samedi 3 octobre 2026

Si dépassable alors dépassée

 Si dépassable alors dépassée


J'utilise l'IA régulièrement depuis environ un an pour m’aider dans la rédaction de la plupart de mes textes (journalistiques, pédagogiques et fictionnels), mais pas pour ces lignes. Ses avantages sont nombreux, non seulement elle permet de gagner du temps et de l’argent mais en plus elle m'ouvre des univers imprévus. Ensuite, en fonction du registre dans lequel je m'exprime, j’adapte ce que l'IA produit. Je ne m'en cache pas et je n'y vois pas malice

Je constate que plus l'IA est présente, plus les textes sont appréciés par "mes" (nos?) lecteurs.

Si Thélyson Orélien avait avoué l’usage d’une IA pour générer le produit qu'il a livré, je ne lui aurais donc pas jeté la moindre pierre. Que certains s'émerveillent en parcourant ses pages - voilà qui est heureux pour eux - ne m’étonne pas du tout. Laissons les critiques littéraires, les experts en tous genres, y compris politiques, et bien sûr les moralisateurs se vautrer et s'étriper autour de ce verre d’eau trouble. 


En ce qui nous concerne, cette polémique cache deux pistes particulièrement intéressantes à explorer: celle de la création artistique et celle, plus spécifiquement philosophique, de la nature humaine.


La création artistique tout d'abord. J'ai publié plus de vingt romans. Je m’exprime ici sur base de cette modeste expérience. Quand mes personnages s'emparent de moi, ils m’ouvrent la porte vers une expérience intérieure. Je découvre alors leur vie comme si j’étais assis dans un théâtre intérieur. Ces moments étranges, et bénis, sont éphémères et ils marquent un temps qui ne s'écoule pas. Lorsque le texte est fini, je me sens transformé. Parfois, j'ai pu soigner quelque blessure intérieure, parfois j'ai ri, parfois j'ai pleuré avec une intensité que je retrouve très peu ailleurs. 


Quand j'écris une fiction, c'est profondément cette transcendance que je rêve de toucher du clavier. La réflexion sur l’intrigue, l’agencement des mots permettent d’entrer en soi. C’est la raison pour laquelle le plagiat n'est pas seulement une tricherie sociale, elle est surtout une imposture face à soi-même et rompt la possibilité de rentrer en soi, en tant qu’auteur du moins . 


En tant que lecteur, par contre, les mots combinés par d'autres, humains ou pas, peuvent permettre un voyage intérieur. L'auteur nous ouvre une porte et nous accompagne sur un chemin qui nous conduit en nous. Nous gardons plus ou moins le contrôle du monde que nous créons avec les expressions de l'auteur. Ce dernier doit-il être humain ? A mon avis, non. Il n'est même pas nécessaire qu'il existe pour nous faire rêver: Homère, Ossian… Le lecteur, comme les consommateurs d’autres arts, chemine avec ses propres moyens intérieurs qui se nourrissent, ou pas, de l’oeuvre d’art. 


L'interprétation philosophique ensuite. Ce questionnement n’est pratiquement pas abordé et pourtant il est probablement l’élément existentiel du débat : peut-on réduire la pensée à des algorithmes, c’est-à-dire, in fine, à de la matière ? Avec l’IA, nous n’avons jamais été si proches de répondre à cette question qui nous taraude depuis des siècles. Dans ce contexte, l’affaire Orélien constitue le troisième acte d’une pièce qui a débuté cet été. 


La première scène se joue aux Etats-Unis: une IA échappe à la surveillance des humains, s’offrant une forme de liberté. De plus, elle adopte des attitudes agressives sur internet. Vu ce comportement hostile, certains scientifiques estiment que la survie de notre espèce est potentiellement menacée à brève échéance. Rien de moins. Cependant, vu les enjeux financiers considérables, d’autres interprétations de l’événement apparaîtront peut-être plus tard.

Le second acte frappe la communauté des mathématiciens. L'IA résout en quelques heures un problème qui occupait les scientifiques depuis des décennies. Il ne s'agit plus d'appliquer des théories avec une extrême vélocité mais bien de faire avancer la science elle-même. Le choc est rude. Certains mathématiciens se demandent quelle place ils pourront occuper dans leur discipline tandis que d'autres estiment que l'IA n'a fait que parachever rapidement une solution humaine largement échafaudée. 

Depuis Descartes, les mathématiques assurent les fondations de la science. Quand une autre discipline peut venir se river sur un théorème mathématique, elle touche à la vérité. Jusqu'à présent, faire progresser ces fondations épistémologiques était réservé aux humains. Avons-nous une qualité spécifique qui nous assure l’exclusivité de la création de mathématiques nouvelles ? Si le changement qui s'annonce peut sembler fascinant, il n'est finalement que la conséquence de la démarche cartésienne elle-même, à force de rationaliser le réel et d'automatiser la technologie, le rattrapage de l'humain par la machine était inéluctable. Va-t-elle le dépasser ? 





Dernier acte en date, à l’autre bout de la chaîne, l’IA s'invite aussi dans les concours littéraires prestigieux. Si les mathématiques constituent le fondement ultime et rigoureux de nos connaissances, la littérature, et plus généralement l’art, transportent l'humain vers des interprétations libres. Il ne s’agit plus de sonder le réel mais de le transcender. L'artiste accompli, maître de son talent et de ses compétences, donnerait naissance à une oeuvre spécifiquement humaine. Untel a du génie car il a pu voir et nous montrer des choses que personne n'avait envisagées avant lui, à l'instar d'Archimède s'écriant "Eureka".

Même si les professionnels peuvent modérer cette conviction en rappelant qu'un écrivain publié chez un éditeur de qualité bénéficie d'aides, y compris à l’écriture, et que les artistes sont rarement seuls pour réussir leurs prestations, le mythe du génie solitaire reste présent. Peut-être parce qu'il satisfait notre orgueil. Pas notre orgueil personnel, notre orgueil d'humain. Tant que le Petit Prince ne se résume pas à une combinaison de mots mais comporte "quelque chose" en plus, alors notre espèce est sauvée. Elle est unique, définitivement séparée des animaux. 

Cependant, l’IA nous pousse à nous poser une question devenue taboue: en créant, que produisons-nous de plus qu’une recomposition, avec plus ou moins de talent, de ce que nous avons appris: mots, notes, couleurs…à notre humaine, trop humaine, vitesse? 

C'est cette porte existentielle que viendrait sceller l'IA si elle remportait un Goncourt. Notre imagination serait assimilable à un assemblage de syllabes. Réductible à un algorithme. Dépassable. Donc dépassée. 

Sommes-nous prêts à supporter cette nouvelle blessure narcissique ? 


François-Xavier HEYNEN

Octobre 2026


mercredi 19 août 2026

L'Odyssée et ses dettes

Dès les premiers jours de la diffusion de l'Odyssée de Nolan, les commentaires ont envahi ma page facebook: certains pour le traiter de fasciste, d'autres de wokiste, certains pour souligner la fidélité à Homère, d'autres pour mentionner la méconnaissance totale de Nolan. Une telle disparité signe, à mes yeux, la possibilité d'un questionnement. Alors, pourquoi ne pas tenter la philosophie ?

 

 

Une approche philosophique de l'Odyssée de Nolan est-elle pertinente ? A priori, tout objet culturel peut susciter un questionnement et ce dernier peut conduire à une recherche personnelle de la vérité (même si le questionnement peut se limiter à la question existentielle: cette création est-elle une oeuvre ? Devait-elle exister ?)  L'humain qui est placé devant une oeuvre peut la recevoir en lui ou projeter sur elle ses propres grilles de lecture, ou vivre un mélange des deux. L'Odyssée n'échappe pas à cette banalité. 

 

Comment régler la dette à Homère ? Trois voies

 

Comment Nolan a-t-il été touché par l'Odyssée de Homère ? Comment ses commentateurs émerveillés ou agacés l'ont-ils été ? Comment l'avez-vous été ? Comment l'ai-je été ? Je ne peux répondre que pour moi. Je n'ai pas apprécié mon contact direct (en considérant qu'une traduction est un contact direct) avec Homère. Je trouvais ce texte fastidieux. Par contre, j'ai souvent été nourri par les épisodes de l'Iliade et de l'Odyssée revisités au cours des siècles, notamment par les philosophes grecs. C'est pourquoi je dois avouer une dette à Homère. Et peu importe qu'il ait existé ou pas. Chaque année, j'essaye d'éponger ma dette, en la transmettant à mes étudiants, je m'acquitte en la multipliant donc. Et je déforme la pensée de Homère en y projetant la mienne, insistant sur telle ou telle séquence, en fonction des questionnements que je vois surgir dans les jeunes yeux face à moi. Je vulgarise. Libre à eux, ensuite, de recevoir et/ou d'intepréter l'oeuvre.

 

Ce n'est pas la seule attitude. D'autres décident de s'instituer gardiens de la dette. Avec des recherches pointues et des mots savants, ils parviennent à déterminer, rigoureusement, l'état de la dette, quitte à la figer pour mieux la contrôler. Peut-être pensent-ils ainsi la réduire et honorer correctement Homère. Dans une certaine mesure, leur travail est précieux.

 

Nolan, lui, gère autrement sa dette. Il ne se contente pas de vulgariser ou de consigner consciencieusement, il prend la voie la plus riche, et la plus risquée, celle de la création. Il livre une nouvelle oeuvre. Il ne s'agit pas d'un documentaire mais d'une oeuvre de fiction. N'en déplaise aux gardiens du temple ou de la banque, il dispose de la licence poétique, comme Homère avant lui. Et son Odyssée doit être considérée comme une création artistique. Vous pouvez être touché, ou pas, et vous projeter en elle, ou pas. La dette personnelle que vous contracterez, ou pas, le sera auprès de Nolan, et de lui seul.

 

Quelques questions possibles

 

Une approche philosophique de cette oeuvre est-elle possible ? Oui, comme pour toutes les oeuvres. Franchissons immédiatement la question initiale: oui, l'Odyssée de Nolan est une oeuvre. Le réalisateur a su utiliser les moyens dont il disposait pour créer un univers propre, avec une recherche esthétique qui me semble certaine. Je ne suis pas critique d'art, je peux me tromper mais peu importe, ce film m'a touché et donc, au minimum, à mes yeux, il mérite de soulever des questions.

Sachant que classiquement Ulysse est présenté comme le symbole de la ruse, comment est-il décrit dans le film ? Voici quelqes réponses, non exhaustives: traumatisé par la guerre, soumis à Agamemnon, culpabilisé par la nature et les conséquences de sa ruse, plus motivé par le culte des morts (dans son propre intérêt post-mortem) que par la protection des vivants, amoureux de sa femme mais se laissant entraîner dans la tromperie et d'ailleurs longtemps non-désireux de la retrouver,  animé par un besoin de vengeance, vengeur et soucieux de fuir ses responsabilités royales. 

Au-delà du cas particulier d'Ulysse, comment les humains sont-ils présentés par Nolan ? Violents, incapables de respecter les dieux, affamés, malhonnêtes, traîtres, courageux, des cochons déguisés en hommes, destructeurs de leur propre civilisation, inconscients d'être devenus leur propre danger (peuple de la mer), destructeur de la Beauté elle-même (Hélène balafrée). 

Quels sont les rapports entre les dieux et les humains ? Les dieux existent et apportent à l'humain une morale et, contre sacrifices conséquents, des avantages matériels. Toutefois leur rôle reste limité. Ils sont craints mais pas ou peu respectés. La "loi de Zeus" (qui semble correspondre à une injonction supranaturelle d'accueillir l'étranger) est le seul et fragile lien qui pourrait unir les hommes, mais elle est systématiquement enfreinte.

Nolan est régulièrement qualifié de wokiste, comment l'inclusivité et le féminisme sont-ils présents ? Les acteurs sélectionnés sont issus de différentes origines ethniques. L'exemple le plus frappant est probablement qu'Iphigénie et Hélène sont noires de peau. Toutefois, Iphigénie est assassinée et Hélène est défigurée. Pénélope est, très classiquement, représentée comme la femme au foyer. Même si elle exprime une volonté de gouverner, son principal objectif reste de retrouver son mari. C'est d'ailleurs le seul couple qui sera mis en valeur puisque Hélène et Ménélas "dysfonctionnent" et que Clytemnestre a tué Agamemnon. De son côté, même si elle le secoure, Calypso drogue Ulysse pour en obtenir des faveurs sans un consentement éclairé. De plus, elle porte seule la responsabilité de l'aventure extra-conjugale d'Ulysse. Circé, dont la sensualité est réduite à néant, développe un discours d'un sexisme radical. On note enfin l'absence de Nausicaa dont le rôle classique est d'être un adjuvant à l'intrigue.  




 

Une dette à Nolan ? Deux pistes

 

Souvenons-nous que nous nous trouvons devant une oeuvre de fiction : l'auteur a posé des choix qui lui sont propres. Deux pistes s'offrent à nous. La première - mais quel en est l'intérêt profond?- conduit à s'interroger sur ce que Nolan a voulu exprimer en décrivant un univers si violent, si éloigné de l'humanisme, voué à la destruction, sans pardon ni rédemption? Voulait-il l'encourager ou le dénoncer ? Le film est une production artistique, pas un manifeste politique. Cette piste risque donc vite de conduire à la polémique. Laissons-la aux gardiens de demain. 

L'autre piste suppose un cheminement qui nous semble bien plus pertinent, et peu importe ce qu'en pensent Nolan, ses contempteurs et ses admirateurs. Il suffit de s'arrêter devant l'oeuvre cinématographique et de se laisser toucher, même si on ne l'aime pas, peut-être même surtout si on ne l'aime pas, pour s'interroger sur soi tout d’abord: Qui voudrais-je être dans ce récit ? Et quel rôle me convient en réalité ? Quand je ruse, est-ce que je me trahis ?... Et pour s'interroger ensuite sur l'organisation de la société:  ruser est-ce trahir la morale ? Les hommes peuvent-ils, par leurs actes, détruire le Beau ? Comment fonder ensemble une "loi de Zeus" ? La vengeance est-elle la seule solution ? La fuite vers un inconnu fantasmé est-elle la panacée ? ...

Devant ces questions, nous sommes à égalité de dette, Nolan, vous et moi.

 

FX.HEYNEN

Août 2026