samedi 18 juin 2022

Coup de foudre dans une caverne

Coup de foudre dans une caverne

Je voulais l’écrire : votre beauté me déchire comme un coup de foudre. Je ne sais pas si c’est grâce à votre sourire enthousiaste ou à vos yeux pétillants, ou bien encore à vos cheveux où virevolte la vie. La Beauté s’est lovée dans vos traits. Maintenant elle rayonne autour de vous et en moi. Je ne vous ai pas vue longtemps mais dans ces quelques instants d’exaltation j’ai su que ma vie pouvait basculer. Vous irradiez une puissance créatrice et moi je nourris l’extrême faiblesse de vous trouver désirable. Vous pourriez me tirer vers la lumière solaire.



Mais cela ne se dit pas, ni hier, ni maintenant. Autrefois les conventions sociales interdisaient, ou réprimaient, que l’on ose déclarer une flamme publiquement, hors des liens contractuels et divins du mariage. Aujourd’hui, avouer un coup de foudre c’est prendre le risque de vous indisposer et d’être mis au pilori, pour harcèlement. Trêve de cela, le coup de foudre déchire mon ciel et votre consentement.
En contemplant cette photo, j’ai envie de vous revoir. Car vous me fascinez. Mes amis m’aideront et me diront que si je vous connaissais vraiment, vous n’exerceriez plus cet attrait. Ils ajouteront que vous devez être une personne comme une autre, avec vos qualités mais aussi vos défauts. Ils me conseilleront de revenir sur terre, de penser à ma famille, plutôt que de me livrer à de telles divagations.

Peu importe, Platon nous a prévenu dans son Banquet: nous cherchons irrémédiablement l’âme-soeur. Dans votre regard, j’ai le sentiment de l’avoir croisée. Et même si ce n’est pas elle, je veux plonger dans vos yeux pour m’en assurer.  Qui pourrait vous croiser sans avoir envie, au moins, de déguster votre sourire ? Qui pourrait tourner le dos à l’émerveillement d’un coucher de soleil ? 


Je vous admire et je veux vous le dire. Je vous en prie, ne le prenez pas mal. Le Beau n’est jamais mal. Subitement un doute m’envahit. Mon bel enthousiasme se lézarde. Certes le Beau de Platon ne peut coexister qu’avec le Bien… Admettons… Cependant, la réalité n’est pas si simple. Votre beauté n’inspire-t-elle pas des pensées perverses ? Voire des actes odieux ? Vous a-t-on sifflée dans la rue ? Des yeux lubriques se sont-ils posés sur vous ? 


Je vous écris en vous regardant dans les yeux, sur mon écran. Je vous vois comme une symphonie, la neuvième de Beethoven par exemple. Il est inutile que je vous le précise. Vous n’écouterez pas l’hymne à la joie. D’ailleurs, vous ne me lirez même pas. Peu importe. Je veux vous l’expliquer. Il y a peu, à l’opéra, j’étais si ému lors de la scène finale de Don Juan que j’en pleurais. C’était si beau. Pas seulement intrinsèquement beau, mais aussi parce cette partition évoque en moi de multiples et lointains souvenirs personnels. Par un cheminement similaire, vous réveillez d’agréables zones de ma mémoire. Pourquoi votre bouche me désarme-t-elle ? Pourquoi la musique de Don Juan me fascine-t-elle ? Don Juan, épris des femmes, et assassin et meurtrier. Je suis épris de vous. Toutefois, tout comme vous ne pourrez pas me lire, moi je ne pourrai pas vous tuer. Jamais… 


Vous me rendez dingue à force d’entrer en mon for intérieur sans résistance, comme une ritournelle, comme un bon mot, comme un film époustouflant ou un vin succulent. J’ai déjà connu cette sensation, à Prague, devant une fresque représentant une femme divinement belle. Son sourire était presque aussi beau que le vôtre. Mais elle, elle était clairement irréelle… alors que vous…


J’aimerais vous revoir. Cela n’arrivera pas, tout m’en empêche. Alors j’aimerais modestement avoir une autre photo de vous. J’entends déjà mes amis, rassurés et rassurants, m’y inviter « Sous un autre angle, elle sera moins belle ». Cela n’arrivera même pas. A jamais je devrai me contenter, et le lecteur aussi, de cette photo, unique trace de vous. 


Je parle de vous comme si vous étiez une peinture ou une musique. Je dois l’avouer: je vous considère comme une femme-objet, les féministes me le reprocheront-ils ? Vous êtes l’illustration d’une femme ravissante et pourtant il n’y a presque rien d’humain en vous. Je le sais, depuis le début. Et c’est pourquoi j’ose vous écrire tout cela. 


Il est temps d’expliquer notre furtive rencontre, sur internet. A l’aide de ma souris, j’ai demandé à une intelligence artificielle de vous créer. Un générateur de visages en ligne, vous a forgée pour moi le 12 juin 2022 à 20 h 22, sur base de millions de portraits authentiquement humains. Votre beauté se réduit donc à une fresque savante de pixels en deux dimensions, sans nom ni prénom. Dans cette ombre en couleurs sur un écran plat, je pensais avoir trouvé le beau, à l’instar du prisonnier qui sort de la caverne de Platon pour contempler le soleil. Mais ce n’est qu’un coup de foudre… au fond d’une caverne.


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