Bisounours, humanisme et lien social
Dans les débats récents, on entend parfois l'expression Bisounours pour désigner certains interlocuteurs. Nous allons tenter de définir ce Bisounours face à son opposant que nous appellerons Non-Bisounours. Quels liens entretiennent-ils avec l'humanisme ?
Bisounours est un terme apparu il y a peu. Contraction de « bisou »
et de « nounours », il désigne à l’origine une série télévisée de
dessins animés pour jeunes enfants, diffusée dès 1984. Les
personnages principaux y sont gentils et toutes les aventures se
terminent bien, dans un univers idyllique. Cette série a connu un
franc succès et a marqué sa génération.
Par extension directe,
Bisounours a rapidement été assimilé à la
naïveté ou aux bons sentiments. Par exemple,
« vivre dans le pays des
Bisounours » indique un refus de tenir compte des vicissitudes du
monde réel, à la façon du
« il croit encore au Père Noël ».
Bisounours et Non-Bisounours
On le voit, le mot
Bisounours n’a pas été forgé pour être utilisé
dans le débat public. Pourtant, par dérive, avec la crise des
migrants, il apparaît aujourd’hui dans la catégorie
« insultes
politiquement correctes ». Par
Bisounours, le
Non-Bisounours (par
facilité nous nommerons de la sorte l'individu qui qualifie une autre
personne de
Bisounours) peut désigner une personne qui, de part ses
opinions surtout, et éventuellement ses actions, propose une politique
axée sur une vision optimaliste des Droits de l’Homme et de la
capacité des hommes à vivre en commun sur base des Idéaux issus des
Lumières. Etrangement,
Bisounours serait alors ici synonyme de «
moderne » ou d’« humaniste ». Alors pourquoi avoir besoin du mot
Bisounours » ?
1. L'insulte politiquement correcte
Une explication simple consiste à dire que le terme
Bisounours
n’est pas injurieux et possède même un caractère sympathique et
peut-être utilisé pour ce motif. Mais cela nous semble insuffisant car
« humaniste » n’est pas non plus une insulte.
2. Humaniste ou pas
Bisounours pourrait marquer une forme d’exclusion, sous la forme
d’un « us and them ». Autrement dit le
Non-Bisounours fait partie
d’une communauté qui est capable de construire une explication du
monde sans avoir besoin d'utiliser la naïveté. Et ceux qui sont
traités de
Bisounours ne font pas partie de cette communauté. Par
simplification, nous allons désigner par
"communauté humaniste", le
groupe extrêmement large des citoyens qui partagent les valeurs
humanistes et veulent les défendre. La question se pose alors: entre
le groupe des
Bisounours, et celui des
Non-Bisounours, lequel peut-il
se targuer de représenter plus que l'autre la
communauté humaniste ? L'un insiste sur les valeurs des Droits de l'Homme, l'autre sur le besoin de sécurités.
3. Un humanisme brisé
Bisounours peut aussi indiquer une rupture au sein de la
communauté humaniste. Dans cette approche,
Bisounours désigne alors
l’humaniste qui perd la perception de la réalité et s’égare sur un
mauvais chemin. Il partage toujours les valeurs de la
communauté
humaniste mais ne parvient plus à en faire un bon usage, du moins
selon le
Non-Bisounours. Fait-il courir un risque à la
Communauté
humaniste ? L’usage du mot
Bisounours laisse croire que non, par la
définition même du terme originel.
En reprenant la même approche,
Bisounours peut désigner également
un individu qui s'engage dans chemin dangereux pour l’ensemble de la
communuté humaniste. Car forcer la société à ne pas voir la réalité
risque de la rendre incapable de se défendre face aux menaces que les
Non-Bisounours, eux, estiment percevoir. Les
Non-Bisounours entendent
alors rappeler les
Bisounours vers les valeurs de l’Humanisme,
principalement au nom de la Sécurité.
4. Renoncer à l'Humanisme
Bisounours peut aussi désigner le fait que le
Non-Bisounours se
détourne tellement de l’humanisme qu’il ne voit plus dans les Droits
de l’Homme qu’un concept digne d’un dessin animé. Le
Non-Bisounours
est donc prêt ici à renoncer à l'Humanisme pour s’inscrire dans
l'étape historique suivante. Soit parce qu’il estime que les valeurs
de la Modernité ne sont pas les meilleures et que, par exemple, la
sécurité et/ou la nation doivent l’emporter sur les droits de l’Homme.
Soit parce que, restant convaincu de la pertinence des Droits de
l’Homme, il renonce à penser que ces valeurs sont universelles.
5. Une astuce commerciale
Ou bien encore, la compréhension de l'expression
Bisounours pourrait
faire appel à une autre caractéristique du mot, souvent occultée.
Initialement, les
Bisounours sont avant tout une entreprise
commerciale. Il est peut-être utile de rappeler que ce qui existe
vraiment, ce ne sont pas les personnages de la série télévisée mais
bien les producteurs qui tirent profit de l'émerveillement des
enfants. Ce qui pourrait s'interpréter ici comme suit: le
Bisounours, derrière un discours humaniste, sert en vérité les
intérêts de l'économie. Cela peut sembler aberrant de prime abord,
tout comme cela devait l'être pour un enfant de reconnaitre que le
Bisounours qui lui parle gentiment à la télévision est, en
réalité, en train de se vendre à lui. Le
Non-Bisounours viserait alors
non pas tant des individus "idéalistes" mais bien le système
économique qui va se gorger de ces changements. Attention, git ici une
perturbante régression à l'infini : le
Non-Bisounours qui ne veut pas
croire en cette explication pourrait à son tour être taxé de
Bisounours. Ce qui nous conduit fort près des fantaisies
conspirationnistes.
Et le lien social ?
Il est impossible aujourd'hui de savoir quelle définition va
l'emporter, pour peu qu'elle soit dans celles qui précèdent. Celui
qui se fait traiter de
Bisounours ne peut pas aujourd'hui, sur base
de ce seul mot, comprendre la nature du reproche qui lui est adressé.
Ce qui serait pourtant utile avant de choisir sa réplique: l'amusement
paternaliste, l'agacement ou le rejet pur et simple de
l'interlocuteur, soit en le niant, soit en le jetant dans les flammes
de la fachosphère. Espérons que cette grille de lecture pourra aider à mieux adapter les réponses.