] Meda, op.cit., pp. 135-136
[33] Idem pp. 136-137
[34] Jacquemin A. et Tulkens, H., Fondements d’économie politique, coll. Ouvertures économiques, De Boeck Université, Bruxelles, 2ème édition, 1998, p. 191
[35] Idem p.195
[36] René Passet est professeur émérite à l’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, économiste spécialiste du développement.
[37] Passet R., L’illusion néo-libérale, Ed. Fayard, Paris, 2000, pp. 147-148
[38] Voir section suivante
[39] Jeremy Rifkin est américain, économiste, président de la « Foundation on Economics Trends ». Il a publié un livre fort remarqué La fin du Travail, Editons La Découverte, Paris, 1997, dont nous nous inspirons pour cette section. Il est aussi connu pour ses prises de position tranchées notamment contre le clonage. Elles lui ont valu des surnoms comme celui de l’homme le plus haï de la science.
[40] Habermas Jurgen, La technique et la science comme idéologie, la fin de la métaphysique, trad. Jean-René Ladmiral, Ed . Denoël/Gonthier, Bibliothèque Médiations, Ed. Gallimard, Paris, 1973
[41] Hottois, op.cit., p.396
[42] Habermas, op.cit, p. 197
[43] Idem, p.211
[44] Ibidem
[45]Canivet Michel, op.cit, p.34
[46] Dominique Meda, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure et de l’Ecole nationale d’administration, agrégée de philosophie, est professeur à l’institut d’études politiques. Nous reprenons ici  Le travail : une valeur en voie de disparition dont nous avons déjà exploité les chapitres consacrés au développement historique.
[47] Frédéric Lemaitre,  Réduisons la place du travail et de l’économie dans nos sociétés, in Le Monde, 13/02/1996
[48] On croirait lire les funestes mots qui ornent encore l’entrée de certains camps de concentration : « Arbeit macht frei » 
[49] Meda, op.cit, p.146
[50] Idem pp. 164-165
[51] Idem p. 165
[52] Idem pp 167-168
[53] Meda, op.cit, p.190
[54] Idem, p. 249
[55] Idem, p.249
[56] Arendt Hannah , 1906-1975, Juive née en Allemagne, s’inspire des bouleversements du 20ème siècle pour fonder sa réflexion. Elle fuit l’Allemagne nazie, s’exile en France puis aux Etats-Unis. Elle sera influencée par Heidegger et Jaspers. Sa thèse porte sur le concept d’amour chez Saint Augustin. Elle laisse une œuvre puissante de philosophie politique. Dans cette partie nous examinerons « Condition de l’homme moderne » (1958) avant d’aborder « Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal » (1963).
[57] Arendt, Hannah, Condition de l’homme moderne, trad. Fradier, coll. Agora, Calmann-Lévy, 1983, pp 41-42
[58] Enegrén, A., La pensée politique de Hannah Arendt, collection « Recherches politiques », puf, Paris, 1984, p. 35
[59] Arendt, op.cit, pp. 59-60
[60] Il ne faut pas confondre la sphère privée avec ce que l’on entend par « propriété privée » qui s’oppose beaucoup moins au domaine public en général. En effet, celle-ci possède des caractéristiques importantes pour l’équilibre de la cité.
[61] Arendt, op.cit, pp. 86-87
[62] Arendt, op.cit, p. 147
[63] Arendt, op.cit, pp.184-185
[64] Hottois Gilbert, De la Renaissance à la Postmodernité ; une histoire de la philosophie moderne et contemporaine , Le point philosophique, Ed. De Boeck Université, 2ème édition, 1998, Bruxelles, p. 324
[65] Idem, p.336
[66] Gorz André, Métamorphoses du travail, Quête du sens : Critique de la raison économique, coll. Débats, Ed. Galilée, Paris, 1988
[67] Idem, pp.266-267
[68] Idem, p. 267
[69] Idem, pp. 267-268
[70] Gorz, op.cit, p.268
[71] Idem, p.268
[72] Idem, p.269
[73] Gorz, op.cit, p.271
[74] Idem, p. 275
[75] « Enquête sur les fonctionnaires » in Le Vif/L’Express n°2588, Bruxelles, 2001. On peut s’étonner d’un nombre si faible mais il s’agit ici uniquement des départements ministériels fédéraux. Ils ne tiennent pas compte des corps spéciaux (Ordre judiciaire et surtout personnel militaire et gendarmerie) (environ 77.000 personnes) ni des organismes d’intérêt public fédéraux (environ 126.000 personnes)
[76] Les niveaux correspondent, à l’entrée en service, au niveau d’études : niveau 1, universitaires ; niveau 2+ graduats ; niveau 2, enseignement secondaire supérieur ; niveau 3, enseignement secondaire inférieur ; niveau 4, sans diplôme. Notons que ces niveaux sont eux-mêmes répartis en rangs.
[77] Piraux A.  Lexique des termes administratifs de la fonction publique fédérale, Editions Labor , Ministère de la Fonction Publique, Bruxelles, 1996, p.61
[78] Nous mettons le terme entre guillemets car il n’existe pas officiellement d’examen de régularisation. Il semble pourtant qu’en pratique on puisse confondre examen de recrutement et examen de régularisation.
[79] Arrêté royal du 2 octobre 1937
[80] Article 6 de la Constitution belge.
[81] C.J.C.E., 2 juillet 1996(Commission c/ Belgique), 173/94, Rec. C.J.C.E, p.I-03265.


[82] Le rang est une subdivision du niveau. Le rang 15 relève du niveau 1 (universitaire) et est déjà synonyme d’un poste à hautes responsabilités.
[83] Flamme Maurice-André, Droit Administratif, T. II, Ed. Bruylant, Bruxelles, 1989, pp. 723-727
[84] Crappe Caroline, Droit Administratif, Ministère de la Région Wallonne, Jambes, 1999, p. 15
[85] Piette Cécile, Eléments de droit administratif, Ministère de la Région Wallonne, Jambes, 1994, p.20
[86] Supra, p. 45
[87] Gorz, op.cit, p.168
[88] Ibidem, p.170
[89] Ibidem, p.172
[90] Gorz, op.cit, p.172
[91] Ibidem, p.174
[92] Ibidem, p.175
[93] Gorz , op.cit, p.176
[94] Ibidem, p.177
[95] Idem
[96] Gorz , op.cit, p.177
[97] Ibidem, p.177
[98] Supra, p. ? ? ?
[99] Ibidem, p.179
[100] Idem
[101] Gorz, ibidem, pp. 179-180
[102] Supra, p.45
[103] Hegel Principes de la philosophie du droit trad. André Kaan, coll. Idées, ed. Gallimard, Paris, 1940
[104] Folscheid Dominique (dir.), La philosophie allemande de Kant à Heidegger, Coll. Premier Cycle, puf, Paris, 1993, p. 136
[105] Hegel, op.cit, p. 270
[106] Idem
[107] Hegel, op. cit., pp. 275-276
[108] Ibidem, pp. 282-283
[109] Idem, p. 328
[110] Hegel, op.cit, p.332
[111] Le Petit Larousse
[112] Hottois, op.cit., pp 157-158
[113] Hegel, p.301
[114] Hegel, op.cit, pp.217-218
[115] Ibidem, p.223
[116] Hegel, op.cit, pp 227-228
[117] Ibidem, pp 232-233
[118] Ibidem, p. 233
[119] Hegel, op.cit, p.255
[120] Ibidem pp.256-257
[121] Ibidem, p.257
[122] Ibidem, p.259
[123] Hegel, op.cit, p.264
[124] Notons qu’au §183, Hegel définissait un « Etat externe, l’Etat du besoin et de l’entendement » qui naissait du but égoïste des individus. Cet Etat est plus proche de notre actuelle conception des institutions étatiques que l’Etat conçu comme aboutissement de la moralité objective.
[125] Arendt Hannah, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité du mal, trad. Anne Guérin, Editions Gallimard, Paris, 1966, p.221
[126] Ibidem, p.463

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