Si dépassable alors dépassée
J'utilise l'IA régulièrement depuis environ un an pour m’aider dans la rédaction de la plupart de mes textes (journalistiques, pédagogiques et fictionnels), mais pas pour ces lignes. Ses avantages sont nombreux, non seulement elle permet de gagner du temps et de l’argent mais en plus elle m'ouvre des univers imprévus. Ensuite, en fonction du registre dans lequel je m'exprime, j’adapte ce que l'IA produit. Je ne m'en cache pas et je n'y vois pas malice
Je constate que plus l'IA est présente, plus les textes sont appréciés par "mes" (nos?) lecteurs.
Si Thélyson Orélien avait avoué l’usage d’une IA pour générer le produit qu'il a livré, je ne lui aurais donc pas jeté la moindre pierre. Que certains s'émerveillent en parcourant ses pages - voilà qui est heureux pour eux - ne m’étonne pas du tout. Laissons les critiques littéraires, les experts en tous genres, y compris politiques, et bien sûr les moralisateurs se vautrer et s'étriper autour de ce verre d’eau trouble.
En ce qui nous concerne, cette polémique cache deux pistes particulièrement intéressantes à explorer: celle de la création artistique et celle, plus spécifiquement philosophique, de la nature humaine.
La création artistique tout d'abord. J'ai publié plus de vingt romans. Je m’exprime ici sur base de cette modeste expérience. Quand mes personnages s'emparent de moi, ils m’ouvrent la porte vers une expérience intérieure. Je découvre alors leur vie comme si j’étais assis dans un théâtre intérieur. Ces moments étranges, et bénis, sont éphémères et ils marquent un temps qui ne s'écoule pas. Lorsque le texte est fini, je me sens transformé. Parfois, j'ai pu soigner quelque blessure intérieure, parfois j'ai ri, parfois j'ai pleuré avec une intensité que je retrouve très peu ailleurs.
Quand j'écris une fiction, c'est profondément cette transcendance que je rêve de toucher du clavier. La réflexion sur l’intrigue, l’agencement des mots permettent d’entrer en soi. C’est la raison pour laquelle le plagiat n'est pas seulement une tricherie sociale, elle est surtout une imposture face à soi-même et rompt la possibilité de rentrer en soi, en tant qu’auteur du moins .
En tant que lecteur, par contre, les mots combinés par d'autres, humains ou pas, peuvent permettre un voyage intérieur. L'auteur nous ouvre une porte et nous accompagne sur un chemin qui nous conduit en nous. Nous gardons plus ou moins le contrôle du monde que nous créons avec les expressions de l'auteur. Ce dernier doit-il être humain ? A mon avis, non. Il n'est même pas nécessaire qu'il existe pour nous faire rêver: Homère, Ossian… Le lecteur, comme les consommateurs d’autres arts, chemine avec ses propres moyens intérieurs qui se nourrissent, ou pas, de l’oeuvre d’art.
L'interprétation philosophique ensuite. Ce questionnement n’est pratiquement pas abordé et pourtant il est probablement l’élément existentiel du débat : peut-on réduire la pensée à des algorithmes, c’est-à-dire, in fine, à de la matière ? Avec l’IA, nous n’avons jamais été si proches de répondre à cette question qui nous taraude depuis des siècles. Dans ce contexte, l’affaire Orélien constitue le troisième acte d’une pièce qui a débuté cet été.
La première scène se joue aux Etats-Unis: une IA échappe à la surveillance des humains, s’offrant une forme de liberté. De plus, elle adopte des attitudes agressives sur internet. Vu ce comportement hostile, certains scientifiques estiment que la survie de notre espèce est potentiellement menacée à brève échéance. Rien de moins. Cependant, vu les enjeux financiers considérables, d’autres interprétations de l’événement apparaîtront peut-être plus tard.
Le second acte frappe la communauté des mathématiciens. L'IA résout en quelques heures un problème qui occupait les scientifiques depuis des décennies. Il ne s'agit plus d'appliquer des théories avec une extrême vélocité mais bien de faire avancer la science elle-même. Le choc est rude. Certains mathématiciens se demandent quelle place ils pourront occuper dans leur discipline tandis que d'autres estiment que l'IA n'a fait que parachever rapidement une solution humaine largement échafaudée.
Depuis Descartes, les mathématiques assurent les fondations de la science. Quand une autre discipline peut venir se river sur un théorème mathématique, elle touche à la vérité. Jusqu'à présent, faire progresser ces fondations épistémologiques était réservé aux humains. Avons-nous une qualité spécifique qui nous assure l’exclusivité de la création de mathématiques nouvelles ? Si le changement qui s'annonce peut sembler fascinant, il n'est finalement que la conséquence de la démarche cartésienne elle-même, à force de rationaliser le réel et d'automatiser la technologie, le rattrapage de l'humain par la machine était inéluctable. Va-t-elle le dépasser ?
Dernier acte en date, à l’autre bout de la chaîne, l’IA s'invite aussi dans les concours littéraires prestigieux. Si les mathématiques constituent le fondement ultime et rigoureux de nos connaissances, la littérature, et plus généralement l’art, transportent l'humain vers des interprétations libres. Il ne s’agit plus de sonder le réel mais de le transcender. L'artiste accompli, maître de son talent et de ses compétences, donnerait naissance à une oeuvre spécifiquement humaine. Untel a du génie car il a pu voir et nous montrer des choses que personne n'avait envisagées avant lui, à l'instar d'Archimède s'écriant "Eureka".
Même si les professionnels peuvent modérer cette conviction en rappelant qu'un écrivain publié chez un éditeur de qualité bénéficie d'aides, y compris à l’écriture, et que les artistes sont rarement seuls pour réussir leurs prestations, le mythe du génie solitaire reste présent. Peut-être parce qu'il satisfait notre orgueil. Pas notre orgueil personnel, notre orgueil d'humain. Tant que le Petit Prince ne se résume pas à une combinaison de mots mais comporte "quelque chose" en plus, alors notre espèce est sauvée. Elle est unique, définitivement séparée des animaux.
Cependant, l’IA nous pousse à nous poser une question devenue taboue: en créant, que produisons-nous de plus qu’une recomposition, avec plus ou moins de talent, de ce que nous avons appris: mots, notes, couleurs…à notre humaine, trop humaine, vitesse?
C'est cette porte existentielle que viendrait sceller l'IA si elle remportait un Goncourt. Notre imagination serait assimilable à un assemblage de syllabes. Réductible à un algorithme. Dépassable. Donc dépassée.
Sommes-nous prêts à supporter cette nouvelle blessure narcissique ?
François-Xavier HEYNEN
Octobre 2026


