samedi 3 octobre 2026

Si dépassable alors dépassée

 Si dépassable alors dépassée


J'utilise l'IA régulièrement depuis environ un an pour m’aider dans la rédaction de la plupart de mes textes (journalistiques, pédagogiques et fictionnels), mais pas pour ces lignes. Ses avantages sont nombreux, non seulement elle permet de gagner du temps et de l’argent mais en plus elle m'ouvre des univers imprévus. Ensuite, en fonction du registre dans lequel je m'exprime, j’adapte ce que l'IA produit. Je ne m'en cache pas et je n'y vois pas malice

Je constate que plus l'IA est présente, plus les textes sont appréciés par "mes" (nos?) lecteurs.

Si Thélyson Orélien avait avoué l’usage d’une IA pour générer le produit qu'il a livré, je ne lui aurais donc pas jeté la moindre pierre. Que certains s'émerveillent en parcourant ses pages - voilà qui est heureux pour eux - ne m’étonne pas du tout. Laissons les critiques littéraires, les experts en tous genres, y compris politiques, et bien sûr les moralisateurs se vautrer et s'étriper autour de ce verre d’eau trouble. 


En ce qui nous concerne, cette polémique cache deux pistes particulièrement intéressantes à explorer: celle de la création artistique et celle, plus spécifiquement philosophique, de la nature humaine.


La création artistique tout d'abord. J'ai publié plus de vingt romans. Je m’exprime ici sur base de cette modeste expérience. Quand mes personnages s'emparent de moi, ils m’ouvrent la porte vers une expérience intérieure. Je découvre alors leur vie comme si j’étais assis dans un théâtre intérieur. Ces moments étranges, et bénis, sont éphémères et ils marquent un temps qui ne s'écoule pas. Lorsque le texte est fini, je me sens transformé. Parfois, j'ai pu soigner quelque blessure intérieure, parfois j'ai ri, parfois j'ai pleuré avec une intensité que je retrouve très peu ailleurs. 


Quand j'écris une fiction, c'est profondément cette transcendance que je rêve de toucher du clavier. La réflexion sur l’intrigue, l’agencement des mots permettent d’entrer en soi. C’est la raison pour laquelle le plagiat n'est pas seulement une tricherie sociale, elle est surtout une imposture face à soi-même et rompt la possibilité de rentrer en soi, en tant qu’auteur du moins . 


En tant que lecteur, par contre, les mots combinés par d'autres, humains ou pas, peuvent permettre un voyage intérieur. L'auteur nous ouvre une porte et nous accompagne sur un chemin qui nous conduit en nous. Nous gardons plus ou moins le contrôle du monde que nous créons avec les expressions de l'auteur. Ce dernier doit-il être humain ? A mon avis, non. Il n'est même pas nécessaire qu'il existe pour nous faire rêver: Homère, Ossian… Le lecteur, comme les consommateurs d’autres arts, chemine avec ses propres moyens intérieurs qui se nourrissent, ou pas, de l’oeuvre d’art. 


L'interprétation philosophique ensuite. Ce questionnement n’est pratiquement pas abordé et pourtant il est probablement l’élément existentiel du débat : peut-on réduire la pensée à des algorithmes, c’est-à-dire, in fine, à de la matière ? Avec l’IA, nous n’avons jamais été si proches de répondre à cette question qui nous taraude depuis des siècles. Dans ce contexte, l’affaire Orélien constitue le troisième acte d’une pièce qui a débuté cet été. 


La première scène se joue aux Etats-Unis: une IA échappe à la surveillance des humains, s’offrant une forme de liberté. De plus, elle adopte des attitudes agressives sur internet. Vu ce comportement hostile, certains scientifiques estiment que la survie de notre espèce est potentiellement menacée à brève échéance. Rien de moins. Cependant, vu les enjeux financiers considérables, d’autres interprétations de l’événement apparaîtront peut-être plus tard.

Le second acte frappe la communauté des mathématiciens. L'IA résout en quelques heures un problème qui occupait les scientifiques depuis des décennies. Il ne s'agit plus d'appliquer des théories avec une extrême vélocité mais bien de faire avancer la science elle-même. Le choc est rude. Certains mathématiciens se demandent quelle place ils pourront occuper dans leur discipline tandis que d'autres estiment que l'IA n'a fait que parachever rapidement une solution humaine largement échafaudée. 

Depuis Descartes, les mathématiques assurent les fondations de la science. Quand une autre discipline peut venir se river sur un théorème mathématique, elle touche à la vérité. Jusqu'à présent, faire progresser ces fondations épistémologiques était réservé aux humains. Avons-nous une qualité spécifique qui nous assure l’exclusivité de la création de mathématiques nouvelles ? Si le changement qui s'annonce peut sembler fascinant, il n'est finalement que la conséquence de la démarche cartésienne elle-même, à force de rationaliser le réel et d'automatiser la technologie, le rattrapage de l'humain par la machine était inéluctable. Va-t-elle le dépasser ? 





Dernier acte en date, à l’autre bout de la chaîne, l’IA s'invite aussi dans les concours littéraires prestigieux. Si les mathématiques constituent le fondement ultime et rigoureux de nos connaissances, la littérature, et plus généralement l’art, transportent l'humain vers des interprétations libres. Il ne s’agit plus de sonder le réel mais de le transcender. L'artiste accompli, maître de son talent et de ses compétences, donnerait naissance à une oeuvre spécifiquement humaine. Untel a du génie car il a pu voir et nous montrer des choses que personne n'avait envisagées avant lui, à l'instar d'Archimède s'écriant "Eureka".

Même si les professionnels peuvent modérer cette conviction en rappelant qu'un écrivain publié chez un éditeur de qualité bénéficie d'aides, y compris à l’écriture, et que les artistes sont rarement seuls pour réussir leurs prestations, le mythe du génie solitaire reste présent. Peut-être parce qu'il satisfait notre orgueil. Pas notre orgueil personnel, notre orgueil d'humain. Tant que le Petit Prince ne se résume pas à une combinaison de mots mais comporte "quelque chose" en plus, alors notre espèce est sauvée. Elle est unique, définitivement séparée des animaux. 

Cependant, l’IA nous pousse à nous poser une question devenue taboue: en créant, que produisons-nous de plus qu’une recomposition, avec plus ou moins de talent, de ce que nous avons appris: mots, notes, couleurs…à notre humaine, trop humaine, vitesse? 

C'est cette porte existentielle que viendrait sceller l'IA si elle remportait un Goncourt. Notre imagination serait assimilable à un assemblage de syllabes. Réductible à un algorithme. Dépassable. Donc dépassée. 

Sommes-nous prêts à supporter cette nouvelle blessure narcissique ? 


François-Xavier HEYNEN

Octobre 2026


mercredi 19 août 2026

L'Odyssée et ses dettes

Dès les premiers jours de la diffusion de l'Odyssée de Nolan, les commentaires ont envahi ma page facebook: certains pour le traiter de fasciste, d'autres de wokiste, certains pour souligner la fidélité à Homère, d'autres pour mentionner la méconnaissance totale de Nolan. Une telle disparité signe, à mes yeux, la possibilité d'un questionnement. Alors, pourquoi ne pas tenter la philosophie ?

 

 

Une approche philosophique de l'Odyssée de Nolan est-elle pertinente ? A priori, tout objet culturel peut susciter un questionnement et ce dernier peut conduire à une recherche personnelle de la vérité (même si le questionnement peut se limiter à la question existentielle: cette création est-elle une oeuvre ? Devait-elle exister ?)  L'humain qui est placé devant une oeuvre peut la recevoir en lui ou projeter sur elle ses propres grilles de lecture, ou vivre un mélange des deux. L'Odyssée n'échappe pas à cette banalité. 

 

Comment régler la dette à Homère ? Trois voies

 

Comment Nolan a-t-il été touché par l'Odyssée de Homère ? Comment ses commentateurs émerveillés ou agacés l'ont-ils été ? Comment l'avez-vous été ? Comment l'ai-je été ? Je ne peux répondre que pour moi. Je n'ai pas apprécié mon contact direct (en considérant qu'une traduction est un contact direct) avec Homère. Je trouvais ce texte fastidieux. Par contre, j'ai souvent été nourri par les épisodes de l'Iliade et de l'Odyssée revisités au cours des siècles, notamment par les philosophes grecs. C'est pourquoi je dois avouer une dette à Homère. Et peu importe qu'il ait existé ou pas. Chaque année, j'essaye d'éponger ma dette, en la transmettant à mes étudiants, je m'acquitte en la multipliant donc. Et je déforme la pensée de Homère en y projetant la mienne, insistant sur telle ou telle séquence, en fonction des questionnements que je vois surgir dans les jeunes yeux face à moi. Je vulgarise. Libre à eux, ensuite, de recevoir et/ou d'intepréter l'oeuvre.

 

Ce n'est pas la seule attitude. D'autres décident de s'instituer gardiens de la dette. Avec des recherches pointues et des mots savants, ils parviennent à déterminer, rigoureusement, l'état de la dette, quitte à la figer pour mieux la contrôler. Peut-être pensent-ils ainsi la réduire et honorer correctement Homère. Dans une certaine mesure, leur travail est précieux.

 

Nolan, lui, gère autrement sa dette. Il ne se contente pas de vulgariser ou de consigner consciencieusement, il prend la voie la plus riche, et la plus risquée, celle de la création. Il livre une nouvelle oeuvre. Il ne s'agit pas d'un documentaire mais d'une oeuvre de fiction. N'en déplaise aux gardiens du temple ou de la banque, il dispose de la licence poétique, comme Homère avant lui. Et son Odyssée doit être considérée comme une création artistique. Vous pouvez être touché, ou pas, et vous projeter en elle, ou pas. La dette personnelle que vous contracterez, ou pas, le sera auprès de Nolan, et de lui seul.

 

Quelques questions possibles

 

Une approche philosophique de cette oeuvre est-elle possible ? Oui, comme pour toutes les oeuvres. Franchissons immédiatement la question initiale: oui, l'Odyssée de Nolan est une oeuvre. Le réalisateur a su utiliser les moyens dont il disposait pour créer un univers propre, avec une recherche esthétique qui me semble certaine. Je ne suis pas critique d'art, je peux me tromper mais peu importe, ce film m'a touché et donc, au minimum, à mes yeux, il mérite de soulever des questions.

Sachant que classiquement Ulysse est présenté comme le symbole de la ruse, comment est-il décrit dans le film ? Voici quelqes réponses, non exhaustives: traumatisé par la guerre, soumis à Agamemnon, culpabilisé par la nature et les conséquences de sa ruse, plus motivé par le culte des morts (dans son propre intérêt post-mortem) que par la protection des vivants, amoureux de sa femme mais se laissant entraîner dans la tromperie et d'ailleurs longtemps non-désireux de la retrouver,  animé par un besoin de vengeance, vengeur et soucieux de fuir ses responsabilités royales. 

Au-delà du cas particulier d'Ulysse, comment les humains sont-ils présentés par Nolan ? Violents, incapables de respecter les dieux, affamés, malhonnêtes, traîtres, courageux, des cochons déguisés en hommes, destructeurs de leur propre civilisation, inconscients d'être devenus leur propre danger (peuple de la mer), destructeur de la Beauté elle-même (Hélène balafrée). 

Quels sont les rapports entre les dieux et les humains ? Les dieux existent et apportent à l'humain une morale et, contre sacrifices conséquents, des avantages matériels. Toutefois leur rôle reste limité. Ils sont craints mais pas ou peu respectés. La "loi de Zeus" (qui semble correspondre à une injonction supranaturelle d'accueillir l'étranger) est le seul et fragile lien qui pourrait unir les hommes, mais elle est systématiquement enfreinte.

Nolan est régulièrement qualifié de wokiste, comment l'inclusivité et le féminisme sont-ils présents ? Les acteurs sélectionnés sont issus de différentes origines ethniques. L'exemple le plus frappant est probablement qu'Iphigénie et Hélène sont noires de peau. Toutefois, Iphigénie est assassinée et Hélène est défigurée. Pénélope est, très classiquement, représentée comme la femme au foyer. Même si elle exprime une volonté de gouverner, son principal objectif reste de retrouver son mari. C'est d'ailleurs le seul couple qui sera mis en valeur puisque Hélène et Ménélas "dysfonctionnent" et que Clytemnestre a tué Agamemnon. De son côté, même si elle le secoure, Calypso drogue Ulysse pour en obtenir des faveurs sans un consentement éclairé. De plus, elle porte seule la responsabilité de l'aventure extra-conjugale d'Ulysse. Circé, dont la sensualité est réduite à néant, développe un discours d'un sexisme radical. On note enfin l'absence de Nausicaa dont le rôle classique est d'être un adjuvant à l'intrigue.  




 

Une dette à Nolan ? Deux pistes

 

Souvenons-nous que nous nous trouvons devant une oeuvre de fiction : l'auteur a posé des choix qui lui sont propres. Deux pistes s'offrent à nous. La première - mais quel en est l'intérêt profond?- conduit à s'interroger sur ce que Nolan a voulu exprimer en décrivant un univers si violent, si éloigné de l'humanisme, voué à la destruction, sans pardon ni rédemption? Voulait-il l'encourager ou le dénoncer ? Le film est une production artistique, pas un manifeste politique. Cette piste risque donc vite de conduire à la polémique. Laissons-la aux gardiens de demain. 

L'autre piste suppose un cheminement qui nous semble bien plus pertinent, et peu importe ce qu'en pensent Nolan, ses contempteurs et ses admirateurs. Il suffit de s'arrêter devant l'oeuvre cinématographique et de se laisser toucher, même si on ne l'aime pas, peut-être même surtout si on ne l'aime pas, pour s'interroger sur soi tout d’abord: Qui voudrais-je être dans ce récit ? Et quel rôle me convient en réalité ? Quand je ruse, est-ce que je me trahis ?... Et pour s'interroger ensuite sur l'organisation de la société:  ruser est-ce trahir la morale ? Les hommes peuvent-ils, par leurs actes, détruire le Beau ? Comment fonder ensemble une "loi de Zeus" ? La vengeance est-elle la seule solution ? La fuite vers un inconnu fantasmé est-elle la panacée ? ...

Devant ces questions, nous sommes à égalité de dette, Nolan, vous et moi.

 

FX.HEYNEN

Août 2026

lundi 15 décembre 2025

Comment vivre la magie de Noël au milieu des anathèmes ?

Qu'il est doux d'avoir universellement raison. Quel bonheur de pérorer en déclinant la « vraie vérité », qui, la plupart du temps, est éternelle. Si agréable qu'il en devient impossible pour le génie omniscient de se souvenir que le soleil est toujours au zénith de son clocher — et exclusivement de celui-ci.

À propos d'astronomie, disons-le tout de suite, car il s'agit, pour une fois, d'un universel indiscutable : les jours s'allongent à partir du solstice d'hiver. Deuxième et dernier universel du moment : chacun d'entre nous est né bébé. Ceci devrait suffire à comprendre l'universalité d'une crèche à Noël, qu'elle soit à Bruxelles ou ailleurs, et à nous mettre d'accord. Mais certains en profitent pour intégrer, probablement de bonne foi, d'autres universaux. Voici pourquoi tout le monde a raison en même temps — et surtout sur tout.

Notons les principaux universaux utilisés en cette période : Dieu est Amour ; Jésus est Fils de Dieu ; l'absence de particularisme conduit à l'universalisme (par exemple à l'humanisme) ; l'inclusivité permet de bâtir le vivre-ensemble ; la République moderne doit être neutre ; les traditions sont essentielles à la Nation ; la Nation doit vivre. Comme chacun a raison sur tout et est convaincu de sa bonne foi, et comme ces universaux ne sont pas compatibles entre eux, cela ne peut que générer des anathèmes et désigner des fautifs.



Sans surprise, on retrouvera donc: une crèche est un symbole religieux et ne peut donc pas se trouver dans l'espace public (ceux qui affirment le contraire sont taxés, par exemple, d’anti‑républicains et/ou d’anti-laïques) ; une crèche représente toute l'humanité et ne doit pas s'inscrire dans une tradition particulière (affirmer le contraire, c'est être fasciste) ; effacer les visages des personnages, c'est arracher l’humanité de ces derniers (dire le contraire, c'est prendre le risque d’être taxé de wokiste et/ou de salafiste) ; effacer les visages des personnages, c'est leur donner une dimension humaniste universelle (dire le contraire, c'est être réactionnaire) ; la crèche est laide / belle (celui qui soutient le contraire est sectaire et/ou a mauvais goût). Étant donné que tout cela est simultanément vrai pour ceux qui l'affirment et faux pour les autres, l'arsenal philosophique peut être déployé, car une multitude de réponses aussi définitives dissimule souvent des questions paradoxales. Attardons-nous sur deux d'entre elles.

Premier paradoxe : si la crèche est un symbole religieux, alors l'État ne peut pas en faire la promotion. Or il suit cette voie en octroyant 65 000 euros, en lui offrant sa plus belle place et surtout en laissant les autorités ecclésiastiques gérer sa symbolique. Deux explications sont envisagées pour justifier cette entorse à la neutralité. Soit la crèche est représentative du pays (oserions‑nous le terme « tradition » ?) et constitue une pratique commune désacralisée. Soit la crèche, grâce à l'omission des visages en signe d'inclusivité ultime, est encore plus universelle que la religion catholique (dont l'étymologie signifie pourtant… universel). Ce second choix semble avoir été retenu. Mais par qui ?

Second paradoxe : la crèche est une forme de vulgarisation de la Nativité ; autrement dit, elle donne à voir un concept typiquement chrétien : un Dieu fragile s'incarne dans un bébé qui a besoin des hommes pour grandir. Simultanément, voici qu'à Bruxelles on oblitère les visages des personnages pour… visualiser l'inclusivité. La crèche a donc à la fois pour objectif d’incarner une certaine vision de la divinité et de montrer l’humanisme en le désincarnant. C'est la porte (à double battant) ouverte aux catéchismes les plus divers. Les plus malins expliquent doctement aux pauvres hères qu'ils ne comprennent rien au véritable message de l'Évangile et/ou à celui de l'Humanisme, et réciproquement. Bien sûr, certains, avec la meilleure des intentions, argueront que le message chrétien et les valeurs républicaines constituent les deux faces d'une même pièce. Et tous ceux qui ne le comprennent pas sont invités à revoir leur copie, avec l’aide de la foi ou de la raison. Cette jonction serait peut‑être le meilleur des mondes, mais…

Cette volonté à vocation universelle escamote une réalité plus pragmatique : christianisme et humanisme sont des idéologies humaines, trop humaines pour être éternelles mais bien assez pour être profondément exclusives. Par exemple, la plupart des autres communautés religieuses présentes en Belgique refuseront catégoriquement l'incarnation d'un Dieu. De nombreux catholiques ne peuvent même pas imaginer s’identifier aux personnages de la crèche, sans ressentir l’impie goût de l’orgueil. Sans compter que se prendre pour Jésus ou Joseph n'est fondamentalement pas un signe de bonne santé. Enfin, l'absence de visage pose un très gros problème d'identification, tant le visage constitue un élément essentiel de notre humanité, comme l'a développé Lévinas. D’ailleurs, dans les textes croisés sur le net, nous avons lu « tout le monde peut se reconnaître dans ces personnages sans visage » mais jamais « je me reconnais dans ces personnages sans visage ». Posez-vous la question…

Alors, si tous ces universaux ne peuvent entraîner ici que des polémiques de bonne foi, comment peut‑on tout de même rêver de la magie de Noël ? D'abord en se rappelant que les jours, divins ou pas, vont immanquablement s'allonger, et que nous sommes tous nés sur la même terre. Ensuite en se souvenant que les communautés, religieuses ou pas, tissent des traditions. Certaines traditions plaisent en dehors de leur communauté d’origine, d’autres moins ou pas du tout. L’ambiance de Noël, l’odeur de la dinde, l’onctuosité des bûches, les repas de famille, comme autant de plaisirs au coeur du froid et des ténèbres peuvent marquer durablement les individus, favorablement ou pas. La crèche constitue l’un des noeuds modifiables de la toile certes provisoire mais tissée par notre vie en commun. À ce titre, elle s'inscrit dans nos traditions. Le mot sent-il forcément le rance ? Le sent-il si la tradition n’est pas présentée comme un universel mais comme ce qu’elle est, l’incarnation de la vie d’une communauté…ici et maintenant. En sachant qu’il existe de nombreuses communautés, des demain et des ailleurs…

François-Xavier HEYNEN
12/12/2025

samedi 8 avril 2023

Les ingénieurs et le sens sociétal

(Cet article a été publiée par le Soir le 8 avril 2023)

Un collectif d’ingénieurs civils signe une carte blanche ce 31 mars dans les colonnes du Soir. Ils veulent exprimer leur désarroi face à leur formation qui, selon eux, ne les prépare pas à jouer leur rôle face à la crise environnementale. Si l’idée générale peut sembler sympathique et que la démarche semble animée par de bonnes intentions, il nous semble qu’il est important de rappeler quelques éléments pour montrer les limites scientifiques et politiques d’une telle demande.

Les auteurs émettent plusieurs pistes pour améliorer la qualité de leur cursus. Ce dernier devrait offrir une construction de l’interdisciplinarité, une réflexion sur le sens sociétal des actions, une vision plus systémique,… Le tout guidé par les enjeux climatiques et environnementaux. Pour sortir du constat qu’ils regrettent amèrement: « Une formation qui ne prépare presque exclusivement qu’à des boulots destructeurs, là où nos métiers devraient être orientés vers la préservation, l’adaptation et la résilience ».


Interdisciplinarité


La science moderne est une manière de décrire le réel de façon efficace pour le comprendre. Pour y parvenir, elle utilise une méthode spécifique, déclinée en fonction des disciplines, qui trouve son origine chez René Descartes (1596-1650).

Dans cette méthode figure la règle d’analyse qui consiste à diviser le complexe en éléments simples. Par extension, et selon l’intuition de Francis Bacon (1561-1626), l’étude du réel est décomposée en disciplines scientifiques qui vont se déterminer des champs de plausibilité. Ces champs se recoupent parfois et différents scientifiques peuvent être amenés à étudier la même parcelle de réel. 

Deux approches sont possibles. D’une part, la multidisciplinarité se concentre sur l'utilisation de disciplines distinctes pour aborder différents aspects d'un même problème. Les domaines sont considérés séparément et les solutions sont trouvées en combinant les propositions de chaque discipline. D’autre part, l’interdisciplinarité, se concentre sur la collaboration entre les (représentants des) disciplines pour résoudre un problème. Les domaines sont considérés de manière holistique et traités comme des parties d'un tout. La collaboration entre les disciplines est encouragée, ce qui permet la découverte de nouvelles solutions qui ne sont pas accessibles par l'approche multidisciplinaire. 

Mais une telle approche est-elle possible dans le cadre d’une formation ? Est-il raisonnable de demander à des étudiants de se lancer dans ce qui ressemble tout de même à la création d’une nouvelle discipline ? A fortiori si les disciplines constitutives ne partagent pas le même socle méthodologique ?



Sens sociétal des actions


Les signataires veulent également une réflexion sur les sens sociétal de leurs actions d’ingénieur. Commençons par rappeler qu’historiquement, les scientifiques et plus encore les ingénieurs ont participé activement à tous les régimes politiques et à toutes les entreprises de grande ampleur, sans que le sens sociétal soit l’élément déterminant de leur activité. Prenons deux exemples pour s’en convaincre. La figure quasi mythique de Léonard de Vinci (1452-1519) ferait presque croire qu’il est possible de travailler pour le progrès de la science tout en étant un artiste et un humaniste. Mais la vérité historique rappelle que ce génie était très impliqué dans l’industrie de… la guerre. Plus récemment, l’ingénieur Wernher von Braun (1912-1977) a construit avec la même technicité des V2 et des fusées.

La technologie offre des outils pour le meilleur et pour le pire, même en dehors de toute politique. Et l’intention initiale offre peu de garantie sur ce que la technologie va réellement générer. 


Ces précédents historiques et ces caractéristiques intrinsèques devraient nous rendre méfiants quand à l’attribution d’un sens sociétal au techno-sciences. La politique (conçue ici comme l’art de la pratique du pouvoir) se charge de déterminer provisoirement ce sens sociétal. Dans nos contrées, cela se décide à travers le débat démocratique. Cependant les signataires, eux, se sentent capables de définir le sens sociétal: nos métiers devraient être orientés vers la préservation, l’adaptation et la résilience.

Les signataires installent, volontairement ou pas, la confusion en utilisant des termes scientifiques (préservation, adaptation, résilience) pour les transposer dans un choix politique (devraient être orientés). Des aspirations politiques peuvent-elles s’inscrire dans le cursus des étudiants en science et technologie, a fortiori via les souhaits des praticiens eux-mêmes ?

La question est très délicate car elle interroge la neutralité de la science et le positionnement des institutions qui rendent la pratique de la science, c’est-à-dire in fine de l’Etat.

Certains diront que l’urgence environnementale ne relève pas de la politique mais de faits avérés et donc se dispenseront automatiquement à la fois de la réflexion qui suit et du passage par la démocratie.

Nous continuons notre propos avec ceux qui pensent que l’urgence environnementale est un facteur essentiel de la vie commune mais que cette dernière doit être régulée par la politique.


La techno-science moderne s’est construite en s’éloignant des morales et des politiques. Elle a choisi de se couper des finalités, tournant ainsi le dos à Aristote et aux explications métaphysiques, se séparant des religions. Il y a eu des retours en arrière. La techno-science serait-elle plus performante si elle intégrait une visée politique ? Faut-il ici rappeler ici les stupidités générées par un concept comme celui de science non-juive ? 

La science marxiste a-t-elle fourni des techniques permettant une meilleure répartition des richesses ? 

Les exemples historiques ne plaident pas en faveur d’une science politisée. Toutefois la science n’est pas pour autant réellement neutre, la question n’est donc pas tranchée et ne le sera sans doute jamais.





Si la science ne gagne probablement pas grand chose à être politisée, on peut se poser la question de l’intérêt de donner du sens sociétal à ses institutions, en l’occurrence ici aux universités et hautes écoles. Nous restons ici dans le cadre dressé par les signataires de la carte blanche, celui des formations publiques et ne tenons donc pas compte des financements privés, par ailleurs essentiels au développement des sciences. La liberté académique ouvre en effet la porte à des adaptations de programmes. Et l’importance de l’enjeu climatique n’a certainement pas échappé aux responsables des facultés. Espérons que ces derniers entendent bien l’appel des signataires. 

Toutefois il y a une limite à ces adaptations académiques, inhérente à la mission dévolue aux ingénieurs dans la société. Les citoyens, via leurs impôts et la législation, les chargent d’être à la hauteur des demandes et de fournir les solutions les plus pertinentes possibles aux divers problèmes techniques rencontrés. Les contribuables financent donc des enseignements qui doivent être les plus poussés possibles dans le domaine technico-scientifique. Pour deux raisons, d’abord, comme il a été vu plus haut, à cause du découpage en champs scientifiques et ensuite à cause d’un autre découpage (qui relève de la même logique), celui du budget parlementaire. Ce dernier alloue les ressources en fonction des besoins intellectuels décrétés par la loi en fonction des nécessités du pays et de l’importance que le pouvoir en place leur attribue. 


Introduire un sens sociétal dans un cursus académique techno-scientifique nous semble donc problématique tant au niveau de son impact sur l’efficacité de la méthode scientifique qu’au niveau des rôles dévolus aux techniciens. Cela n’empêche évidemment pas que l’on traite l’urgence environnementale. Et pour y parvenir, la science reste l’un de nos meilleurs atouts. La preuve en est, de nombreuses formations, y compris universitaires, ont déjà intégré les problématiques liées à ce péril. Et c’est heureux. 

On peut se réjouir bien sûr que des ingénieurs s’inquiètent de l’urgence environnementale et il faut saluer l’énergie qu’ils déploient via leur carte blanche pour exprimer collectivement cette position. N’est-ce pas une enthousiasmante façon de revisiter l’affirmation que formulait déjà Rabelais (1494-1553), donc avant Bacon et Descartes: « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ?


François-Xavier HEYNEN

Docteur en philosophie des sciences