jeudi 12 août 2021

Le doute, un danger pour la science et la démocratie ?

 

La Libre a publié une version courte du texte dans cette Carte Blanche.

Cette Carte Blanche a fait l'objet, dans La Libre également, d'une réponse de la part d'un collectif d'universitaires.  

Le doute, un danger pour la science et pour la démocratie ?


Le prétexte du doute est aujourd’hui devenue à la mode pour justifier les positions politiques les plus diverses. L’usage du doute serait essentiel pour garantir la recherche de la vérité. Et si au coeur de ce doute gisait un danger pour la science et pour la démocratie ? Au départ de déclarations de scientifiques mettant en doute la campagne de vaccination pour les adolescents, nous convoquerons Descartes et ses voyageurs de la forêt pour montrer que le doute n’est pas toujours la composante essentielle de la démarche scientifique.


Récemment, des universitaires ( https://covidrationnel.be/2021/06/26/considerations-sur-la-vaccination-anti-covid-des-enfants-et-des-adolescents/ ) ont mis en cause l’invitation gouvernementale à se faire vacciner directement adressée aux adolescents.  Mettant en doute à l’aide de leurs connaissances les arguments de la version officielle, leur conclusion est claire: La vaccination systématique des adolescents, alors que les effets à long terme sont peu connus est: « … un pari sur l’avenir que nous ne devrions jamais faire prendre à des enfants qui échappent très majoritairement aux bénéfices directs de la campagne vaccinale. Chaque parent doit en outre prendre pleinement conscience que, la vaccination demeurant formellement “optionnelle”, la responsabilité de ses conséquences incombe aux vaccinés majeurs – ou jugés tels – eux-mêmes et aux parents des enfants mineurs qui formeraient ce choix de manière “autonome”. Dans ces conditions, on ne peut qu’exhorter chacun à la plus grande prudence face à une démarche actuellement bien trop banalisée dans le discours ambiant, sans aucune remise en perspective des enjeux et conséquences potentielles »

Sur son blog, l’un des auteurs, virologue renommé précise sa position: « Je ne tiens pas à me mêler de la gestion politique de la crise. Ce qui me gène, ce sont les décisions qui sont prises, impliquant des millions de gens, sur base d’affirmations scientifiques fausses ou non étayées. Dire qu’il faut passer là-dessus pour ce qu’on décrète être le bien général au nom de la science me dérange. Toute mon énergie va donc vers une remise en question d’affirmations scientifiques présentées comme la vérité sans les nécessaires éléments de preuve. Ça s’arrête là. » ( https://bernardrentier.wordpress.com/2021/06/27/pourquoi-il-est-imprudent-denvisager-la-vaccination-contre-la-covid-19-pour-les-enfants-et-les-adolescents/ )

Nous partirons de cette dernière affirmation car elle exprime clairement l’usage du doute pour rappeler que des affirmations scientifiques fausses ou non étayées  ne peuvent être présentées comme des vérités, même au nom de l’intérêt général. Dans le même temps elle prétend vouloir s’extraire de la gestion politique et se limiter à une salutaire entreprise de protection de la vérité. Ça s’arrête là ?  Nous pensons que cette vision méconnait l’enjeu réel du moment et, au contraire, instille un climat délétère à la fois pour la science et pour la démocratie.





Doute ou soupçon ?


Le doute peut-il être invoqué sous toutes ses formes et par tout le monde ? Dans ce cas, le doute peut-il être brandi sur la place publique, contre le consensus, par un confrère rationnel au nom de la science ? Un scientifique cartésien peut-il utiliser une réthorique basée sur le doute ?  Comme l’article le prétend, le doute va-t-il « éclairer » la décision finale du citoyen ? Les Lumières et la science surgissent-elles du doute ?

Ceux qui louent le doute, parmi lesquels figurent certains scientifiques, répondront probablement oui à la plupart de ces questions. Toutefois nous allons apporter quelques bémols, sans toucher aux qualités intrinsèques du doute mais en le replaçant dans le contexte imaginé par son fondateur. Avant cela il convient d’éviter un écueil majeur en distinguant « doute » et « soupçon ». Ce dernier peut en effet se décliner à l’infini y compris à l’extérieur du monde scientifique. Nous ne prendrons qu’un seul exemple : rien ne permet de certifier que les objets répondront demain de la même façon aux lois de la physique qu’aujourd’hui. 


Descartes, père fondateur de la science moderne, construit sa philosophie, et sa science, sur le doute, pas sur le soupçon. Cependant le doute, chez Descartes lui-même, peut être provisoirement écarté, si les circonstances l’imposent.

Ainsi, dans le développement de sa méthode, pour évoquer la période sans connaissance scientifique établie, Descartes imagine un groupe de voyageurs perdus dans la forêt. Pour sortir de ce danger mortel, il n’y a qu’une seule solution, marcher droit devant soi jusqu’au dernier arbre. Ce n’est peut-être pas la solution la plus intelligente ou la plus efficace, mais c’est celle qui convient à la circonstance. Il n’est pas question que l’un des promeneurs prenne un autre chemin. Le doute qui aurait pour conséquence la remise en cause de la trajectoire de fuite, serait un non sens. Cet épisode fait partie intégrante du cheminement cartésien. Descartes semble évoquer notre situation : « Lorsqu’il n’est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables » (DESCARTES, Discours de la méthode, Garnier Flammarion, 1966, p. 53. ). Tout comme la première règle de l’attitude qu’il faut adopter lorsque la situation est devenue insondable est de respecter les lois et coutumes du pays. La deuxième étant de suivre avec fermeté son choix, même douteux.

Ce qui caractérise la démarche cartésienne, c’est la méthode, plus que le doute.

Traduite dans les mots d’aujourd’hui, la méthode cartésienne permet de contenir le réel et le doute dans une conclusion provisoire, elle-même encadrée par un consensus entre pairs. Cet assemblage fournit l’éclairage des Lumières. Etre éclairé, ce n’est pas être ébloui. Les Lumières permettent de distinguer le réel et de le saisir, elles ne le noient pas dans leur propre puissance. N’est-ce pas une autre façon d’évoquer la sortie d’une pensée divine ?


Profondément politique 


Parce qu’ils méconnaissent l’usage méthodique du doute, l’argumentation déployée sur le blog du virologue et surtout son mode de diffusion ne nous semblent pas rigoureusement scientifique au sens moderne du terme. Par contre, le propos soutient, contrairement à ce qui est affirmé, une position politique. Elle doit donc être analysée comme telle, c’est-à-dire sur ses conséquences possibles sur la société. 


L’intention des auteurs de l’article est d’éclairer les parents et leurs enfants sur l’existence d’effets secondaires potentiels, bien qu’encore inconnus. Pour autant cela éclaire-t-il vraiment le débat ? On peut en… douter. 


Par contre, mobiliser des universitaires pour mentionner que le courrier gouvernemental est bancal va immanquablement générer une récupération politique: « des scientifiques remettent en question la politique gouvernementale donc ils sont divisés. ».  Cet avis divergent représente un danger car il va alimenter le discours anti-scientifique. Si ce document était réservé à des professionnels, par exemple des médecins de première ligne, il pourrait atteindre son objectif d’éclairer le candidat vacciné, à travers le filtre de la connaissance du médecin. Mais le document est offert sans cadre, s’adressant à tous sans distinction. En ne s’inscrivant pas dans le canal ad hoc, Il laisse l’impression au mieux que ses auteurs n’y ont pas accès, au pire que la communauté scientifique est divisée. 

Or la division est le contraire du véritable fondement la démarche scientifique qui est le consensus. Le consensus bat comme un coeur entre une phase de discussion et une phase de rassemblement. Pour entrer dans ce mouvement, il faut acquérir des connaissances, souvent durant de longues études et être adoubé par et dans la communauté. Il est impossible que des adolescents puissent avoir accès à ce mouvement ni même qu’ils puissent être « éclairés scientifiquement », ni par la lettre qui les invite à se faire vacciner ni par les avis contraires. Autrement dit, ils se trouvent dans la situation des voyageurs de Descartes.


Un débat impossible ?


Mais alors faut-il tout admettre sans débattre ? Comment trouver un lieu pour le débat ? Il ne s’agit pas ici de prétendre que les citoyens doivent se taire et renoncer à la démocratie. Pour laisser une chance au débat, il faut remettre les pendules à l’heure de la crise. 

Dans un premier temps, les scientifiques remettent des avis qui correspondent, à l’issue du consensus animé par le doute méthodique, à la meilleure approche possible du réel. Ils délimitent le plausible, en écartant le fantasme d’une certitude absolue ET le gouffre du soupçon. 

Dans un second temps, le gouvernement transforme le plausible en décision démocratique. 

Ensuite vient le moment de l’évaluation des mesures, dans les enceintes parlementaires et dans les urnes, par les élus et par les citoyens, selon les règles en vigueur. Ici le débat trouve toute sa place et il sera animé par le doute et par le soupçon. 

Revenons aux voyageurs de Descartes. Dans notre société, le choix de leur direction de fuite est aujourd’hui basé sur la meilleure connaissance disponible et sur le régime politique démocratique. Dans les circonstances particulières qui engagent la survie d’une partie de la population (l’épidémie a déjà tué 4 millions de personnes dans monde), une critique publique prétextant le doute, qu’elle soit émise par un scientifique ou pas, remet en cause non pas tellement la pertinence de la décision prise mais bien la légitimité de la science et/ou de la démocratie. Certains scientifiques semblent ne pas saisir ce double danger abyssal. Au contraire, en se soustrayant au consensus, ils instillent une confusion entre éclairage et éblouissement, doute et soupçon. Ça s’arrête là! Mais n’est-ce pas déjà beaucoup trop loin ? 



François-Xavier HEYNEN

Docteur en philosophie des sciences

mardi 17 novembre 2020

Le terme exact est "sacrifié", "non-essentiel" est une insulte

Le terme exact est "sacrifié", "non-essentiel" est une insulte

 

Le gouvernement a trouvé pertinent de distinguer les commerces essentiels de ceux qui ne le sont pas. L’usage du terme « non essentiel » constitue une offense inutile envers celles et ceux auxquels il faudrait accorder et reconnaitre leur véritable statut: celui de sacrifié. Pourquoi les priver de cet honneur ? Aujourd’hui une jeune commerçante « non-essentielle » a décidé mettre fin à sa vie. Elle a été sacrifiée. Nous lui dédions ce texte et lui rendons l’hommage qui lui est du.

 

Le terme « essentiel » peut prendre différents sens.  Retenons les deux principaux « qui appartient à la nature propre de » ou bien « nécessaire - indispensable ».  Ces deux définitions induisent des différences profondes. En effet « nécessaire - indispensable » renvoie à des conditions qui doivent être impérativement rencontrées. On comprend aisément que l’alimentation et la santé doivent figurer parmi les commerces essentiels. Et personne ne se lèvera contre cette évidence.

Cependant, « essentiel » signifie aussi « qui appartient à la nature propre de ». Dans le cas présent: « la nature propre de… l’homme ».  D’une part, pour beaucoup de traditions, l’homme possède une nature sociale. L’homme n’est-il pas l’animal politique comme le disait Aristote ? D’autre part, est-il possible de déterminer la nature de l’homme sans y intégrer des valeurs ? Et ces valeurs, elles-mêmes, seront-elles universelles ou bien découleront-elles d’une communauté particulière, donc de choix ?

Pour respecter la nature humaine et la neutralité de l’Etat (autrement dit sans livrer ce dernier à des valeurs particulières), le gouvernement devrait donc reconnaître que tous les commerces sont essentiels.

 

De plus, ils sont essentiels doublement. D’une part car les commerces permettent aux citoyens de maintenir un lien social et de pouvoir vivre selon leurs diverses valeurs personnelles. D’autre part car ils sont essentiels pour la survie des commerçants. Ils sont donc essentiels au premier sens défini du terme pour des hommes, des femmes et leurs familles.

A cause de cela, qualifier ces activités de non-essentielles relève de l’injure, même dans les circonstances sanitaires de la pandémie. Il ne s’agit pas ici de discuter du bienfondé politico-scientifique du choix des fermetures de certains commerces. Le paradigme actuel indique qu’il faut limiter les contacts pour réduire la propagation du virus. Mais il s’agit, par contre, de rendre justice aux mots et aux personnes.

Ce dont il est vraiment question c’est d’un sacrifice et donc de sacrifiés, ni plus ni moins.

Classiquement, le sacrifice est une offrande dédiée à une divinité pour s’en assurer la bienveillance. Lors d’une cérémonie, l’objet est retranché du monde pour être intégré au monde sacré. Souvent cela signifie la destruction de cet objet ou éventuellement la mort d’une personne. Donc l’offrande bénéficie d’une grande valeur au moins symbolique. Son rôle est crucial et bénéfique à toute la société.  Aujourd’hui la situation épidémique est telle que les citoyens ont besoin, pour rétablir un équilibre social, d’offrir un sacrifice à la Santé publique.

Personne n’a envie d’être sacrifié. Personne n’a envie de sacrifier. Mais le sacrificateur devrait avoir la décence élémentaire de reconnaître que l’offrande est un sacrifice et que donc, peut-être plus que le reste, elle est essentielle à la cérémonie ! Alors, mesdames et messieurs les « non-essentiels », parmi lesquels figurait Alysson, nous vous présentons notre respect et notre reconnaissance.

 


François-Xavier HEYNEN

Philosophe

 

 

 

jeudi 10 septembre 2020

La science malade du Covid et des experts

 

La science malade du coronavirus et de ses experts

(Ce texte a fait l'objet d'une carte blanche dans le soir le 8 septembre 2020)

La caractéristique principale de la science par rapport aux autres disciplines qui créent du savoir est l’utilisation d’une méthode rationnelle sans cesse remise en doute au sein d’une communauté de personnes qui partagent un paradigme. Certains « experts » semblent l’oublier. Au risque de l’affaiblir.

Les scientifiques se réfèrent à la méthode cartésienne : le phénomène à observer doit d’abord faire l’objet d’une mise en doute profonde (c’est-à-dire que la façon dont il est expliqué est réexaminée), ensuite il est analysé et décomposé en éléments plus petits et plus directement étudiables. Chacun de ces petits éléments est lui-même étudié jusqu’à pouvoir être résumé à des « blocs » qui relèvent de l’évidence. Ensuite chacun de ces « blocs », si possibles mathématiques, sont réassemblés. Ainsi étudié jusqu’à sa structure élémentaire, le phénomène est scientifiquement connu (au moins provisoirement) et peut, éventuellement, profiter d’un modèle prédictif.

La plupart des scientifiques s’inscrivent dans cette démarche dont nous ne discuterons pas ici de la pertinence. Mais des déclarations de scientifiques dans la presse autour de la crise du coronavirus s’en écartent dangereusement.

Un rappel du déroulé des événements nous semble utile. L’arrivée du coronavirus est d’abord annoncée par la presse, sous les discours rassurants des politiques. La crise saute aux yeux lorsque le gouvernement décide de mesures drastiques, sur les conseils de ses cautions scientifiques, qui seront appelées indument « experts ». L’expertise présuppose une maitrise de la discipline. Mais quelle discipline gère-t-elle un phénomène aussi radicalement nouveau ? Cette dérive sémantique induit profondément en erreur.

Aussitôt, les polémiques entre « experts » vont fleurir. Ce qui est plutôt sain dans un contexte scientifique mais, dans notre cas, deux problèmes majeurs doivent être relevés : d’une part la population est rarement autant impactée directement par les polémiques scientifiques (certes la population sait qu’il existe des controverses entre savants mais ces dernières ne concernent pas sa survie immédiate) et d’autre part parce qu’il n’existe pas d’expertise de l’inconnu. A l’heure des réseaux sociaux ce dernier point est majeur et, sans doute, mal mesuré par les scientifiques eux-mêmes. L’apparition d’un « inconnu concret » a agi comme un « game changer » (pour reprendre une expression à la mode), disons un tabula rasa de la connaissance. Chacun a légitimement pu se retrancher, à égalité épistémologique, derrière le discours qui lui convient. Ainsi les avis exprimés par les leaders d’opinions sur le coronavirus se résumaient-ils presque toujours à un credo en leur propre grille d’analyse.

Surplombant la cacophonie des croyances, la force de la loi a été imposée. Le gouvernement a choisi la vision de la science des personnes qu’il avait désignées. En d’autres termes, le pouvoir politique a organisé la dernière étape de la méthode cartésienne, c’est-à-dire la recomposition des blocs élémentaires (et lacunaires). Formé par une construction politique sur base d’éléments scientifiques incertains, le bébé à défendre n’est pas un objet scientifique.

Le bébé a grandi et est attaqué de toutes parts. Les scientifiques utilisent des expressions comme « anti-science » ou « complotiste » pour contrer les critiques. Cette attitude, qui est en fait une argumentation ad hominem teintée d’arguments d’autorité, affaiblit la science. Car remettre en cause les décisions prises, les mesures, les analyses des cautions scientifiques et même le paradigme scientifique : ce n’est pas être anti-science ou complotiste, c’est revenir au fondement de la méthode cartésienne. Et discréditer toute critique, c’est défendre un… dogme. Bien sûr de nombreuses voix ne sont pas habilitées à développer une critique fondée mais les scientifiques doivent, eux, admettre, les raisons des critiques qui leur sont adressées. Nous en retiendrons trois :

Il y a d’abord les deux raisons conceptuelles rappelées plus haut et qui relèvent de la méthode : il n’existe pas d’expertise du néant et les politiques ne sont pas capables d’assurer le réassemblage des blocs. Ceci n’enlève rien à la pertinence de certaines expertises dans des disciplines qui étudient la problématique.


 

Enfin, une raison moins constitutive mais plus criante provient des conséquences des hypothèses formulées, car elles impliquent potentiellement la survie de chacun. Et les résultats obtenus font débat.

A nos yeux, ces critiques ne sont pas seulement valides pour questionner le travail effectué lors de la crise.  Pour ces actions, il revient aux scientifiques, de s’interroger, avec les outils qui sont les leurs. Et que de son côté, la Justice, internationale si nécessaire, devra évaluer les décisions politiques.

Les critiques concernent aussi, et peut-être principalement, le cadre du lien social qui, lui, relève de chaque citoyen. Quelle crédibilité encore accorder à ces sciences si leurs représentants les plus médiatisés s’écartent de la méthode cartésienne pour se justifier ? Comment recevoir les obligations sociétales qu’elles imposent si les résultats sont si discutés ? Et surtout comment éviter la contagion du discrédit vers les autres sciences ? Par exemple celles qui évoquent le changement climatique…

jeudi 20 août 2020

Expert et complotiste: phares et écueils de la science

 

Expert et complotiste: phares et écueils de la science

 Ce texte a été publié le 3 septembre 2020 dans Le Vif.

La crise engendrée par le coronavirus a troublé la perception de la science et les conditions de sa vulgarisation. Nous aimerions proposer une carte de lecture qui permet de situer les rôles des experts et des complotistes, non seulement dans la transmission de la science mais aussi dans sa construction: à la fois moteurs et freins. Nous établissons l’analogie avec une carte maritime sur laquelle sont tracés deux phares autour d’un passage aux courants impétueux. Ces phares ne peuvent être ni ignorés ni approchés car ils sont bâtis sur des récifs. La science pour être moderne doit naviguer entre eux, sur la mer du doute cartésien. N’est-ce pas justement l’opportunité que nous offre cette crise; nous jeter dans les courants fluctuants du doute ? Pour offrir, peut-être, la possibilité de régénérer la science…
Une formidable invitation au voyage.

 

 Phares, donc écueils

 

Décrivons notre carte. L’expert se définit comme une personne qui dispose d’une grande expérience et qui est apte à déclarer le vrai au regard du paradigme, autrement dit de l’état actuel des connaissances de la discipline. Le niveau de maîtrise de l’expert lui permet d’éclairer la situation, sa parole est précieuse, et c’est pourquoi nous le qualifierons symboliquement de phare. Dans le cas de la crise du Covid, ce phare est le plus puissant car il abrite un expert particulier: l’expert gouvernemental.  Son paradigme, qui constitue aussi la caution scientifique du pouvoir en place, reçoit automatiquement la bienveillance des médias, des firmes pharmaceutiques et des politiciens. Les médias car ils ont besoin des informations les plus crédibles possibles, ce qu’apporte le paradigme. Les firmes pharmaceutiques car elles ont besoin d’objectiver l’efficacité de leurs produits pour obtenir (ou conserver) l’homologation, ce que seul le paradigme permet. Les politiciens car en ont besoin pour asseoir leur pouvoir tout en se déresponsabilisant au nom de la crise sanitaire. L’expert est l’incarnation du paradigme, il est donc sans cesse entouré et défendu.

 

De l’autre côté du passage, ce que nous appellerons le complotiste constitue aussi un phare dans notre monde moderne. En effet, même si cela peut répugner l’amateur de rationalité, le complotiste éclaire le débat et ce depuis l’origine de la science moderne. Force est de constater qu’une étape d’essence complotiste se loge au fondement du cheminement cartésien. En effet, Descartes, qui veut éliminer tout doute pour atteindre la certitude, passe par le doute hyperbolique. C’est l’étape du « Malin génie » qui transmet aux hommes des informations fausses, ou, pire, à moitié vraies. A ce stade de la méditation métaphysique, tout n’est plus qu’incertitude. Et de ce chaos, via un dieu vérace, va bientôt émerger le cogito, puis la science moderne. Le scepticisme radical est un passage essentiel, à condition… d’en sortir. Le phare du complotiste nous semble bâti sur ce doute permanent: il est essentiel pour maintenir le doute, face au phare de l’expert. Et il est lui aussi courtisé par une triade. Il s’agit ici d’autres médias (par exemple de réinformation), de commerçants hétéroclites et de politiciens moins conventionnels.

De nombreuses attitudes authentiquement critiques (le lanceur d’alerte par exemple ou le scientifique ‘dissident’) ne relèvent pas du complotisme, terme qui d’ailleurs est parfois utilisé comme une injure. C’est que, fort heureusement, la navigation ne s’opère pas sur un phare ou l’autre.

 

 

 

Et pour cause : chaque phare cache un écueil. Pour celui du complotiste, le danger saute aux yeux: rester en permanence dans le doute ne permet jamais à la raison de s’enraciner. Le doute hyperbolique avorte la science en empêchant la formation du consensus et le développement du paradigme. C’est donc le lieu où vont proliférer des hypothèses invraisemblables, pour la plupart incompatibles entre elles. Et au cœur de ce flou vont naître des croyances, plus ou moins nouvelles, plus ou moins fantaisistes. Paradoxalement donc dans ce bouillon de doutes vont parfois être semés les germes de la crédulité, et pour certains l’absence de certitudes devient un fonds de commerce.  

 

Le récif de l’expert aussi est périlleux mais pour une autre raison. A force d’incarner une discipline et d’être au cœur d’enjeux colossaux, l’expert officiel risque d’empêcher l’émergence d’autres paradigmes ou même, plus simplement, les discussions au sein de son paradigme. La parole de l’expert n’est pas celle du doute scientifique, elle est celle de la maîtrise d’une discipline dont on pourrait oublier qu’elle n’en est qu’une, parmi d’autres.

 

Inutiles tirs croisés

 

Vu depuis le phare du complotiste,  l’écueil de l’expert constitue un risque potentiellement mortel dès que le paradigme semble incorrect ou dépassé. Le complotiste est rarement habilité à remettre en cause le paradigme scientifique. Mais il n’a pas besoin d’une autorisation d’ordre académique pour se livrer à ses analyses ou à ses attaques car il est accrédité par le doute hyperbolique. Détecter une faille dans les discours des experts, ou dans celui des politiciens autorisera le complotiste virulent à conspuer le paradigme tout entier. La voie est alors ouverte : si le paradigme est faux, alors ceux qui s’en nourrissent doivent être soit idiots, soit vendus. Il est alors cohérent de parler de « merdias » et/ou de « firmes pharmaceutiques honteuses » et/ou de « dictateurs » surtout que leurs missions sociétales sont respectivement l’information, la santé et la démocratie.

 

La réponse du phare de l’expert peut s’avérer inadéquate voire contre-productive lorsqu’elle se résume à une contre-argumentation de la critique hyperbolique par une négation ad complotium. Pour sortir du doute hyperbolique, la négation ou la mise au pilori ne suffisent pas. Pour y parvenir, il faut poser une instance vérace. Descartes avait mobilisé Dieu pour cette tâche. Mais qui peut s’en charger à l’heure du Covid ? En tous les cas, pas les experts car ils se sont déjà trop déchirés. A fortiori pas un expert seul. Peut-être une Académie des Sciences ou une société savante pourrait-elle non pas répéter des consignes mais bien dévoiler l’état de santé du paradigme ?

 

Chaque phare est légitime mais chacun devrait montrer son cap et détailler ses propres écueils  plutôt que de s’occuper des défauts de l’autre. Or nous assistons actuellement à une sorte de pitoyable chassé-croisé, gonflé à l’infini sur les réseaux sociaux, sans aucun avantage intellectuel ou sociétal. Le phare des experts traite bien trop souvent les critiques  comme si elles étaient l’apanage des complotistes. Et ces derniers sont satisfaits dès qu’ils ont pu révéler une faille dans le paradigme ou dans les propos officiels, ce qui en soi n’apporte rien. Trouver une erreur dans un discours ne dispense pas de la nécessaire raison pour construire une autre argumentation.

 

Le courant de la science

 

Devant la vague inédite du Covid, certains sont restés au large cherchant le passage, d’autres, qu’ils soient scientifiques ou complotistes, ont rejoint un phare, ou l’autre, espérant la lumière, se cramponnant au récif. Il nous semble que la science, pour être authentiquement moderne, doit prendre le risque de naviguer entre les deux phares. Le coronavirus a permis de revoir les certitudes des uns et des autres : en montrant publiquement les divergences entre scientifiques, en rappelant donc qu’une discipline scientifique se construit, peu à peu, autour du doute, selon une méthode rationnelle qui exige la transparence. Ceux qui intègrent cela naviguent déjà entre les deux phares en comprenant que l’enjeu réel se trouve dans la gestion efficace des courants marins, et probablement dans l’émergence d’un nouveau paradigme.

Celui qui ne navigue pas pense avoir raison, puisqu’il est tout contre la lumière de son phare, mais il se trompe car cet arrêt sur un récif n’est pas le passage espéré mais, à proprement parler, le naufrage. 
Alors… on prend le large ? Nous y croiserons des balises, des bouées et des bateaux avec des capitaines experts et/ou complotistes!

François-Xavier HEYNEN - 20 août 2020