mardi 26 septembre 2017

Le Parti: obstacle pour les "Nouvelles Conquêtes" d'Elio Di Rupo ?

L'ouvrage "Nouvelles conquêtes" de M. Elio Di Rupo sera l'occasion de nous interroger sur la nécessité (ou pas) de conserver des partis dans notre paysage politique. M. Di Rupo apporte quatre arguments en faveur de leur sauvegarde. Cette argumentation est-elle solide ? Nous avons eu l'opportunité de poser la question directement au principal intéressé alors qu'il présentait son ouvrage à Nivelles. M. Di Rupo a complété son argumentation par une preuve par l'absurde. Commençons par quelques commentaires sur le livre lui-même...



Le livre


L'ancien Premier Ministre belge, M. Elio Di Rupo, vient de publier "Nouvelles conquêtes". Dans cet ouvrage, il revient sur sa vie et sur sa carrière. Il dresse également un tableau plutôt sombre du monde politico-économique actuel pour ensuite appeler de ses vœux la mise en place rapide de l'éco-socialisme "...qui mêle intimement les dimensions sociales et environnementales. Cette évolution constitue une étape majeure dans l'histoire de ma famille politique." (p.325). L'ouvrage comporte un réquisitoire permanent contre le néo-libéralisme. Les historiens du futur trouveront probablement dans "Nouvelles conquêtes" une série d'éléments sur la vie politique belge, notamment sur la constitution du gouvernement fédéral en 541 jours, en 2011.
On pourra aussi trouver une image précise de l'idéologie socialiste belge telle qu'elle peut être définie en 2017. En effet, le président présente un texte rédigé en s'inspirant du "Chantier des Idées", un forum organisé au sein du Parti.
Toutefois, le texte final ressemble davantage à un livre de recettes plutôt qu'au moteur indispensable à de "nouvelles conquêtes". Nous ne disserterons pas ici sur ces idées répétées inlassablement et dont le lecteur trouvera une retranscription mieux structurée dans "La gauche ne meurt jamais" de M. Paul Magnette. 
Par contre nous aimerions ici développer un sujet qui nous intéresse plus spécialement (voir Les Chroniques de l'Ancien Système) : celui de l'avenir des partis.

 

 Quatre arguments en faveur des partis ?


M. Di Rupo note que les évolutions récentes, aussi bien de la démocratie que des technologies, ont profondément labouré le champ politique (Chapitre 3). L'une des conséquences en est une désaffection des partis (pp 118-121). Même s'ils rassemblent de moins en moins de membres, les partis  ne sont pas pour autant dépassés. Pour l'auteur, ils sont au contraire indispensables car ils assurent :
  1. La cohésion entre les différents niveaux de pouvoir. 
  2. La stabilité pour le gouvernement grâce à une "majorité affermie" (p.119) assurée au  Parlement. 
  3. Des débats préparatoires aux sessions parlementaires. 
  4. Un  appui d’expertise fourni par les spécialistes du parti.
Ces quatre arguments sont assez facilement retournables:
  1.  D’une part, c’est bien le processus démocratique qui a voulu séparer les compétences entre différents niveaux de pouvoir et d’autre part il existe déjà des institutions qui s’occupent démocratiquement de la cohésion.
  2. Utiliser un parlement pour stabiliser un gouvernement, n’est-ce pas une forme de confiscation du pouvoir, ou au moins d’entorse à la séparation des pouvoirs ? M. Di Rupo utilise d'ailleurs l'expression "majorité affermie", n'est-ce pas contradictoire avec le principe même d'un débat ouvert si ce dernier est entendu comme le lieu d'échanges pouvant conduire à la décision autonome ?
  3. L'auteur  reconnait par ailleurs que la population est mieux formée et mieux informée, qu’elle est prête à s’impliquer dans la chose publique et que la technologie le permet plus facilement donc: n'existe-t-il pas aujourd’hui d’autres lieux de débats préparatoires ? Y compris des lieux démocratique (les Commissions) ou virtuels (les forums...) ? Le Parlement ne bénéficierait-il pas de meilleurs débats sans la confrontation des partis ? Et les 541 jours de négociation, présentés à plusieurs reprises par M. Di Rupo comme un événement douloureux mais globalement positif pour la Belgique est-il vraiment un bon exemple de la capacité des partis à gérer un compromis? En effet, que se serait-il passé sans parti ? La crise aurait-elle duré aussi longtemps ou bien les députés se seraient-ils mis d'accord entre eux, comme le prévoit la Constitution ? Auraient-ils osé se représenter devant les électeurs ou auraient-ils désigné un gouvernement. Enfin:
  4. L’information d’expertise n’est-elle pas aujourd'hui aisément accessible, précisément grâce aux technologies modernes. D’ailleurs le Parlement ne peut-il pas convoquer des experts? D'autre part, quel est le statut des Centres d'Etudes des Partis. Sont-ils vraiment constitués d'experts scientifiquement reconnus ou bien y trouve-t-on une pépinière pour l'idéologie du parti ?

Le Parti: obstacle au Progrès?


Nous avons eu l'occasion d'émettre ces remarques à M. Di Rupo lors d'une séance de présentation de son ouvrage le 21 septembre 2017. La question posée était globalement la suivante: " Vos quatre arguments pour sauvegarder les partis sont assez facilement retournables. Vous mentionnez les changements dans le champ politique et vous vous définissez comme un progressiste.  En tant que politicien chevronné, pouvez-vous imaginer que ces changements se dirigent vers un monde politique sans Parti ? Le Parti n'est-il pas devenu un obstacle au Progrès?"




Comme on peut le voir sur la vidéo, l'argumentation de M. Di Rupo se complète comme suit: "S'il n'y a pas de parti, gouverner sera presque impossible. Si la politique ne réussit pas à réguler la société, qui d'autre le fera ? Les entreprises ? Qui d'autre ? Personne." Ou bien encore: "Comment voulez-vous avancer si de manière permanente, sur chaque point, au Parlement ou au Gouvernement, tout change ? Comment voulez-vous faire ? Il faut un minimum de garde-fous... Il existe des discussions âpres mais le Parti permet d'arriver à un résultat. " (c'est l'argument 3, voir ci-dessus)

L'argument par l'absurde est encore utilisé: "Ce serait un affaiblissement sans nom s'il n'y avait pas de parti politique. Et cet affaiblissement va être à l'encontre de l'intérêt des citoyens. "
Monsieur Di Rupo reprend ensuite les éléments de son chapitre 3. La démocratie représentative ne suffit plus. Il faut y adjoindre une démocratie directe mais orchestrée et une démocratie contributive, régulée elle aussi. Dernier élément: il faut effectivement démocratiser les partis, cependant, toujours d'après M. Di Rupo, le parti socialiste s'est déjà largement inscrit dans cette optique.

Par l'absurde ?


Pour être recevable, la preuve par l'absurde nécessite que l'ensemble des alternatives soient étudiées. Visiblement pour M. Di Rupo il n'y a qu'une organisation possible, l'alternative étant le chaos. Dès lors, son raisonnement serait cohérent.  Toutefois, il est permis de douter aujourd'hui de la pertinence de cette vision. En effet il existe des systèmes politiques sans parti, y compris en démocratie (durant les premières années de notre pays par exemple ou dans certaines communes). Et il existe des régimes politiques non-démocratiques avec et sans parti.
M. Di Rupo en appelle à la nécessité d'une régulation mais l'ordre qu'il envisage est issu d'une instance non démocratique.
Est-il exclu d'imaginer de nouvelles conquêtes guidées par une régulation démocratique autonome?