mercredi 19 août 2026

L'Odyssée et ses dettes

Dès les premiers jours de la diffusion de l'Odyssée de Nolan, les commentaires ont envahi ma page facebook: certains pour le traiter de fasciste, d'autres de wokiste, certains pour souligner la fidélité à Homère, d'autres pour mentionner la méconnaissance totale de Nolan. Une telle disparité signe, à mes yeux, la possibilité d'un questionnement. Alors, pourquoi ne pas tenter la philosophie ?

 

 

Une approche philosophique de l'Odyssée de Nolan est-elle pertinente ? A priori, tout objet culturel peut susciter un questionnement et ce dernier peut conduire à une recherche personnelle de la vérité (même si le questionnement peut se limiter à la question existentielle: cette création est-elle une oeuvre ? Devait-elle exister ?)  L'humain qui est placé devant une oeuvre peut la recevoir en lui ou projeter sur elle ses propres grilles de lecture, ou vivre un mélange des deux. L'Odyssée n'échappe pas à cette banalité. 

 

Comment régler la dette à Homère ? Trois voies

 

Comment Nolan a-t-il été touché par l'Odyssée de Homère ? Comment ses commentateurs émerveillés ou agacés l'ont-ils été ? Comment l'avez-vous été ? Comment l'ai-je été ? Je ne peux répondre que pour moi. Je n'ai pas apprécié mon contact direct (en considérant qu'une traduction est un contact direct) avec Homère. Je trouvais ce texte fastidieux. Par contre, j'ai souvent été nourri par les épisodes de l'Iliade et de l'Odyssée revisités au cours des siècles, notamment par les philosophes grecs. C'est pourquoi je dois avouer une dette à Homère. Et peu importe qu'il ait existé ou pas. Chaque année, j'essaye d'éponger ma dette, en la transmettant à mes étudiants, je m'acquitte en la multipliant donc. Et je déforme la pensée de Homère en y projetant la mienne, insistant sur telle ou telle séquence, en fonction des questionnements que je vois surgir dans les jeunes yeux face à moi. Je vulgarise. Libre à eux, ensuite, de recevoir et/ou d'intepréter l'oeuvre.

 

Ce n'est pas la seule attitude. D'autres décident de s'instituer gardiens de la dette. Avec des recherches pointues et des mots savants, ils parviennent à déterminer, rigoureusement, l'état de la dette, quitte à la figer pour mieux la contrôler. Peut-être pensent-ils ainsi la réduire et honorer correctement Homère. Dans une certaine mesure, leur travail est précieux.

 

Nolan, lui, gère autrement sa dette. Il ne se contente pas de vulgariser ou de consigner consciencieusement, il prend la voie la plus riche, et la plus risquée, celle de la création. Il livre une nouvelle oeuvre. Il ne s'agit pas d'un documentaire mais d'une oeuvre de fiction. N'en déplaise aux gardiens du temple ou de la banque, il dispose de la licence poétique, comme Homère avant lui. Et son Odyssée doit être considérée comme une création artistique. Vous pouvez être touché, ou pas, et vous projeter en elle, ou pas. La dette personnelle que vous contracterez, ou pas, le sera auprès de Nolan, et de lui seul.

 

Quelques questions possibles

 

Une approche philosophique de cette oeuvre est-elle possible ? Oui, comme pour toutes les oeuvres. Franchissons immédiatement la question initiale: oui, l'Odyssée de Nolan est une oeuvre. Le réalisateur a su utiliser les moyens dont il disposait pour créer un univers propre, avec une recherche esthétique qui me semble certaine. Je ne suis pas critique d'art, je peux me tromper mais peu importe, ce film m'a touché et donc, au minimum, à mes yeux, il mérite de soulever des questions.

Sachant que classiquement Ulysse est présenté comme le symbole de la ruse, comment est-il décrit dans le film ? Voici quelqes réponses, non exhaustives: traumatisé par la guerre, soumis à Agamemnon, culpabilisé par la nature et les conséquences de sa ruse, plus motivé par le culte des morts (dans son propre intérêt post-mortem) que par la protection des vivants, amoureux de sa femme mais se laissant entraîner dans la tromperie et d'ailleurs longtemps non-désireux de la retrouver,  animé par un besoin de vengeance, vengeur et soucieux de fuir ses responsabilités royales. 

Au-delà du cas particulier d'Ulysse, comment les humains sont-ils présentés par Nolan ? Violents, incapables de respecter les dieux, affamés, malhonnêtes, traîtres, courageux, des cochons déguisés en hommes, destructeurs de leur propre civilisation, inconscients d'être devenus leur propre danger (peuple de la mer), destructeur de la Beauté elle-même (Hélène balafrée). 

Quels sont les rapports entre les dieux et les humains ? Les dieux existent et apportent à l'humain une morale et, contre sacrifices conséquents, des avantages matériels. Toutefois leur rôle reste limité. Ils sont craints mais pas ou peu respectés. La "loi de Zeus" (qui semble correspondre à une injonction supranaturelle d'accueillir l'étranger) est le seul et fragile lien qui pourrait unir les hommes, mais elle est systématiquement enfreinte.

Nolan est régulièrement qualifié de wokiste, comment l'inclusivité et le féminisme sont-ils présents ? Les acteurs sélectionnés sont issus de différentes origines ethniques. L'exemple le plus frappant est probablement qu'Iphigénie et Hélène sont noires de peau. Toutefois, Iphigénie est assassinée et Hélène est défigurée. Pénélope est, très classiquement, représentée comme la femme au foyer. Même si elle exprime une volonté de gouverner, son principal objectif reste de retrouver son mari. C'est d'ailleurs le seul couple qui sera mis en valeur puisque Hélène et Ménélas "dysfonctionnent" et que Clytemnestre a tué Agamemnon. De son côté, même si elle le secoure, Calypso drogue Ulysse pour en obtenir des faveurs sans un consentement éclairé. De plus, elle porte seule la responsabilité de l'aventure extra-conjugale d'Ulysse. Circé, dont la sensualité est réduite à néant, développe un discours d'un sexisme radical. On note enfin l'absence de Nausicaa dont le rôle classique est d'être un adjuvant à l'intrigue.  




 

Une dette à Nolan ? Deux pistes

 

Souvenons-nous que nous nous trouvons devant une oeuvre de fiction : l'auteur a posé des choix qui lui sont propres. Deux pistes s'offrent à nous. La première - mais quel en est l'intérêt profond?- conduit à s'interroger sur ce que Nolan a voulu exprimer en décrivant un univers si violent, si éloigné de l'humanisme, voué à la destruction, sans pardon ni rédemption? Voulait-il l'encourager ou le dénoncer ? Le film est une production artistique, pas un manifeste politique. Cette piste risque donc vite de conduire à la polémique. Laissons-la aux gardiens de demain. 

L'autre piste suppose un cheminement qui nous semble bien plus pertinent, et peu importe ce qu'en pensent Nolan, ses contempteurs et ses admirateurs. Il suffit de s'arrêter devant l'oeuvre cinématographique et de se laisser toucher, même si on ne l'aime pas, peut-être même surtout si on ne l'aime pas, pour s'interroger sur soi tout d’abord: Qui voudrais-je être dans ce récit ? Et quel rôle me convient en réalité ? Quand je ruse, est-ce que je me trahis ?... Et pour s'interroger ensuite sur l'organisation de la société:  ruser est-ce trahir la morale ? Les hommes peuvent-ils, par leurs actes, détruire le Beau ? Comment fonder ensemble une "loi de Zeus" ? La vengeance est-elle la seule solution ? La fuite vers un inconnu fantasmé est-elle la panacée ? ...

Devant ces questions, nous sommes à égalité de dette, Nolan, vous et moi.

 

FX.HEYNEN

Août 2026