vendredi 3 avril 2020

Confiné et confini


Confiné et confini


Le confinement rassure et angoisse à la fois. La pandémie charrie la peur et colporte les propos les plus délirants comme les plus sérieux. J’ai été tétanisé, incapable de lire, d’écrire ou même, et surtout, de regarder la télévision. La philosophie ne m’aidait plus jusqu’à ce que je trouve enfin une issue de secours que j’aimerais vous confier. Et si nous reconnaissions que cette pandémie nous conduit, parce qu’elle déshumanise la mort, non seulement au confinement mais surtout à la confinitude ?


Le confinement se construit sur les mots « cum »  et « finis ».  Etre confiné, c’est être renvoyé aux confins du mondes, contre les frontières, contre les barrières, là où la terre plonge dans l’inconnu. Une très belle région du monde garde la trace de cette étymologie, le Finistère.
Mais comment confiner une population sur son propre territoire, à l’intérieur de ses propres maisons ? En fermant les portes et en clouant les fenêtres ?  Ce ne serait qu’un premier pas car chaque habitant sait que la rue l'attend derrière la porte et les fenêtres. Il entendrait le délicat chant des oiseaux.
Le confinement en ses propres terres ce serait remplacer cette porte par une situation inconnue, incompréhensible, inexplicable et dangereuse. La porte s’ouvrirait alors sur l’angoisse.
Dès l’aube des mesures gouvernementales, en quelques fractions de seconde, je me suis confronté, c’est-dire étymologiquement « cum » « frontis », mis au front, avec l’inconnu. Et tout d’abord par des symptômes dans mon propre corps: Suis-je malade? Quelles sont ces douleurs qui m’étreignent ? Vais-je contaminer mes proches ? Reverrai-je mes amis ? Combien de vies ce coronavirus va-t-il faucher ? Par peur, fidèle au Mur de Waters, je me suis confiné.
Grâce, ou à cause, des moyens de communication modernes, la porte et la fenêtre ne sont pourtant jamais vraiment fermées. Donc un flux continu d’images, plus insoutenables les unes que les autres, déferlent sur les écrans. J’ai été débordé. Hébété. Abasourdi. Incapable d’encore voir ou entendre ces informations. Incapable d’écrire. Devant l’angoisse, la raison reculait. Ma si chère philosophie ne pouvait plus m’aider.  Mon clavier était muet. Mes tourments sont insignifiants mais je tenais à expliquer par quel vent contraire j’ai été cloué contre cette foutue porte, incapable d’encore communiquer, d’encore penser.

La chouette de Minerve

Passé ce long effarement, j’ai enfin pu me concentrer sur la situation pour tenter d’en tirer un questionnement philosophique, pour me rassurer donc, pour me souvenir que ce chemin, avant de traverser la Vallée des Larmes devait bien provenir de quelque part, à défaut  de ne mener nulle part. Dans les ténèbres, c’est la chouette de Hegel qui est la première venue à mon secours, timidement.  Ou plus précisément celle de Minerve: « Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol » ( in « Principes de la philosophie du droit »).  J’avais toujours interprété cette phrase en lui faisant dire que la philosophie venait chronologiquement après les autres disciplines, qu’il lui fallait du temps pour assimiler les faits et les synthétiser. Cette fois le hululement de la chouette me rassurait dans ma tempête intérieure : l’effarement n’était pas forcément une tare.
Dans la crise, les autres disciplines occupent le terrain et cela est très bien: médecine, aide aux personnes, collecte d’immondices, recherche scientifique, alimentation, information… toutes ces personnes qui veillent sur la cité et sur ses habitants.  Des hommes et des femmes qui ont pu ou qui ont du maîtriser la situation. Et auxquels, très humblement, j’adresse mon admiration.
Moi je suis resté prostré devant cette porte fermée sans oser la toucher, espérant que le monstre reste dans la rue. Je dis bien dans la rue, pas dans une autre maison, pas dans une autre ville ou un autre pays, non qu’il épargne l’Humanité.  Et pour cela, mes connaissances en philosophie sont inutiles.
Au creux de l’angoisse et de la tristesse, l’impuissance s’est lovée. Je ne pouvais que respecter les consignes: le confinement.



L’inconnu

Retour à cette porte fermée sur l’inconnu: derrière elle, un être minuscule dont on ne sait s’il fait partie du règne des vivants ou pas. Un ennemi qui est réduit à des statistiques, à quelques observations, à quelques hypothèses bien trop récentes pour avoir déjà une validité scientifique avérée. Et qui se prête donc à toutes les spéculations, dont les réseaux sociaux s’emparent aussitôt pour les acheminer vers un marché de l’information plus dérégulé que jamais.

Sur cette connaissance scientifique balbutiante se greffent des décisions politiques contraignantes et une communication dont les enjeux profonds nous échappent. Les propos sont-ils exagérément rassurants ou, au contraire, alarmistes ? Tout, et son contraire, est possible. Une propagande est l’œuvre, c’est de bonne guerre. Devant l’urgence, qui est raisonnablement expliquée par le risque de saturer les hôpitaux, des mesures d’exception sont admissibles.
L’Autorité est inspirée par des experts et exercée par des partis. Certes, les uns comme les autres ne sont pas guidés par la démocratie mais la Constitution autorise de telles décisions. Il faudra pourtant impérativement veiller à ce qu’ils rendent rapidement ces pleins pouvoirs. Opposition et presse y veilleront. En Belgique, contrairement à d’autres pays, nous pouvons avoir une confiance relative sur ce point essentiel. A ce stade, à mes yeux, il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour cela.

Certains se rassurent

En regardant cette porte barricadée, je peux aussi entendre des explications nées de mythologies consolatrices. Le principe est éculé : cette calamité nous arrive car nous avons fait le mal. Autrefois nous avions péché contre Dieu. Aujourd’hui ce sont nos mauvaises actions envers la Nature ou envers les animaux qui sont la cause de ce fléau. Peter Singer, par exemple, s’engouffre dans cette explication pré-moderne (Philosophie Magazine, avril 2020). A ses yeux, si nous voulons éviter le retour de pandémies, il faudra traiter les animaux à notre égal.
Ces croyances peuvent rassurer car elles permettent à l’humain de reprendre un peu le contrôle sur le cours des événements. Cependant c’est Leibniz et sa Théodicée qui viennent frapper à ma porte close. La Théodicée veut expliquer l’existence du mal malgré la toute-puissance et la bonté de Dieu. L’écologiste convaincu se retrouve lui aussi devant un paradoxe : comment cette Nature qu’il chérit tant peut avoir produit une catastrophe de cette ampleur ? Dans un cas, comme dans l’autre, la faute sera rejetée sur l’homme qui ne respecte pas l’orthodoxie de l’idéologie en vogue.
Ici, ces explications d’essence médiévale sont pourtant contrebalancées par une inclinaison vers la Modernité. Ceux pour lesquels l’humanité est prioritaire, sont tournés vers les capacités techno-scientifiques issues de la raison cartésienne. Ce qu’il faut trouver, ce sont des vaccins, des médicaments et du matériel nécessaire à soigner, à guérir, le plus vite et le plus largement possible.
Par ailleurs, certains pensent qu’il leur est permis de connaitre l’après-crise et formulent des hypothèses: divorces ou suicides en surnombre, ou au contraire resserrement des liens familiaux, consommations mieux mesurées ou bien rebond, etc. D’autres affirment que nous assistons à l’effondrement de la société capitaliste. Il s’agit peut-être d’un chant du cygne mais n’oublions pas que le libéralisme peut se nourrir des chocs et autres crises. De plus, l’outil industriel n’est pas dégradé, les usines ne sont pas détruites.
Chacun projette ses propres aspirations ou les invente pour son voisin. Voilà aussi qui peut permettre de se rassurer en imaginant que l’éventuelle rupture sera soumise à des prédictions compatibles avec ses propres fantasmes. Tout cela, in fine, permet d’apporter un réconfort intérieur aux convaincus.

Un temps écrasé, sans deuil possible

Mon angoisse ne peut pas être réduite par ces moyens, elle vient  d’ailleurs. A force de regarder cette porte fermée, j’ai fini par comprendre que ma peur vient, à proprement, parler du néant. Car oui c’est bien le néant qui m’aspire dans cette crise. Cette maladie me déstabilise car elle me plonge, en écrasant le temps, dans l’absurdité de la vie et donc dans celle de la mort.
En effet les morts habituelles sont codifiées, ritualisées et socialement balisées. Avec le coronavirus, elles sont vécues en dehors de tout récit apaisant. Ces images, ces pensées sont insupportables: un patient arraché à sa famille, conduit dans une chambre stérile, mourant près d’humains qui ne peuvent le toucher, et ensuite soustrait à toute personnification pour devenir un chiffre dans une statistique, être transformé, à la chaine, en poussières puis transporté dans une urne en convoi militaire. La famille  ne peut pas faire son deuil, pas même se réunir ou rencontrer des amis. Les proches ne le sont plus que par des écrans interposés. Tout cela nous conduit directement, sans repos, à notre finitude, à la finitude. Car un processus d’écrasement du temps est à l’oeuvre.

Confiné et confini

Nous le savons bien : notre mort n’intéresse personne à long terme. Nous pouvons ignorer ce fait trivial car nous savons que, pour le court terme par contre, les sociétés humaines ont établi des rites funéraires pour faciliter le deuil.  Mais avec le coronavirus, ce long terme est écrasé en un insoutenable court terme, presque un instantané dans la mesure où certaines images sont diffusées en direct. Notre finitude se rapproche de nous, elle nous saute aux yeux, au journal télévisé, dans une salle d’urgence italienne, devant des malades sous un plastique bleu. Et toute l’absurdité de la vie, de notre vie et de celle des autres, nous étouffe. Nous sommes confinés à cette finitude. C’est ce que j’aimerais nommer la confinitude.
Vite, il faut donner de l’oxygène à cet encerclement. Etrangement, après Hegel et Leibniz, c’est mon vieux maître, Herbert Spencer, qui est alors venu à mon aide. Dans ses « premiers principes » il évoque le développement de la connaissance comme un ballon que l’on gonfle. La quantité de savoirs augmente à l’intérieur et la surface de contact avec l'extérieur, l’inconnaissable s’accroit. Pour lui, sur cette maigre enveloppe se trouvent les scientifiques, les philosophes et les théologiens qui parviennent, parfois, à  faire passer des éléments de l’inconnu vers le connu. Et si c’était cela qui se trouvait derrière la porte, hors de la confinitude ? On peut oublier, pour reprendre la qualification de Nietzsche, la pédanterie de Spencer, et nous imaginer tous installés par le coronavirus au bord de l’univers, sur l’enveloppe du ballon. Ouvrir la porte, regarder au-delà, cela nous offrirait alors une chance de saisir le non-être.  Et au-delà de la finitude ou de l’univers, par définition, il n’y a rien. Le coronavirus, avec ou sans confinement, nous a tous invités à nous asseoir au bord du monde, à ses confins.
Et donc, après avoir régulé l’angoisse, si l’on ouvre cette porte sur la rue, ce que l’on fera entrer, c’est un peu d’inconnu, et même plus précisément d’inconnaissable. Nous ne connaitrons rien de plus sauf peut-être justement que, dorénavant, nous en connaissons un peu moins. Et Nietzsche de sourire « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou » (in « Ecce Homo »).

François-Xavier HEYNEN - avril 2020

jeudi 12 mars 2020

Que la République éclaire les étoiles


L’affaire Polanski nous permet-elle d’ouvrir des questions philosophiques ? Elle permet en tous les cas de s’interroger sur la morale, sur la communauté qui la crée et sur les démocrates qui devraient rester vigilants face à son retour.

Le rôle de l’Etat est de juger M. Polanski selon la loi en vigueur. Y a-t-il lieu de s'inquiéter à ce sujet ? Une autre institution que la Justice est-elle plus habilitée pour gérer les crimes et délits ? La séparation des pouvoirs est une règle démocratique constitutionnellement établie. Certes les médias ne constituent pas un pouvoir constitutionnel mais, dans les faits, ils forment bien un pouvoir qui devrait, par extension, être séparé, lui aussi, des autres. 
Le « débat » pourrait s’arrêter ici mais il nous faut tout de même évoquer plus avant le volet médiatique car il est le cœur réel de l’affaire Polanski.

Déontologie élargie, et ensuite ?

Certaines célébrités du cinéma français ne veulent donc pas se contenter des décisions judiciaires, elles veulent y ajouter l'opprobre au nom de leur morale.
Cette morale, construite donc par des membres d’une classe artistique (ou plus exactement professionnelle) ressemble à une forme de déontologie élargie.  Ce que l’on pourrait résumer par: « Pour être un bon réalisateur de cinéma, on ne doit pas avoir des agissements comme ceux de M. Polanski ». La communauté du cinéma français pourrait ainsi décider que sa morale n'est pas compatible avec les agissements de Polanski. L'avantage, si l'on peut dire, c'est que ces agissements n'ont pas besoin d'être avérés pour être amoraux. Les sages d’une communauté peuvent disqualifier l’un des membres au nom de l’intérêt du groupe ou de la tradition. Ainsi la cérémonie des Césars, si elle constitue une grand messe des acteurs, peut effectivement être le lieu pour éjecter un membre devenu amoral. Il est même légitime de le faire savoir publiquement.
Mais le processus peut-il aller plus loin ? Autrement dit l'exclusion d'un membre peut-il se compléter par une mise au ban de la société…civile, via les médias ? Il s'agit ici d'une dérive classique du communautarisme qu'il convient de combattre, au nom de la démocratie et plus particulièrement au nom de la laïcité. Les communautés ont régulièrement tendance à confondre leur règlement intérieur et la loi. La neutralité des Etats modernes est l'un des acquis de ces luttes.
Notons que d’autres vedettes ne partagent pas cette approche moralisante. Il y a un conflit interne dans ce groupe. La communauté, est divisée et, vu la notoriété des uns et des autres, cette scission devient rapidement publique elle aussi. Nous assistons donc à une querelle intestine qui concerne avant tout l’univers des professionnels du cinéma mais qui s’exporte sur la place publique et vient converger avec d’autres luttes en cours. On ne sera pas surpris de trouver dans ce clivage, sous la question morale, des luttes de pouvoirs plus pragmatiques, voire des querelles d’egos.

Que peut-on dire de cette morale ?

Cette morale est-elle légitime en-dehors de son tissu professionnel ? Peut-on imaginer que Polanski, parce qu'il est une vedette, doive subir un traitement de faveur infligé par ses pairs?  Ce traitement n'est pas fondé sur le droit, il vient plutôt le renforcer, voire le déformer. A défaut d'être légal, il pourrait être moral, c'est-à-dire fondé sur le bien et le mal. 
Comme toute morale, elle peut sembler étrange vue de l'extérieur du groupe qui la produit. Par exemple, dans le cas présent, pourquoi Polanski est-il conspué alors que Ladj Ly (condamné notamment à une peine de 2 ans fermes pour complicité d'enlèvement et de séquestration, dans une affaire sentimentale) ne fait l'objet d'aucune remarque lorsqu’il reçoit son prix ? Ceci me pousse à dire que le traitement de défaveur préconisé par certains ne relève pas d'une véritable morale, mais bien d'une moraline, c’est-à-dire de quelques bons sentiments qui ne se basent pas sur un raisonnement moral cohérent.
Il n’y a là aucun jugement de valeur. Le combat, même mené au nom d’une moraline, peut être juste.  Certes, déontologies, moralines et morales doivent pouvoir être exprimées publiquement et certes elles influencent les mentalités, ouvrent des débats et permettent des changements. Mais elles doivent aussi rester à leur place: des particularismes, parmi d’autres.
Contrairement à la Justice, une star française, même toutes les stars françaises rassemblées, n’incarne(nt) pas l’universalisme. Il est important que la République s’en souvienne. La neutralité de l’Etat en dépend.

dimanche 15 décembre 2019

Communication publique, vérité et fracture numérique


La communication publique : pour la vérité, contre la fracture numérique


Face aux fake-news, les institutions publiques doivent continuer à diffuser des informations et à être entendues car elles transmettent la Loi. Et elles sont tenues de les transmettre à tous les usagers. Des communicateurs publics sont en charge de cette mission. Mal connus et mal reconnus n’oeuvrent-ils pourtant pas, d’une part à maintenir une vérité d’une haute qualité face à la tempête du relativisme?  Et d’autre part à préserver les liens avec personnes fragilisées, en évitant la fracture numérique. Et si la démocratie parlementaire leur accordait enfin les moyens de mener à bien cette double quête ?

Délimitons d’abord la profession dont il est question ici. En Belgique francophone, la communication publique désigne la discipline qui transmet des informations émises par une instance publique à la destination d’un groupe de citoyens.

Une vérité solide

Cette information initiale présente donc le mérite de reposer sur une assise solide puisqu’elle a été forgée dans un creuset démocratique, souvent une assemblée législative ou, éventuellement, une autorité politique mais pour des décisions prises dans le cadre de son mandat exécutif.  La communication promotionnelle du politicien ou de son parti, que d’aucuns qualifieront de propagande, relève de la communication politique, qui constitue une autre discipline.
Cette information à émettre est par ailleurs consignée dans le Moniteur Belge ou dans les procès-verbaux d’instances officielles, ce qui autorise une validation rigoureuse via des recoupements critiques par chaque citoyen qui le souhaite.
D’autre part, la communication publique s’adresse à des citoyens, pas à des clients et elle ne cherche pas à vendre mais à informer et/ou à favoriser des comportements visant l’intérêt général. Elle ne peut donc pas être suspectée de marketing
Nous oserons qualifier cette information initiale de « vérité ».  Transmise par les communicateurs publics, cette « vérité »  profite d’arguments valables à opposer à  la « post-vérité ». C’est une information authentiquement citoyenne qui peut être vérifiée par tout un chacun, dont l’émetteur est connu et doit rendre des comptes et qui n’entre pas dans le cycle du profit.

Précarité et fracture numérique

Les communicateurs publics sont aujourd’hui, dans cette mission, régulièrement  confrontés à un une problème dont peu perçoivent l’ampleur : l’inégalité de traitement engendré par la fracture numérique. Les technologiques modernes offrent des facilités indéniables pour assurer des transmissions d’informations à grande échelle. Ces nouveaux moyens se présentent souvent comme plus écologiques (le remplacement d’une brochure par un site web par exemple) et plus économiques. Les budgets ont donc tendance à les favoriser. Cette fascination peut escamoter une évidence : une grande partie de la population précarisée ne dispose pas d’un accès efficace à ces nouvelles technologies. Pour le secteur privé cette fracture numérique ne constitue pas un problème puisque ces personnes ne deviendront pas des clients. Sur ce point la communication publique et la communication du secteur privé divergent fortement. Certaines techniques venues du secteur privé pourraient donc s’avérer peu productives, voire même néfastes pour l’usager  qui se trouve de l’autre côté de la fracture numérique. Les stratégies communicationnelles publiques doivent prendre en compte cette réalité. Une simplification administrative par le recours aux ordinateurs doit donc se penser simultanément à la création (ou au moins à la préservation) de canaux de transmission humains.

Peu (re)connue

Forte de ces atouts, la communication publique est pourtant fragilisée. Elle demeure très peu reconnue en Belgique francophone : par le public, par ses propres acteurs et par ses commanditaires.


                        
Le grand public connaît assez mal les communicateurs publics car leur rôle est souvent médiatiquement effacé, à l’exception des porte-parole. Les communicateurs publics se sentent parfois isolés ou désignés par défaut à cette fonction, pourtant essentielle. C’est pourquoi  une association professionnelle, WBCom, agit depuis de nombreuses années pour favoriser leur formation continue. Des cours spécifiques sont dorénavant donnés dans les universités et les hautes écoles. La communauté professionnelle se structure. C’est un début prometteur mais cela ne suffira pas.

Il est sans doute temps d’aller plus loin et d’inscrire la discipline dans une véritable reconnaissance sociétale. Trois voies sont ouvertes.
 
Trois voies vers la nouvelle vérité

La première piste suppose la constitution d’un code déontologique, à l’instar de ce que l’Association Belge de la Communication Interne (ABCI) a déjà réalisé. Le communicateur public porte une responsabilité importante et il est indispensable que son action soit balisée par un cadre déontologique.
Si un effort doit venir des communicateurs eux-mêmes, d’autres mesures doivent être prises au niveau sociétal. Il ne faut pas se voiler la face, le communicateur public est soumis à de fortes pressions. Dans le chef de nombreux politiciens ou autres responsables de service, la distinction entre information et propagande n’est pas extrêmement claire. Des  actions de communication sont régulièrement perturbées par des comportements qui confondent l’intérêt général et les avantages que certains peuvent en tirer. Le cadre légal ne protège pas le communicateur public contre sa propre hiérarchie lorsque cette dernière dérape. Ce sont les deux dernières pistes que nous préconisons : d’une part que la description de fonction professionnelle du communicateur public soit adaptée à l’importance de sa mission et d’autre part que sa profession puisse être défendue par un Ordre officiellement reconnu.
Cette dernière piste peut paraître surprenante dans la mesure où un Etat moderne se caractérise par une méfiance constitutive à l’égard des corporatismes. Une telle association nous semble toutefois nécessaire pour unir les forces pour défendre la neutralité de l’Etat et  pour offrir une réponse démocratique solide aux ravages de ce que certains nomment parfois la post-vérité mais aussi à ceux de la ségrégation engendrée par la fracture numérique.
François-Xavier HEYNEN
Administrateur WBCOM

jeudi 5 décembre 2019

Le vrai cadeau de saint Nicolas


Le vrai cadeau de saint Nicolas

 
Voici donc revenu saint Nicolas et avec lui son cortège de commentaires et de critiques. Le personnage ferait peur aux enfants, il devrait enlever sa croix ou sa canne, et ne parlons même pas du Père Fouetard. Nous aimerions ici  développer une approche en insistant sur un point souvent omis: à la fin de l’histoire, saint Nicolas perd sa barbe. Toujours. Et ce moment, qui peut être traumatisant, constitue le véritable rite de passage, bien plus que la distribution des bonbons.  Saint Nicolas offre ainsi de beaux cadeaux aux enfants devenus grands. Nous allons convoquer Platon et Nietzsche pour expliquer comment.

Mon premier souvenir de saint Nicolas est associé au salon familial. Devant le divan, il y avait une porte à deux battants. Celui de gauche s’ouvrait et un bras ganté de blanc en sortait. Une grosse voix  inconnue, mais qui devait venir de Haut, énonçait mon prénom ou celui de mon frère. Celui qui était désigné devait se lever pour aller chercher le cadeau. Ce n’était pas traumatisant. Cependant, je n'aurais jamais osé ouvrir cette porte qui conduisait au bureau de mon père. Cette pièce était coupée de la réalité, elle devenait sacrée, le temps de la cérémonie. 
J’ai sans doute vu saint Nicolas, au loin, dans les rues du village. En classe, j’ai eu peur lorsque j’ai du jouer de la flûte pour lui et le reste de mes condisciples. J’ai été heureux de chanter pour lui, les « prières » que nous connaissions tous, et de recevoir de ses mains le premier pull-over de mon club de judo. Je ne reconnaissais aucune voix, pas même celle de mon père qui ne portait la barbe que le 6 décembre.

Puis, bien sûr, vient le moment inéluctable où la barbe blanche tombe. En ce qui me concerne, je ne me souviens ni quand ni comment. Mais la page était tournée. Irrévocablement ?
Je suis devenu professeur, j’offre des bonbons à mes élèves le 6 décembre. Je suis devenu papa, j’ai déposé des cadeaux pour mes enfants et je me suis régalé de leurs sourires. Je perpétue la tradition, sans trop y réfléchir. Ce n’est que récemment que j’ai compris sa puissance de métaphysique appliquée. 


Platon


Ainsi, pour expliquer l’allégorie de la caverne de Platon, je fais référence à saint Nicolas. Dans cette métaphore antique, des gens sont enfermés et attachés dans le fond de la caverne et ne voient que des ombres sur la paroi. Ils sont convaincus qu’il s’agit là de la réalité. L’un d’entre eux se détache. Après une période d’acclimatation, il sort de la caverne, découvre le monde extérieur et change sa vision du monde. Puis il revient dans la caverne et décrit son expérience à ses camarades d’infortune en les invitant à le suivre. 
Les étudiants comprennent assez vite que l’homme qui s’échappe symbolise le philosophe. Cependant ils admettent plus difficilement que nous sommes tous, eux y compris, susceptibles d’être attachés dans cette caverne. C’est ici que saint Nicolas apporte son aide. Car ceux qui y ont cru saisissent vite la possibilité d’une part d’être victime de l’illusion et d’autre part de l’effort nécessaire pour s’en extraire.  Ils ont vécu cette période d’acclimatation, la barbe qui tombe, qui se traduit, chez Platon, par une douleur dans les yeux lors du premier contact avec la lumière du jour. Saint Nicolas offre cette aide pédagogique. 

Le rite du passage


Mais il y a plus. Quand la barbe tombe l’enfant est invité à s’intégrer dans une communauté plus large. A l’école il fera partie de ceux qui savent, de ceux qui ont dorénavant le pouvoir de transmettre l’émotion et la bienveillance. Il est détenteur d’un secret qui ne trouve son sens que dans un groupe complice dont il est dorénavant l’un des membres. Il a probablement vécu une désillusion mais elle peut se transformer  en une ressource pour l’avenir. Et cela me semble l’un des véritables apprentissages qu’offre saint Nicolas.  Peu importe qu’il porte une barbe ou une croix, l’enjeu ne se situe pas là. Il existe bien un rite de passage, non confessionnel, offert à tous.

Un rite anti-rituel


Pourtant il nous semble y avoir un enjeu religieux ou plus précisément dogmatique, dans le prolongement de la caverne de Platon. Nous l'avons vu, la rencontre avec saint Nicolas est un moment sacré: chants incantatoires, trône, formes rituelles… La communauté crée une sacralisation qui va permettre aux plus jeunes, pour lesquels le rituel est mis en place, de développer une croyance, l’espace de quelques années. Ensuite viendra, immanquablement, la désacralisation. Le grand barbu n’était pas et n’a jamais été un être magique. Saint Nicolas est mort. Et il convient ensuite de dépasser ce petit drame. La barbe tombée n’entraine pas l’apocalypse ou la fin des temps, le monde continue à tourner. Et il peut même mieux tourner puisque la communauté de bienveillance s'est accrue. 
Et voici le second apport pédagogique, cette fois en rapport avec Nietzsche: la mort de saint Nicolas ouvre une porte conceptuelle vers la mort de Dieu. Admettre la mort de Dieu, et donc de toutes les valeurs traditionnelles, constitue une "terrible conquête pour un esprit patient et respectueux." Dans "les trois métamorphoses de l'Esprit", c'est dans ces termes que Nietzsche désigne la métamorphose du lion, étape essentielle vers celle de l'enfant qui "... veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde" ("Ainsi parlait Zarathoustra").

Nietzsche

Ainsi, la tradition de saint Nicolas est profondément iconoclaste contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord. Il ne peut pas y avoir de religion dans le saint qui arpente les rues pour distribuer des bonbons tout simplement parce qu’il est voué à être détruit. Non seulement, pour rejoindre Marx, il est invention humaine, mais en plus il va disparaitre. La tradition de saint Nicolas est un mélange de « L’homme a créé Dieu » et de « Dieu est mort ». Les dogmatiques en tous genres n’aimeront pas saint Nicolas car il est celui qui permet de renverser la Table des Valeurs. Saint Nicolas n'apprend pas la religion, il la menace profondément. Les symboles qui figurent sur lui sont voués à disparaitre avec la chute de sa barbe. Ainsi enlever la croix de sa mitre est presque une bénédiction pour les Chrétiens. Remarquons que les publicitaires ne placent pas leurs logos sur saint Nicolas. Ce dernier est une icône conçue pour être... détruite. Les défenseurs de saint Nicolas sont donc de faux iconophiles et de vrais iconoclastes. Mais que sont les pourfendeurs de saint Nicolas ? De vrais iconophiles et de faux iconoclastes ?

François-Xavier HEYNEN
www.philofix.be