mardi 27 janvier 2015

L'Union sacrée


Les événements de janvier 2015 ont jeté sur le devant de la scène la question de la liberté d'expression. Actuellement dans l'incapacité de produire un autre document, j'ai rédigé une nouvelle philosophique qui aborde la problématique.

L'union sacrée 

Le cours  de Monsieur Masson a débuté normalement par quelques notions historiques plutôt banales. La classe est spacieuse et chauffée correctement, les prochaines vacances sont aussi loin que les précédentes, tout comme le repas : a priori toutes les conditions sont réunies pour que tout se passe bien. Pourtant, subitement, tout se complique. La question épineuse arrive sur le tapis, presque par hasard : Saint Nicolas. Dans un premier temps, l’enseignant élude la question, sachant que certains élèves sont très sensibles sur ce sujet. Pourtant le petit John insiste, il veut qu’on en parle. Il veut savoir. Et après tout, si c’est un cours d’histoire, pourquoi ne pas en parler ? Une fille insiste : « c’est un personnage historique, Monsieur, vous pourriez en parler. »  Mais des visages se ferment, des mines s’attristent. Finalement, une voix s’élève : « Passons à autre chose, s’il vous plait, certains ici n’ont pas encore compris. » L’enseignant rebondit sur cette remarque et veut reprendre le contrôle de son cours mais John insiste : « Nous, on veut comprendre, Monsieur ! Nos parents nous racontent n’importe quoi. Vous devez bien savoir, vous ! ».
Devant le tableau, M. Masson hésite, il balance son corps de gauche à droite. Il voudrait bien, mais il ne souhaite pas choquer ses étudiants les plus faibles, surtout la petite blonde, au premier rang qui le regarde avec de si grands yeux bleus.  Certes, elle a le droit de savoir, mais est-ce bien à lui de trancher ?
Finalement, estimant qu’ils sont assez grands et qu’il est payé pour éclairer les esprits, il se lance : « Et bien voilà, je vais tout vous dire… » A ce moment, trois élèves se lèvent et proclament : « Non, vous ne direz rien, c’est un blasphème ! ». Décontenancé, l’enseignant élève la voix : « Un blasphème ? ». Le ton monte alors très vite et  les insultes se succèdent entre les élèves sans que monsieur Masson parvienne à les faire cesser. C’est finalement la sonnerie qui libère tout ce petit monde.

Deux heures plus tard, le directeur, monsieur Lechat, convoque monsieur Masson dans son bureau. Alors qu’il est toujours affable, le directeur affiche une mine sévère en ouvrant la porte. Il invite sèchement l’enseignant à s’installer sur une chaise et débute aussitôt :
-Il y a une plainte contre vous, monsieur Masson, c’est très sérieux et cela embête notre établissement.
Tout va très vite dans la tête de monsieur Masson : il cherche quel acte délictueux il aurait pu commettre mais il ne trouve rien. Il est plutôt soucieux du règlement et ne l’enfreint que très rarement. Il hausse donc les épaules et répète lentement :
-Une plainte ? Mais je ne vois pas…
Le directeur, lui, voit très bien. Il hache ses mots :
-Saint Nicolas !
La voix de Masson s’accélère :
-Quoi, Saint Nicolas ?
-Vous avez encore parlé de Saint Nicolas !
-Les étudiants ont souhaité parler de Saint Nicolas, j’étais disposé à aborder le sujet, dans le strict cadre de mon cours d’histoire, mais je n’en ai pas eu le temps puisqu’ils m’ont chahuté…
Le directeur se lève brusquement et va se poster sous l’une de ses œuvres – c’est un peintre amateur - accrochées au mur, une brique grise dans un cadre blanc :
-Vous savez que lorsque l’on parle de Saint Nicolas, ça les énerve. Des parents se sont déjà plaints, je veux bien parier que la télévision sera là sous peu. A cause de vous…
Puis le directeur se retourne et désigne le tableau :
-Savez-vous pourquoi je peins des briques grises, Masson. Je peins des briques grises depuis 30 ans. Inlassablement. Sous tous les angles de vue. Savez-vous pourquoi j’ai tant d’amis qui aiment cela ?
Masson n’a jamais aimé l’indigence totale de ces tableaux mais il comprend bien que ce n’est pas le moment de le dire à son directeur. Tout en pensant que ces briques relèvent de l’idiotie, il s’entend répondre :
-Non, monsieur le directeur, j’ignore ce qui rend vos briques si captivantes.
-Parce qu’elles n’ont rien à voir avec Saint Nicolas. Vous comprenez ? Elles n’évoquent pas Saint Nicolas, ni rien d’autre, absolument rien ! Et voilà pourquoi elles sont le symbole parfait de l’Absolu et donc de la paix.
Masson lève les yeux au ciel :
-Je ne comprends pas où vous voulez en venir…
Le directeur cesse de contempler son œuvre et revient s’asseoir derrière son bureau :
-Si nous voulons vivre en paix, et cet établissement veut vivre en paix, il y a certains propos qu’il ne faut pas tenir. Souvenez-vous des réactions lorsque monsieur Copernic a évoqué la mort de Jésus. Certes vous pouvez exercer votre liberté d’expression, c’est très important et je me battrai pour cela, à vos côtés, toujours. Mais, réfléchissez bien, nous allons prendre deux semaines pour calmer le feu que vous venez d’allumer !
Masson serre les poings :
-Je n’ai rien dit… absolument rien… je voulais seulement faire mon travail. Rien de plus ! Et je n’invoque en rien ma liberté d’expression ! Il ne s’agit pas de ma liberté d’expression, il s’agit de raison, j’ai étudié le sujet…
Le directeur entend de l’agitation dans la cour, se lève et regarde aussitôt par la fenêtre, il dodeline en voyant des parents vociférer sous sa fenêtre :
-Je ne doute pas de vos compétences, Masson mais, moi, je vais devoir gérer votre manque de tact pédagogique. Certains vont se sentir agressés, vous savez que le sujet est sensible. Est-ce vraiment si important que ça de savoir si oui ou non Saint Nicolas existe ? N’est-ce pas plus important de vivre en paix ?
Masson se lève à son tour et vient se montrer à la fenêtre, provoquant quelques réactions virulentes en contrebas. Le directeur peste :
-Avez-vous pensé aux enfants qui voient ça, Masson ? Est-ce vraiment ce que vous voulez pour eux ? Ils sont blessés vous savez, traumatisés même, lorsqu’on évoque Saint Nicolas. C’est important pour eux.
-Monsieur Lechat, j’ai passé ma vie à enseigner parce que je pensais aux enfants et à leur avenir. J’estime qu’ils ont droit à la connaissance…  
-Mais où donc vivez-vous, Masson ? Sur quelle planète ?
Sans répondre, Masson s’écarte et fait semblant de regarder un autre tableau, toujours la représentation d’une brique, toujours grise. Il bouillonne intérieurement.
Lechat s’approche de Masson, subitement il retrouve un ton sympathique :
-Ah ! Vous aimez cette brique, Monsieur Masson, elle est très belle, c’est vrai. Vous savez à qui je l’ai dédiée ? A mon prédécesseur dans cet établissement, M. Gulek. Je voulais le soutenir.
Masson regarde plus attentivement le dessin, à la recherche d’une indication quelconque qui pourrait montrer que le tableau est dédié à Gulek, sans succès. Lechat poursuit :
-Gulek est un brave type mais c’est un fou. Vous savez ce qu’il a osé dessiner ? Une caricature ! Quelle horreur ! Une caricature ! Je n’ose même pas imaginer… Il avait dessiné un Saint Nicolas qui enlève sa barbe ! Un Saint Nicolas qui enlève sa barbe, pouvez-vous imaginer une attitude plus irrespectueuse contre nos enfants ?
La voix de Masson tremble :
-Vouloir utiliser sa raison ?

Masson rentre dans sa classe, tout seul. Il a envie de sortir de ce cauchemar… il allume la radio et il entend une musique sortie de son passé, de son histoire. A l’antenne, comme surgi d’une autre époque, Pink Floyd chante « Another brick in the wall ». Masson ferme les yeux : il se souvient du clip qui accompagnait la chanson : des élèves révoltés, des bancs brûlés… Il ouvre les yeux : la classe est rangée et propre. La cour est silencieuse. La petite blonde est entrée sur la pointe des pieds et elle se tient face à lui, avec ses grands yeux bleus :
-Monsieur Masson, ne pleurez pas, Saint Nicolas vous aime, vous aussi, il vous pardonnera…
   

samedi 27 décembre 2014

Et si Madame R. était la gardienne du dernier piquet de grève ?


Et si Madame R. était la gardienne du dernier piquet de grève ? 


Toute la Belgique ou presque crache sur Madame R parce que, lors d’une grève, elle a renversé des vêtements dans un magasin. Cet acte serait inadmissible au point qu’une pétition sur internet[1] réclame des sanctions à son égard .  On peut bien entendu discuter à l’infini sur le bienfondé de son acte et de la grève. Mais nous voudrions plutôt ici examiner un enjeu qui nous semble plus crucial : pourquoi et comment cet incident a-t-il pris une telle ampleur ?  Nous proposerons le concept de « cercle sociomédiatique ». Nous verrons pourquoi il nous semble dangereux : d’abord par l’émergence d’un besoin de « syndicalement correct » et ensuite par l’apparition d’une forme inédite de sanction populaire directe. Démocratique ou populiste ?

Les faits connus du grand public sont les suivants : lors d’une grève générale, Madame R entre dans un magasin qui a laissé ses portes ouvertes et intimide la gérante. La  méthode est directe : la gréviste prend des vêtements pendus à des étalages pour les jeter un peu plus loin. Visiblement énervée, son message reste pourtant clair : il faut fermer ce magasin par solidarité, elle précise même « …par rapport aux autres, ce n’est pas correct que vous, vous soyez ouvert ». Nous ne saurons rien de plus.
Un vidéaste professionnel est témoin de la scène. Il filme et propose ses images à son groupe de presse. Le document, visiblement remonté puisque l’on y remarque des coupures, est alors diffusé sur le site du média.  (http://www.dailymotion.com/video/x2cldid_namur-la-secretaire-generale-du-setca-utilise-la-maniere-forte-pour-fermer-les-magasins_news?start=55 ). Le fait que la vidéo soit coupée ne l’empêche pas d’être reprise, le soir-même, lors du journal télévisé d’une chaîne nationale. La vidéo ne fait pas l’objet d’une analyse particulière par la rédaction : impossible de savoir par exemple si tous les magasins de cette rue commerçante étaient fermés, ou de comprendre comment la situation en est arrivée à ce point.
Dans les heures qui suivent la diffusion du document, les réseaux sociaux s’enflamment, conspuant cette déléguée syndicale. A tel point que le lendemain, la même chaîne de télévision propose un deuxième reportage : son titre : « internet se déchaîne ». Mais on n’y apprend rien de plus sur l’incident, il s’agit avant tout d’expliquer les conséquences catastrophiques, pour Madame R, de son action syndicale. http://www.lalibre.be/actu/belgique/raymonde-le-lepvrier-vedette-du-jour-malgre-elle-548f0146357028b5e95b1036#media_1


Cercle sociomédiatique

On peut se demander où se situe encore le traitement journalistique[2]. Se contenter de reprendre une vidéo montée par un autre média et  la diffuser sans la contextualiser est déjà douteux. Mais, en plus, la placer en entrée de journal comme si elle constituait l’élément majeur de la journée de grève peut relever de la malhonnêteté intellectuelle. Nous sommes ici clairement face à un exemple de la dictature de l’image déjà souvent dénoncée. Il nous semble que, dans le cas présent, ce n’est pas tellement la question du buzz qui est à mettre en cause mais bien la puissance d’illustrations vivantes de l’événement : ce qui n’est pas filmé n’existe pas[3]. Et cette séquence est vivante et…filmée !  Le résultat ne se fait pas attendre, au point que la polarisation sur cette Madame R va escamoter le reste de l’actualité. Et le lendemain, le journal reviendra sur les conséquences… non pas de la grève mais bien de la « réception » de la vidéo sur le web. Il nous semble voir apparaître ici un cercle vicieux : le choix rédactionnel du premier JT s’auto-justifie par celui du second. Or le reportage du second jour n’aurait jamais eu lieu sans la formidable caisse de résonance offert par le premier reportage.  Il y a bien un cercle, que nous nommerons, le cercle sociomédiatique. Reste à montrer en quoi il est vicieux.

Le lynchage de Mme R et de la grève

Le rôle des réseaux sociaux  nous semble ici particulièrement inquiétant. En se focalisant sur un individu bien particulier, les internautes portent atteinte non seulement à son intégrité mais aussi, plus largement et plus insidieusement, à notre modèle démocratique.  En effet, la grève indique un mal être social. Ceux qui revendiquent, en groupes constitués, reçoivent une protection particulière[4].  Si l’on exclut la grève de la faim, la grève est bien l’acte d’un groupe avec toute la solidarité que cela implique. Dans les luttes sociales, cette notion de groupe est stratégique, ce qui conforte par exemple les actions en « front commun », etc.
Or, que voit-on apparaître avec le reportage sur Mme R et ses suites sur les réseaux sociaux ? La possibilité de  placer directement, en quelques minutes, sur l’autel sacrificiel un individu clairement identifié. Mme R n’est plus membre d’un groupe de grévistes, elle devient le personnage principal d’une vidéo, son héroïne en quelque sorte. Ou plus exactement, l’anti-héroïne, voire le bouc-émissaire. En injuriant et en demandant la démission de Mme R (par exemple via cette  lettre ouverte), en isolant un individu et en détruisant son image, les internautes affaiblissent potentiellement tous les grévistes et, de facto, l’organisation des grèves futures. Car qui osera encore dresser une barricade ou lancer des oeufs s’il sait que, le soir, il sera la risée du pays ? Cette mise au pilori virtuelle de chacun des grévistes aura-t-elle pour conséquence de rendre les grèves plus calmes ou, au contraire, générera-t-elle une guérilla encagoulée et organisée ? Ou bien encore aura-t-elle pour effet de faire déserter les grévistes, au point de vider la grève de ses acteurs ?  

Qui défendra les grévistes ?

Par ailleurs, les arguments utilisés par les internautes tournent autour de « inacceptable de porter atteinte aux biens » ( propos repris par M. Elio Di Rupo sur Bel RTL) , « le droit de travailler est aussi un droit » ( ce qui n’est pas totalement exact )et surtout : « chacun à le droit de penser comme il le veut », … Mais réfléchissons bien à cette dernière affirmation. Ceux qui voudraient prendre position pour Mme R, puisque c’est leur droit aussi de penser comme cela (par extension de la ligne précédente), se retrouvent en vérité doublement piégés
D’abord, ils sont englués par et dans le cercle sociomédiatique. D’une part, pour que leur plaidoyer soit entendu, il faut qu’ils utilisent les médias sociaux. Ils doivent pouvoir trouver une place en vue sur la toile, à contre-courant d’un flux massif.  D’autre part, un appel au débat serein suppose une prise de recul, un temps assez long pour la réflexion, l’examen non seulement de l’incident initial mais aussi de ce qui a permis de le transformer en buzz. Autrement dit la capacité de penser hors du cercle sociomédiatique. Il faut donc pouvoir penser à la fois dans et en dehors du cercle.
Cette première difficulté, qui constitue un paradoxe surmontable à moyen terme, se complète d’un autre péril pour ceux qui voudraient venir en aide à Mme R (ce que son syndicat a fait). En effet, échaudés par l’empire du politiquement correct qui a déjà largement réduit le débat public en lui imposant des balises, ils voient poindre avec le tsunami virtuel de Mme R,  une variante inquiétante : le syndicalement correct qui risque de rendre impossible des prises de position tranchées, à l’exception de celles de l’indignation, ces réactions innombrables dans le cercle sociomédiatique. Que restera-t-il dans cet univers syndicalement correct ? Des grèves qui ne dérangent personne, des mobilisations immobiles, des manifestations sans bruit, des grévistes en costume cravate et aux dents blanches formés à la langue de bois ?
Paradoxalement, alors que dans d’autres régions du monde, les nouveaux médias semblent participer à la création de communautés, ici ils semblent pousser l’individualisme dans ses derniers retranchements : non plus ma liberté s’arrête là où celle de l’autre commence mais bien je renonce à exercer ma liberté pour être certain de plus jamais rencontrer celle de l’autre, devenant ainsi l’individu atomique. Politiquement, les réseaux sociaux fonctionneraient-ils systématiquement en opposition avec le pouvoir en place ? Aider à renverser les dictatures là où elles se trouvent et, chez nous, mettre en péril notre modèle démocratique ? Le droit de grève n’est pas forcément lié à la forme du régime politique en place. Mais que penser d’un système politique dans lequel la grève serait autorisée par le gouvernement mais rendue impossible par la population elle-même[5] ? Au profit de quoi ou de qui ?

Madame R se retrouve au cœur d’un cercle sociomédiatique qui la dépasse totalement et qui constitue, à notre avis et pour les raisons évoquées plus haut, le véritable enjeu sociétal. Ne serait-il pas judicieux de demander des explications au vidéaste professionnel, aux responsables éditoriaux, voire aux politiciens qui voient dans cette affaire l’occasion de gagner des minutes d’antenne, aux annonceurs publicitaires… ? Mais aussi nous devrions-nous pas nous interroger tous sur les conséquences de nos « likes » ? Et essayer de penser en dehors du cercle ?

Démocratie ou populisme ?

Nous avons volontairement éludé la question posée par le comportement de Mme R. En fonction de ses opinions, le lecteur pourra se dire « Cercle sociomédiatique vicieux ou pas, elle est allée trop loin »[6] ou bien « Cercle sociomédiatique vicieux ou pas, elle n’a quand même rien fait de mal. ». Nous ne pouvons pas éviter indéfiniment d’examiner le bienfondé des remarques formulées. Passant outre les indélicatesses utilisées par certains internautes (mais n’est-ce pas une erreur en soi ? Elles combinent intimidation et grossièretés), nous devons effectivement examiner l’hypothèse  d’une sorte de consensus populaire, ou d’un référendum instantané qui pourrait se targuer d’une certaine portée démocratique, à travers les nouveaux médias. Les réseaux sociaux peuvent se concevoir comme une sorte de gigantesque café de la place où la population vient donner son avis. La majorité dégagée, si elle est éclatante, pourrait-elle alors avoir une certaine légitimité ? Et si, à l’écoute de leurs concitoyens virtuels, les politiciens surfent sur cette vague et qu’ils en profitent pour gagner quelques points dans les sondages, est-ce un acte démocratique ou populiste ? Outre le cas particulier de Mme R où l’on qualifiera l’acte principalement en fonction de sa sympathie ou pas pour la grève, la question renvoie, plus fondamentalement, à la conception que l’on se fait de la capacité du citoyen à prendre part réellement à la chose publique. Nous revenons ici sur un sujet plus classique en philosophie politique : le citoyen est-il assez « éclairé » pour décider par lui-même ou doit-on le représenter et/ou lui préparer les questions des débats de société ? Or, et c’est peut-être la première fois dans l’histoire de la Modernité, les réseaux sociaux permettent de tester un modèle de la sanction populaire immédiate, même si c’est aujourd’hui encore en toute insécurité juridique et technique : c’est ce qui est arrivé à Mme R. Une démocratie participative citoyenne instantanée libre via des élections gratuites et écologiques qui conduit à pacifier le débat : la majorité écrasante dit que Mme R est dans le faux, donc la  norme est fixée et les opposants, par peur ou par correction, s’y soumettent. Et que demander de plus ? Ceux qui sont catalogués à l’extrême-droite ou à l’extrême-gauche, habitués à la technique du bouc-émissaire, répondront probablement, dans un sourire : rien.

Pour les autres, qu’ils se disent de droite, du centre ou de gauche, n’est-il pas grand temps de s’interroger sur ce cercle sociomédiatique… ?




[1] La pétition en question, contrairement à ce qui a parfois été indiqué, ne demande pas la démission de Mme R mais bien des sanctions à son encontre. L’auteur de la pétition s’offusque du comportement de Mme R mais ne remet absolument pas en cause la légitimité des grèves. Il faut immédiatement préciser que plusieurs autres pétitions veulent la soutenir (+).  L’événement a également suscité une pétition pour la reprise des punitions publiques dans le cas de débordements syndicaux. Au 25 décembre, elles avaient récolté respectivement: 25137 – 984 – 64 et 12 signatures.
[2] Heureusement, d’autres medias ont ensuite couvert l’événement. Notre critique concerne surtout les reportages “en direct” qui sont aussi ceux qui reçoivent la plus grande audience.
[3] Cette problématique a été abordée notamment par Ignacio Ramonet dans “La Tyrannie de la Communication” (http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1999_num_122_1_2972_t1_0118_0000_2 )
[4] Nous ne sommes pas en mesure de développer ici le statut exact de cette protection. La grève n’est en effet pas consacrée par le droit belge mais la Cour de Cassation la reconnaît et la protège. ( voir SPF Emploi, Travail et Concertation Sociale)
[5] On pourra lire l’analyse des sociologues Daniel Zamora et Jean-Louis Siroux “La Belgique sous le choc: une syndicaliste froisse quelques vêtements dans une grande surface” ( 23 décembre 2014 )
[6] Cette position peut être tenue aussi bien par les anti-grévistes que par ceux qui défendent la grève et estiment que Mme R déforce leur cause (c’est le cas de signataires de la première pétition citée).  D’autant que Mme R n’a pas renié son acte.

mercredi 19 novembre 2014

Le tricot urbain: de l'art citoyen?


Le tricot urbain : de l'art citoyen ?


Plusieurs villes d’Europe, dont Namur, ont été envahies par le tricot urbain. La démarche consiste à réunir des personnes et à les faire tricoter ensemble. Leurs ouvrages sont ensuite placés dans la ville et proposés à la curiosité des promeneurs. Or, à Namur, dans les jours qui ont suivi l’inauguration, certains tricots ont été vandalisés. Ces destructions ont suscité des réactions très négatives. Plutôt que de nous indigner aussi, nous aimerions aborder la question sous un autre angle, peut-être plus provocateur sans que ce soit notre but : si le tricot urbain est une démarche artistique, et il faudra nous interroger sur cette pratique, qui pose l’acte artistique, celui qui tricote ou celui qui détricote ?

Une remarque avant toute chose, il ne s’agit pas ici de juger de l’intérêt de la démarche du tricot urbain. Cette activité a permis de créer du lien social, notamment en mettant en contact différentes générations et tout cela en vue d’un objectif plutôt sympathique. Il ne s’agit pas non plus de poser un jugement sur le caractère esthétique des créations : certaines étaient attrayantes et harmonieuses. Il est donc évident que celles et ceux qui ont détruit les tricots s’exposent à des critiques parfaitement fondées parce que, en effet, il n’est pas correct de s’en prendre à un projet digne de respect.

Mais notre propos n’est pas là. Nous cherchons plutôt à nous interroger sur le caractère sur le statut réel de ces tricots urbains, de leur caractère artistique et donc de se poser quelques questions sur l’art. Partons du fascicule de présentation du Service de la Culture de la Ville de Namur : « Art urbain éphémère, le tricot-graffiti, dit aussi knit graffiti ou yarn bombing, constitue ainsi un moyen d’expression artistique, positif et respectueux de l’environnement. En s’appropriant l’espace public, en le rendant plus gai, plus chaleureux, nos tricoteuses et tricoteurs deviennent acteurs de l’embellissement de leur ville. A travers leurs créations, ils ne manquent pas de susciter la curiosité et l’intérêt des passants autour d’une démarche artistique collective pleine de fantaisie! »

Le tricot urbain serait donc une démarche artistique collective[1]. Il est périlleux de donner une définition de l’art, mais essayons tout de même d’aborder la question. L’art peut-il être collectif par exemple ? Si on imagine mal un tableau créé par dix personnes, on peut par contre invoquer la réalisation d’un film qui est un exemple probant d’une œuvre artistique créée collectivement.
Par ailleurs il s’agit ici d’œuvres de commande par un service public. Peut-on associer l’art et cette pratique de tricot urbain qui consiste à placer des créations à la demande de l’Autorité ? La question est réellement ouverte.  Peut-on imaginer obtenir autre chose que des objets parfaitement consensuels ou à la gloire de la pensée dominante ? Une démarche artistique véritable peut-elle relever du consensualisme ou d’une idéologie ?

Les Autorités commandent régulièrement des œuvres pour divers motifs et les résultats peuvent d’ailleurs être des œuvres magistrales. Guernica de Picasso en est un très bel exemple. Mais il s’agit souvent de demandes adressées à des artistes reconnus[2]. Ce qui est tout le contraire du tricot urbain. Il s’agit ici d’une commande passée à des anonymes dont certains d’ailleurs n’avaient jamais exercé la discipline.
La brochure de la Ville utilise également une expression interpellante : « En s’appropriant l’espace public ». Cette appropriation de l’espace public nous semble problématique. Car, si le tricot urbain ou tricot-graffiti relève « des Tags et graffitis », alors il est illégal, par le règlement de police ( articles 47 et 47 bis   - Ce règlement ne semble pas prévoir d’exception ) et ne peut donc pas investir l'espace public. Le tricoteur urbain pourrait alors être comparé au taggeur. Il y a des similitudes entre les deux pratiques. Mais deux différences sautent aux yeux : le taggeur veut garder son anonymat (son nom ne figure pas dans les brochures officielles) et, souvent, il est plutôt anti-conformiste. Pourrait-on tenter de définir le Tricot Urbain comme une sorte de Tag positif et autorisé à certains moments, par une autorité publique? Mais dans ce cas que penser de ceux et celles qui se livrent à cette pratique ? Des artistes ? Des taggeurs dénaturés ? Des serviteurs du Pouvoir ? Des créateurs de liens ?


Pour approfondir notre définition, nous pouvons obtenir des informations complémentaires dans  les propos de Mme Nathalie Stockman sur Canal C (la télévision régionale), dans le JT du 30/10/2014, où l'on apprend aussi que la police va intensifier ses rondes pour éviter d’autres dégradations.. Cette dame, qui fait partie des Tricoteurs repris dans le folder du Service Culture, est présentée comme Designer de la maille et consultance artiste. Réagissant à la destruction de certains tricots, elle n’hésite pas à affirmer : «  Je suis désolée de voir que les installations qui sont vraiment des oeuvres pleines de générosité de tas de citoyens et de citoyennes soient vraiment dérangeantes au point de mériter un arrachage ou une démolition. A partir du moment où on dépose des créations dans un espace public c’est sûr que c’est vraiment de la responsabilité de tout le monde d’en prendre soin. …les gens qui font ça manquent un peu d’héroïsme parce que je trouve que c’est sans doute très facile d’arracher des tricots et s’il y a un mécontentement à manifester, il peut peut-être s’exprimer d’une autre façon tout en respectant les gens qui s’expriment avec la douceur, avec les couleurs. »

On sent un légitime agacement dans les propos de Mme Stockman. Mais, pour autant, peut-on la suivre lorsqu’elle laisse entendre que les œuvres seraient dérangeantes ? En quoi ? Choquent-elles quelqu’un ? Sont-elles impertinentes ? Novatrices ? Renversantes ? N’est-ce pas plus correct d’affirmer qu’elles ne sont pas destinées à l’être puisqu’elles doivent créer du lien social ? Une discipline à laquelle on impose le consensus peut-elle être de l’art ? Ou, plus simplement, est-il pertinent de mobiliser l’art pour tisser du lien social ?
Peut-on suivre Mme Stockman lorsqu’elle affirme que, parce qu’une création est déposée dans un espace public, on doit automatiquement en prendre soin ? Pourquoi ? Au nom de quoi faut-il accepter l’accaparement de l’espace public ? Faut-il alors sanctifier l’apparition des tags et diaboliser les agents communaux qui effacent les graffitis ?

N’y a-t-il pas profondément une transformation des mots et des concepts, qu’est-ce que peut bien être un Art urbain éphémère ou un moyen d’expression artistique, positif et respectueux de l’environnement ou même un Designer de la maille et consultance artiste? Il nous semble qu’en mélangeant tous ces concepts et en imposant le résultat à l’espace public, une très grande violence est infligée à la langue elle-même.

Nous pouvons très bien imaginer que certaines personnes soient agacées par ce Tricot Urbain et le perçoivent comme un détournement, conscient ou pas, de la démarche artistique. Dans cette optique, il est alors possible de saisir la destruction des tricots urbains non plus comme un acte de vandalisme primaire et gratuit mais bien comme une autre démarche artistique. Celle qui consiste à poser un acte qui dérange et qui invite à la réflexion.

Mais Mme Stockman a sans doute raison d’en appeler à une autre façon d’exprimer le mécontentement que par la destruction. D’autant que ces autres façons existent. Par exemple, pourquoi ne pas réaliser et accrocher d’autres tricots urbains… moins consensuels ? Ou bien, tout simplement, ôter quelques tricots pour les faire réapparaitre après la fin de l’exposition officielle, au même endroit et dans le même état. L’œuvre d’hier,  devenue illégale, serait-elle qualifiée de dérangeante ? Serait-elle plus, ou moins, artistique en devenant interdite ? L'Autorité devrait-elle protéger ou arracher le tricot urbain détourné ?


Le tricot urbain à la façon de  Marcel Duchamp




[1] Nous passerons sur le caractère « respectueux de l’environnement » qui nous semble affirmé de façon un peu légère mais nous ne sommes pas en mesure d’établir objectivement l’impact environnemental réel de l’activité.

[2] L’achat d’oeuvres par l’Autorité à des artistes peu connus prête le flanc aux polémiques. Une illustration de ce phénomène:  l’achat d’une oeuvre d’un ancien président du Parlement Wallon.

jeudi 30 octobre 2014

Presse, médias sociaux, soins d’urgence et vie privée face au fait divers

Presse, médias sociaux, soins d’urgence et vie privée face au fait divers


L’urgence d’un fait divers crée des relations qui peuvent s’avérer très tendues entre journalistes et secouristes avec en toile de fond la protection de la vie privée. Les positions de ces différents acteurs rendent-elles inconciliables le droit de savoir et le respect du secret professionnel ? Entre vie privée et vie publique, il nous semble possible d'imaginer une "vie likable" et une "banque virtuelle bibliographique". Une approche qui pourrait convenir simultanément aux urgentistes, à la presse et surtout... aux victimes.

Tout d’abord, il est pertinent d’aborder l’accident de voitures comme un lieu de ruptures avec la normalité. Conserver sa voiture en bon état à l’issue de sa promenade, c’est normal. Or, bien sûr, l’accident de voiture constitue une rupture[1] par rapport aux situations techniques et sociétales normales. L’accident de circulation rompt l’équilibre habituel et plonge l'individu, dont le titre devient une victime, pendant un laps de temps que nous ne sommes pas en mesure de déterminer ici, dans un univers anormal.

Temple et sacralisation areligieuse

Le lieu du drame peut également se définir comme une zone hors de l'espace-temps habituel. D’une part, ce lieu est soustrait à l’espace traditionnel. Pour entrer dans cette zone, qui sera physiquement délimitée, par exemple par des banderoles ou des cônes, il faut avoir une accréditation: secouriste, policier, dépanneur, témoin, victime... la liste des intervenants est limitée. Ni le badaud ni le citoyen n'y a sa place.
D’autre part, le temps lui aussi est déformé. En effet, le lieu du drame ne le restera que durant une période limitée, ensuite il redeviendra un tronçon de route comme un autre. Mais ce n’est pas tout, les premiers moments qui suivent l'accident paraissent interminables. Le temps se déforme.
Nous proposons, pour désigner ces différentes ruptures la notion de « sacralisation areligieuse ». Nous voulons désigner par cette expression un événement qui sépare du reste de la population ceux qui sont impliqués dans le fait divers. Toutefois cette rupture, aussi violente et aussi profonde soit-elle, n’est pas religieuse car le groupe qui entoure la victime ne forme pas, à proprement parler, une communauté religieuse.
Par contre, nous proposerons l’expression « temple » pour désigner le lieu du fait divers car il s’agit bien d’un endroit coupé de la réalité habituelle, dans lequel se déroule une « cérémonie » avec sa propre liturgie. A cause de cela, et bien que le fait divers se déroule régulièrement dans le domaine public, il nous semble que l’événement ne peut pas être considéré comme relevant de la sphère privée ou de la sphère publique.

Presse et réseaux sociaux 

Dans le schéma que nous tentons d’élaborer, le journaliste se voit conférer le rôle de messager entre le "temple" et le monde profane. Le reporter établit un lien entre deux univers qui sont disjoints et qui, sans lui, ne pourraient pas communiquer. Certes les secouristes peuvent aussi raconter ce qu’ils ont vu et le partager autour d'eux mais avec des biais sévères: leur vision du temple est forcément partielle (aussi bien dans l’espace que dans le temps), ils ont une autre mission à remplir, ils doivent respecter un secret professionnel et enfin,  ils n’ont pas un accès direct au grand public. Toutefois ce dernier point est largement remis en cause par l’émergence des médias sociaux puisque tous les secouristes ont aujourd'hui la possibilité, au moins technique, de publier sur le net.
Venons-en aux médias sociaux[2]. Qu’apportent-ils à la presse ? Les technologies modernes permettent bien sûr de faciliter l'accès à certaines informations. Ainsi les données privées, mais rendues publiques par la victime elle-même, sur son mur Facebook par exemple, peuvent servir à compléter l'article et à orienter efficacement le marketing pour la vente du reportage. Par contre, tout comme les témoignages traditionnels, les commentaires et les photos disponibles sur internet peu après le fait divers, sont sujets à caution. En effet, les émotions, la bonne ou la mauvaise foi génèrent des déclarations peu objectives qui nécessitent un traitement journalistique. Ce traitement marque (ou devrait marquer)  une distinction entre "médias" et "médias sociaux". 
Pour l’exprimer dans le cadre de notre schéma, le rôle liturgique tenu par le journaliste dans les faits divers est à la fois d’apporter un regard critique dans le « temple » et de transmettre, comme nous l’avons déjà vu, cette analyse au monde extérieur.

Vie privée (de) vie publique ?


Traditionnellement, le fait divers présente la caractéristique d’être directement lié à la question de la séparation entre vie privée et vie publique. L’habitacle de la voiture, havre de la vie privée, devient avec le crash, le centre de la préoccupation de tous. Plusieurs priorités légales se télescopent alors: la liberté de la presse, le droit à l’information et le respect de la vie privée. Les journalistes auront tendance à évoquer la liberté de la presse, droit essentiel dans nos démocraties, pour justifier leur quête d'informations. Cette dernière sera présentée par d’autres comme une atteinte à la vie privée.
La distinction entre vie publique et vie privée est régulièrement utilisée, principalement dans la presse, comme une sorte de balise morale entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Or ces notions sont extrêmement floues et très variables. La vie privée d’un président de la République semble beaucoup plus limitée que celle d’un facteur des postes. D’ailleurs, les différentes rédactions, en fonction de leur ligne éditoriale, ne tranchent pas de la même façon. Mais c'est bien cette décision de la rédaction qui va donner le caractère public, ou pas, à l'événement et à ses acteurs. 
Du moins jusqu’il y a peu car, sur ce point, l’impact des réseaux sociaux est considérable. Tout simplement parce qu’une information qui circule massivement sur les réseaux sociaux revêt de facto un caractère public. Lorsque la presse s’en empare, elle peut affirmer qu’elle se contente de reprendre une information déjà publique. La séparation entre vie publique et vie privée n’est alors plus assurée ni assumée par la presse mais par une sorte de version ultra-technologique de la rumeur.
Il faut bien mesurer les deux facettes de ce glissement: le journaliste, dans un certain nombre de cas, n'a plus la charge de décider lui-même où se situe la frontière entre vie privée et vie publique, mais il n'en a plus non plus le privilège. 
La distinction entre vie privée et vie publique sera probablement encore profondément révisée avec l’émergence de nouvelles technologies. La quantité de médias disponibles pourrait générer un phénomène paradoxal. La vie publique pourrait, et ce phénomène pourrait s'avérer plus grave, être à son tour menacée de disparaître, diluée à travers d’innombrables réseaux sociaux.
Pour mesurer l’ampleur de cette menace, il est utile de rappeler la définition de vie privée dans l'Antiquité car elle nous semble trouver aujourd'hui une nouvelle actualité. La vie privée était réservée aux esclaves, aux enfants et à la plupart des femmes. Il s'agissait de la vie privée au sens où elle était privée de... vie publique. Pour Aristote, l'homme est l'animal politique. Ceux et celles qui sont confinés dans des villas à l'écart de l'agora ne peuvent donc pas être considérés comme authentiquement humains. Plus tard, avec la Modernité, la vie privée devient le lieu où l'individu peut rester lui-même face à la vie publique où règne l'Etat. Dans le but de se protéger contre l'ingérence supposée ou réelle de l'Etat, les citoyens ont réclamé des droits et libertés à titre privé, pour garantir leur épanouissement personnel. C'est bien à cette notion moderne que l'on fait référence dans les débats vie privée / vie publique. Mais, que ce soit au sens antique ou moderne, et c’est la menace, comment concevoir l’un de ces types de vie sans l’autre ? 

Vie likable


Nous soutiendrons ici que les réseaux sociaux favorisent l'émergence d'un troisième type de vie que nous nommerons, faute de mieux, la "vie likable". Par cette notion, nous entendons tous les éléments relevant de la vie privée et placés par les individus sur internet en sachant qu'ils deviendront publics. La "vie likable" n'est pas née avec les réseaux sociaux, mais elle se développe avec eux. On peut, par exemple, penser aux marques de sympathies lors des funérailles d'un proche, événement indubitablement à la fois privé et public. 
Cette "vie likable" relève de la vie privée au sens moderne car elle provient d’une volonté de l'individu. Mais son essence est d'entrer dans la sphère publique, donc de s'extraire de la vie privée au sens antique. Cette extraction n’est possible que via un maximum de signes d'intérêts venus de la communauté (par exemple les "like" de Facebook).
Or, le fait divers va susciter l’intérêt de la sphère publique pour la victime, via la médiation du temple. Cet intérêt, s’il est orienté correctement, ce que permettent les technologies nouvelles, peut bénéficier à la « vie likable ». Nous pensons que c’est sur cette orientation qu'une jonction entre individus, presse, medias sociaux et soins d'urgence est envisageable, voire souhaitable.

Urgences

Lors d’un fait divers, le temps presse pour tout le monde dans le temple qui se met en place. Rappelons que ce temple ne relève pas seulement de la sphère publique, son statut est hybride. Dorénavant, des informations non traitées vont circuler quasi instantanément sur le net, des témoignages mais aussi des marques de sympathie qui, nous l’avons vu, seront partiellement récupérés par la presse. La victime et ses proches risquent souvent de ne pas avoir le temps de gérer ce flot d'informations les concernant. 
 Or cette pression médiatique pourrait influencer la guérison des victimes, parce qu'elle ne s'arrête dorénavant plus aux portes des urgences mais est accessible dans chaque chambre.

Banque bibliographique


La notion de "vie likable" permet, peut-être, d'envisager un traitement "à froid" de cette problématique. Les réseaux sociaux offrent en effet la possibilité de mettre à la disposition de tous des éléments biographiques que l'on aimerait laisser de nous, un peu comme un faire-part nécrologique préventif. Référencé correctement, ce document deviendrait la source officielle à laquelle la presse s'alimenterait principalement. Pour les équipes soignantes, la présence ou non de ces informations permettrait probablement de mieux prendre en charge la détresse psychologique des blessés et/ou survivants. Ce lieu virtuel pourrait également devenir la tribune de la famille, voire des secouristes, pour apporter d'autres informations semi-officielles, dans un cadre juridique à inventer.
Ainsi, nous plaidons ici pour l'apparition sur les réseaux sociaux d'une "banque virtuelle biographique" qui serait une expression de la "vie likable" et qui nous semble pouvoir aider tous les acteurs du fait divers. De son côté, l'Etat ne devrait intervenir que pour octroyer le statut de "source authentique" à ces informations et baliser juridiquement la démarche.
Le concept de "vie likable", amplifié par le celui de « temple », dépasse le stérile débat vie publique - vie privée, et nous semble construire un lieu apaisé capable d'atteindre le véritable enjeu du fait divers: rassembler toutes les forces disponibles, y compris celle des médias sociaux, pour soulager les victimes.


Cet article a été initialement publié dans la revue "Urgences accueil - USI", n°53, juin-juillet-août 2014, pp 19-21.  Merci d'indiquer cette référence si vous citez l'article.

[1] Nous soutenons même qu'il s'agit d'une rupture à l'encontre de la Modernité, mais nous ne pouvons développer ce point ici
[2] Nous entendrons ici l'expression "médias sociaux" comme une évolution de l'expression "Web 2.0" c'est-à-dire qu'il s'agit d'une série de techniques et d'interactions sociales qui s'allient en utilisant l'internet comme toile de fonds. Les "médias sociaux" ne désignent donc pas ici des médias traditionnels dans une version internet.