lundi 18 janvier 2016

Bisounours, humanisme et lien social

Bisounours, humanisme et lien social

Dans les débats récents, on entend parfois l'expression Bisounours pour désigner certains interlocuteurs. Nous allons tenter de définir ce Bisounours face à son opposant que nous appellerons Non-Bisounours. Quels liens entretiennent-ils avec l'humanisme ? 

Bisounours est un terme apparu il y a peu. Contraction de « bisou » et de « nounours », il désigne à l’origine une série télévisée de dessins animés pour jeunes enfants, diffusée dès 1984. Les personnages principaux y sont gentils et toutes les aventures se terminent bien, dans un univers idyllique. Cette série a connu un franc succès et a marqué sa génération. Par extension directe, Bisounours  a rapidement été assimilé à la naïveté ou aux bons sentiments. Par exemple, « vivre dans le pays des Bisounours » indique un refus de tenir compte des vicissitudes du monde réel, à la façon du « il croit encore au Père Noël ».

Bisounours et Non-Bisounours


On le voit, le mot Bisounours n’a pas été forgé pour être utilisé dans le débat public. Pourtant, par dérive, avec la crise des migrants, il apparaît aujourd’hui dans la catégorie « insultes politiquement correctes ». Par Bisounours, le Non-Bisounours (par facilité nous nommerons de la sorte l'individu qui qualifie une autre personne de Bisounours) peut désigner une personne qui, de part ses opinions surtout, et éventuellement ses actions, propose une politique axée sur une vision optimaliste des Droits de l’Homme et de la capacité des hommes à vivre en commun sur base des Idéaux issus des Lumières. Etrangement, Bisounours serait alors ici synonyme de « moderne » ou d’« humaniste ». Alors pourquoi avoir besoin du mot Bisounours » ?

1. L'insulte  politiquement correcte

Une explication simple consiste à dire que le terme Bisounours n’est pas injurieux et possède même un caractère sympathique et peut-être utilisé pour ce motif. Mais cela nous semble insuffisant car « humaniste » n’est pas non plus une insulte.

2.  Humaniste ou pas 


Bisounours pourrait marquer une forme d’exclusion, sous la forme d’un « us and them ». Autrement dit le Non-Bisounours fait partie d’une communauté qui est capable de construire une explication du monde sans avoir besoin d'utiliser la naïveté. Et ceux qui sont traités de Bisounours ne font pas partie de cette communauté. Par simplification, nous allons désigner par "communauté humaniste", le groupe extrêmement large des citoyens qui partagent les valeurs humanistes et veulent les défendre. La question se pose alors: entre le groupe des Bisounours, et celui des Non-Bisounours, lequel peut-il se targuer de représenter plus que l'autre la communauté humaniste ? L'un insiste sur les valeurs des Droits de l'Homme, l'autre sur le besoin de sécurités.


3. Un humanisme brisé

Bisounours  peut aussi indiquer une rupture au sein de la communauté humaniste. Dans cette approche, Bisounours désigne alors l’humaniste qui perd la perception de la réalité et s’égare sur un mauvais chemin. Il partage toujours les valeurs de la communauté humaniste mais ne parvient plus à en faire un bon usage, du moins selon le Non-Bisounours. Fait-il courir un risque à la Communauté humaniste ? L’usage du mot Bisounours laisse croire que non, par la définition même du terme originel.
En reprenant la même approche, Bisounours peut désigner également un individu qui s'engage dans chemin dangereux pour l’ensemble de la communuté humaniste. Car forcer la société à ne pas voir la réalité risque de la rendre incapable de se défendre face aux menaces que les Non-Bisounours, eux, estiment percevoir. Les Non-Bisounours entendent alors rappeler les Bisounours vers les valeurs de l’Humanisme, principalement au nom de la Sécurité.  



4. Renoncer à l'Humanisme

Bisounours peut aussi désigner le fait que le Non-Bisounours se détourne tellement de l’humanisme qu’il ne voit plus dans les Droits de l’Homme qu’un concept digne d’un dessin animé. Le Non-Bisounours est donc prêt ici à renoncer à l'Humanisme pour s’inscrire dans l'étape historique suivante. Soit parce qu’il estime que les valeurs de la Modernité ne sont pas les meilleures et que, par exemple, la sécurité et/ou la nation doivent l’emporter sur les droits de l’Homme. Soit parce que, restant convaincu de la pertinence des Droits de l’Homme, il renonce à penser que ces valeurs sont universelles.






5. Une astuce commerciale

 Ou bien encore, la compréhension de l'expression Bisounours pourrait faire appel à une autre caractéristique du mot, souvent occultée. Initialement, les Bisounours sont avant tout une entreprise commerciale. Il est peut-être utile de rappeler que ce qui existe vraiment, ce ne sont pas les personnages de la série télévisée mais bien les producteurs qui tirent profit de l'émerveillement des enfants. Ce qui pourrait s'interpréter ici comme suit: le Bisounours, derrière un discours humaniste, sert en vérité les intérêts de l'économie. Cela peut sembler aberrant de prime abord, tout comme cela devait l'être pour un enfant de reconnaitre que le Bisounours qui lui parle gentiment à la télévision est, en réalité, en train de se vendre à lui. Le Non-Bisounours viserait alors non pas tant des individus "idéalistes" mais bien le système économique qui va se gorger de ces changements. Attention, git ici une perturbante régression à l'infini : le Non-Bisounours qui ne veut pas croire en cette explication pourrait à son tour être taxé de Bisounours. Ce qui nous conduit fort près des fantaisies conspirationnistes.


Et le lien social ?

Il est impossible aujourd'hui de savoir quelle définition va l'emporter, pour peu qu'elle soit dans celles qui précèdent. Celui qui se fait traiter de Bisounours ne peut pas aujourd'hui, sur base de ce seul mot, comprendre la nature du reproche qui lui est adressé. Ce qui serait pourtant utile avant de choisir sa réplique: l'amusement paternaliste, l'agacement ou le rejet pur et simple de l'interlocuteur, soit en le niant, soit en le jetant dans les flammes de la fachosphère. Espérons que cette grille de lecture pourra aider à mieux adapter les réponses.

mercredi 23 décembre 2015

Au nom de la souffrance: interdire les publicités de GAIA?



Les questions philosophiques soulevées ou dissimulées par la polémique autour du foie gras sont complexes et souvent paradoxales. Nous allons essayer d’y voir un peu plus clair, en axant notre démarche sur l’élément central développé par les opposants : la souffrance animale. Cette souffrance existe-t-elle ? Comment la définir ? Comment la comparer à d’autres souffrances ? Ce qui se résumera ici par  la question est-il plus douloureux pour une oie d’être gavée ou pour un humain de devoir regarder les publicités de GAIA ?

Tentons d’abord de nettoyer la problématique de discussions stériles. Commençons par évacuer la suspicion de mercantilisme. Puisque tout le monde à quelque chose à vendre, chaque argumentation peut être considérée par ses opposants comme une réclame déguisée.

La question de la douleur chez l’animal  nous paraît plus intéressante car elle dissimule une définition de l’homme. Une porte qui grince a-t-elle mal ? Cette interrogation peut sembler provocatrice. Pourtant, elle ne l’est pas. Pour Descartes, les animaux sont des machines: Ils ne ressentent pas la douleur. Pas plus que votre clavier pourtant sans cesse martelé.


Mais depuis Descartes, le discours a changé. D’une part, notre société attribue volontiers la capacité de ressentir aux animaux qui nous sont proches : chiens, chats… et à ceux que le cinéma nous a rendu sympathiques : Bambi, Croc-Blanc, Little Nemo… (sans compter E.T)
De plus, les progrès de l’éthologie ont montré d’innombrables comportements animaux que Descartes ne pouvaient pas connaître : entraide, « raisonnements »,…
D’autre part, nous n’aimons pas souffrir et, spontanément, nous n’aimons pas voir nos proches souffrir. Pour certains, c’est la preuve de l’altruisme : nous portons spontanément assistance. Pour d’autres, c’est la preuve de l’égoïsme : la douleur des autres nous gêne donc nous voulons qu’elle cesse. La notion de « proche » s’est modifiée durant les derniers siècles : les cercles ont été ceux de la famille, du village, de la nation, de la race, de l’humanité… Récemment, la douleur a été présentée comme un critère suffisant pour créer un nouveau cercle : les animaux y sont inscrits. Si nous considérons comme proches uniquement les gens de la même couleur de peau, nous sommes racistes. De la même façon, si nous ne considérons que les humains comme proches, nous sommes « spécistes », par altruisme ou par égoïsme. C’est-à-dire que nous accordons un traitement privilégié à l’homme.
Dans le cas qui nous concerne ici, le « spéciste » dira: le plaisir humain de manger du foie gras, la tradition culturelle et tous les avantages économiques  qui y sont liés sont largement plus souhaitables que la sauvegarde de quiétude des animaux. Parce que l’homme, contrairement à l’animal, est un homme. Les « anti-spécistes », au contraire, diront que la douleur de l’animal est bien plus importante que la satisfaction futile des hommes. Parce que l’animal, tout comme l’homme, souffre . 

La douleur et sa concsience

La difficulté consiste à placer le curseur de l’acceptabilité de la douleur : faut-il éliminer les douleurs de tous les animaux ? Y compris celle, possible, des rats empoisonnés et qui agonisent dans nos égoûts ? Une vache attaquée par des mouches peut-elle se défendre ? etc etc
Et par ailleurs où s’arrête la douleur ? Prenons Bambi par exemple, celui de Walt Disney, celui qui a beaucoup aidé la cause animale, pourquoi souffre-t-il ? Parce qu’il est pourchassé par les hommes ou parce qu’il pleure la mort de sa mère? L’oie souffre-t-elle plus des quelques instants de gavage ou du stress de l’attente répétitive ? La mère humaine qui se casse la jambe et tue son fils dans un accident, de quoi souffre-t-elle le plus ? Peut-on aussi considérer la sensation de manque du gourmet qui voudra  encore manger du foie gras quand cet aliment sera interdit par vos soins ? La douleur psychologique des éleveurs qui vont perdre leur emploi par l’interdiction du foie gras ? Une famille qui perd ses revenus souffre-t-elle plus ou moins que trois cents oies gavées ?Il faut être cohérent : si l’animal souffre, l’homme aussi puisqu’il est un animal. Négliger cela serait une autre forme, inversée, de spécisme. Il nous semble très compliqué de définir la douleur mais il nous semble que les douleurs psychologiques doivent y être intégrées, aussi bien pour y intégrer le stress avant un examen que l’attente avant un gavage.

La question de la conscience de la douleur est également passionnante. Reprenons les proches de tantôt mais à l’envers. Votre partenaire a-t-il mal quand il vous dit qu’il a mal à la tête ? Pas seulement parce qu’il pourrait mentir pour éviter, par exemple, de devoir faire la vaisselle mais tout simplement parce qu’il ne ressent pas forcément la même douleur que vous ? Vous sortez ensemble dans le froid de décembre, certains ont besoin d’un bonnet, d’autres pas. Les étudiants souffrent-ils vraiment quand ils sont malades le jour de l’interro ? Pourquoi l’oie peut-elle récupérer un foie normal en quelques jours alors que celui de l’homme réclamera des mois d’abstinence ? D’une façon ou d’une autre, reconnaître la douleur chez un autre être vivant va réclamer soit de l’avoir vécue soi-même, soit de faire confiance à une science ou l’autre. Ce qui signifie, invariablement, in fine, adopter une position anthropomorphique (c’est-à-dire attribuer aux autres espèces des caractéristiques de notre comportement humain). Et c’est justement ce que l’ anti-spécisme voudrait éviter.

Qui a le plus mal?

Mais soyons bons joueurs. Même si les douleurs ne sont pas mesurables et même si la prise de conscience de la souffrance est incertaine, rangeons-nous derrière le doute raisonnable. Si une douleur est pressentie, postulons son existence et tentons de l’éliminer. Donc, en suivant la morale spéciste, il faut éviter à la fois l’animal qui souffre les trois dernières semaines de sa vie et l’éleveur qui souffre de la perte de son emploi.
Les anti-spécistes alignent ici régulièrement un nouvel argument : les non-humains n’ont pas voix au chapitre et sont très largement écrasés par l’homme, ils sont ‘voiceless’ et pour cette raison il faut les défendre. De même qu’il faut défendre les opprimés. La morale « anti-spéciste » peut ici être résumée en un slogan « the voice of the voiceless ».


D’accord, prenons cet argument au mot. Il justifie en effet la défense des oies gavées. Mais n’impose-t-il pas aussi la défense du téléspectateur muet devant sa télévision, contraint de subir les messages GAIA ? Le téléspectateur ne souffre-t-il pas quand il voit les réclames, quand il voit ces bêtes malmenées, quand il pense que certaines communautés religieuses vont être meurtries par les amalgames issus de ces messages, quand il pense qu’il sera considéré par certains comme un assassin au moment de manger son foie gras ? A cause de ces souffrances, et par application de la morale anti-spéciste, les publicités de GAIA, fausses ou vraies, ne devraient-elles pas cesser ?



vendredi 18 décembre 2015

Laissez-passer pour le Rallye de Wallonie

(Texte publié dans le courrier des lecteurs du quotidien "L'avenir", le 20 décembre 2015 -  Il est une réponse à deux articles précédents qui déclinaient le credo écolo. Je me suis senti concerné par le sujet car il se rapproche de ceux  développés dans mon ouvrage "La Guerre verte ).

Les deux samedis précédents, deux personnes ont écrit dans courrier des lecteurs du quotidien "L'Avenir" pour demander l'interdiction du Rallye de Wallonie au nom de leur credo écologiste. Si le premier, médecin, évoque des préoccupations médicales, le second va plus loin, proposant en plus l'utilisation obligatoire par chaque citoyen d'une carte magnétique mesurant la pollution individuelle.

Je ne suis pas un adepte de sports moteurs. J'ai par contre eu l'occasion de voir mes enfants admirer, je dis bien admirer, des véhicules vrombissants lors d'un rallye local. J'ai aussi pu rencontrer des pilotes, leur équipe technique et leur famille, et j'ai ressenti leur enthousiasme de se lancer dans une aventure qui marque leur vie et participe à leur bonheur. J'ai aussi vu des supporters, des badauds, des commissaires de piste et des secouristes vivre ensemble une expérience humaine, créer du lien social. Faut-il mettre un terme un cela ? Peut-on leur dire d'aller jouer avec une trottinette  alors que, justement, le moteur et la vitesse sont au coeur de leur passion ?

Bien sûr, pour les uns, durant quelques heures le train-train quotidien est secoué et il y a du bruit et de mauvaises odeurs. Quelques heures... par an. Pour les autres, c'est l'aboutissement d'un travail d'équipe, de relations humaines. Ce qu'un rallye crée, c'est du lien social.

Si, à l'extrême limite, il est encore possible d'entendre l'argument de votre premier lecteur, celui qui consiste à dire que la santé est détériorée par le rallye, l'autre argument, par contre, est inquiétant. Il faudrait sauver la "race humaine" en imposant à chaque personne une quantité limitée de pollution. Au début, j'ai cru que ce lecteur était ironique. Mais non: "La gestion et la sauvegarde de
notre planète imposent que nos politiciens limitent les déplacements des gens par des mesures contraignantes imposées à tout le monde."
Je n'ai pas envie de disserter sur cette très belle définition d'un totalitarisme vert. Je le ferais bien mais, vu le tirage papier du journal, mon empreinte carbone risquerait de me faire dépasser mon quota de pollution.

J'aimerais plutôt mentionner la gradation entre les deux arguments. Via le premier argument (la médecine) ou via le deuxième (la "politique"), ce sont toujours la liberté individuelle et la vie en groupe qui sont mises en péril. Ce qui signifie, in fine, que ce qui pose problème à l'écologie, c'est l'homme. S'il n'y avait pas de pilote, il n'y aurait pas de rallye, donc pas de pollution.

Voilà ce sur quoi je voulais attirer l'attention. Oublier que toutes les activités humaines troublent immanquablement l'environnement et faire croire que ce dernier justifierait de bonnes et de mauvaises actions, c'est s'engager sur un chemin dangereux où l'on retrouvera successivement le paternalisme (médical ou pas), le contrôle social (dictatorial ou pas) et la régulation des naissances (selon Malthus ou pas).

jeudi 8 octobre 2015

Un american staff abattu par la police : crime, bavure, justice ?


 Bonjo, un jeune american staff a été abattu par la police. L’animal avait attaqué des moutons et se montrait menaçant pour des policiers. Ces derniers ont préféré le tuer. Un mouton a été euthanasié. Rapidement une pétition a circulé sur le net pour demander une enquête approfondie auprès du Comité P. Plusieurs milliers de personnes estiment ainsi que le comportement des policiers mérite une sanction.

Ce fait divers nous semble soulever une question philosophique indirecte : pourquoi considérons-nous spontanément que les signataires de cette pétition n’ont rien compris à notre vie en société ? Nous pouvons trouver deux fondements de la vie en commun malmenés par ces signataires : le contrat social et la spécificité humaine. Mais, justement, à cause de ces arguments et de ce qu’ils sont devenus en ce début de 21ème siècle, ne devrait-on pas analyser la pétition sous un autre angle ?

contral social

 Le contrat social tout d’abord. L’un des fondements, ou des mythes fondateurs, de la Modernité est le concept selon lequel les individus ont renoncé à exercer eux-mêmes la violence pour la confier à l’Etat. En contrepartie, l’Etat protège les individus et est le seul à pouvoir recourir légitimement à la violence, à quelques rares exceptions, comme la légitime défense. La vie en commun exige donc que l’Etat, via par exemple l’armée et la police, soit dépositaire de la violence.  Les chiens réputés dangereux qui se montrent agressifs peuvent être considérés comme un usage de la violence. Il s’agit de la même problématique que celle de la possession d’armes. Une Kalashnikov est aussi inoffensive dans une armoire qu’un chien qui dort devant le radiateur de son maître. Et la grande majorité des armes en circulation n’a jamais mordu personne. Toutefois leur usage est une remise en cause profonde du contrat social. Le policier qui se retrouve, dans un village, face à un animal qui vient de faire preuve de violence, est donc, dans le cadre de la philosophie moderne, autorisé à éliminer ce danger. Parce que nous avons tous abandonné l’usage de la violence, la police est même, dans une large mesure, invitée à faire respecter, par la force si nécessaire, ce contrat. 

spécificité humaine

 La spécificité humaine ensuite.  Comment l’homme peut-il être distingué des animaux ? Certains courants  offrent à l’homme un statut  privilégié (fils de dieu…) ou une compétence réservée (langue, travail,…). D’autres courants estiment que l’homme est un animal parmi d’autres et vont jusqu’à parler de spécisme (Peter Singer, Deep Ecology)  pour désigner la volonté d’accorder des droits (et donc des avantages) spécialement aux hommes. Pour les premiers, la mort d’un animal peut être un événement triste mais elle est sans commune mesure avec celle d’un homme. Les animaux peuvent être aimés mais ils n’ont pas plus d’importance qu’un autre bien.  La position des anti-spécistes est évidemment opposée. La mort volontaire d’un chien est  moralement inacceptable. Ceci explique d’ailleurs en partie les motivations de certains végétariens. Les animaux ne peuvent pas être exploités, torturés et, a fortiori, tués. Dans le cas présent, la Justice devrait être requise pour enquêter sur un meurtre. Toutefois si l’on admet cette approche, il faudrait aussi attaquer, sur base des mêmes dispositions légales, le propriétaire de l’American Staff, pour agression  mortelle sur le mouton. Comment se positionnerait GAIA sur cette question ? Notons au passage  que l’on perçoit ici assez bien l’intérêt de fonder la Justice sur la déclaration universelle des droits de l’Homme.

Parce que nous vivons dans une société qui est à la fois fille du contrat social et de la spéciste pensée judéo-chrétienne, la mort de ce chien nous semble une décision juste.
Mais, parce que des milliers de personnes sont prêtes à poursuivre en justice les policiers, il nous semble pertinent d’interroger notre double motivation.  Qui sont les signataires de cette pétition ? N’ont-ils rien compris à la Modernité ? Sont-ils rebelles au contrat social ? Sont-ils anti-spécistes ? Ou veulent-ils dire autre chose encore ?

Comment réguler la violence?

 Sans doute certains d’entre eux sont-ils émus par la mort d’un chien qu’ils peuvent identifier au leur. Sans doute aussi d’autres voient-ils là l’occasion de discréditer l’autorité, la police en particulier. Peut-être y a-t-il des sympathisants de GAIA ? Toutes ces attitudes et/ou positions idéologiques demeurent minoritaires. Pour bâtir notre société, nous avons privilégié la raison par rapport au sentiment, le respect de l’autorité par rapport à l’anarchie et le spécisme par rapport au respect des animaux. 
Or cette société est en pleine mutation, la Modernité n’est peut-être plus l’horizon indépassable. Et peut-être les signataires de cette pétition voient-ils un autre monde possible ou ressentent-ils plus profondément les limites du nôtre. Posséder un chien dangereux, serait une sorte de rébellion, l’une des dernières possibles, contre le système.  Même si ces arguments ne sont pas ceux des signataires, il est possible de voir dans cette pétition un positionnement philosophique de type post-moderne ou anti-sociétal. Et nous devons peut-être écouter les plaintes des signataires de la pétition sans les nier ou les moquer.  Reconnaître avec bienveillance un interlocuteur sérieux, dans ces gens capables de s’entourer de chiens dangereux ou de réguler la violence dans la vie quotidienne ?  Et quelle place laissent-ils à l’homme?