mardi 18 juillet 2017

Et si nous vivions dans l'Ancien Système ?


Cet article a été publié sous la forme d'une carte blanche dans "Le Vif", le sujet est en outre développé sous une forme humoriste sur la page facebook "Ancien Système"  

Et si les événements que nous traversons ne constituaient pas une crise mais bien plutôt une suite historique annoncée dès la fin du 19eme siècle par Nietzsche et reformalisée un siècle plus tard par Lyotard? Autrement dit : l'avènement de Trump, l'élection de Macron et, dans une plus modeste mesure les soubresauts politiques wallons peuvent-ils être considérés comme les signes de la fin d’une période historique: celle de la Modernité et de son organisation politique actuelle. En référence à l'Ancien Régime, nous proposerons  l'appellation d’Ancien Système. Et pour que ce dernier advienne, quels meilleurs acteurs possibles que des "systémo-sceptiques" ?

Les grandes promesses de la Modernité avaient été : liberté, égalité, fraternité ou bien encore autonomie de l’individu par rapport au roi et par rapport à la religion via le développement de la raison. Très tôt, des voix se sont élevées pour indiquer les dangers inhérents à l’individualisme et au relativisme constitutifs de ce nouveau monde. Succédant au Roi et au Pape, d'autres grands récits fondateurs ont donné des socles a la vie en société: Ecole, Famille, Patrie, Sciences, Etat,... Puis peu a peu, et c'est le constat de Lyotard, ces grands récits se sont érodés. Le monde occidental a remis en cause ses fondamentaux idéologiques. L'avenir nous dira si l'on doit parler d'une crise interne de la Modernité ou du passage vers la Postmodernité, bâtie sur d’autres bases.

Il nous semble que les avènements de Trump et de Macron et l'enlisement des partis wallons plaident en faveur de cette deuxième option. Il s'agit dans les trois cas de remises en cause de la Modernité par les citoyens, à des titres divers, de la raison, de la liberté et de la démocratie.
Dans cette approche, les « affaires » révélées par la presse ne sont pas la cause du rejet des partis mais un prétexte pour exprimer une fatigue plus profonde. La fatigue face à la démocratie telle qu'elle a été exercée depuis des décennies. Autrement dit, le Parti qui pouvait être considéré comme un Récit (au même titre que la Patrie, la Famille ou l'Ecole) se voit lui aussi délité. Tout comme l'autorité du Roi divin, puis celle du curé, puis celle du chef de famille, celle de l'instituteur... ont été balayées, vient maintenant le tour de celle du chef de Parti.

Réactionnaires


Il peut exister des attitudes réactionnaires, comme celles de personnes qui rêvent de l'ancienne Ecole ou qui veulent le retour aux vraies valeurs. La Réaction c’est la tentation du retour au régime précédent présenté comme meilleur et indépassable à l’encontre du courant dominant. Les réactionnaires ne parviennent pas à sortir de leur système de pensée, souvent par incapacité ou par intérêt, et entament une folle course contre le temps qui, avec un peu de recul, peut prêter à sourire. C’est le vieil instituteur convaincu que le bonnet d’âne est une méthode pédagogique confirmée et qui se fend d’un ouvrage destiné à le réhabiliter. C’est le facteur qui se bat contre l’email ou le taximan qui veut interdire l’uberisation. Et si c’était aussi les ténors du Parti faisant valoir leur statut de détenteurs uniques de la Démocratie ?
En suivant ce raisonnement, ils nous semble que certaines attitudes s’éclairent. Si, comme nous le soutenons ici, les réactionnaires sont ceux et celles qui aujourd’hui prétendent qu'en-dehors des partis politiques traditionnels ne peuvent exister que les anti-démocrates, les idiots, les extrémistes et autres individus infréquentables alors il nous faut admettre que les représentants du futur se trouvent justement parmi ces gens aujourd’hui montrés du doigt et que nous qualifierons de "systémo-sceptiques".  Ces derniers peuvent être anti-démocrates s’ils souhaitent la fin de la démocratie, ou démocrates s’ils considèrent, par exemple, que les relations entre les politiciens et le monde économique sont préjudiciables aux citoyens ou bien encore que la particratie est une confiscation de la démocratie. 
Pour ce dernier point, la critique est connue : pour être élu, le candidat doit impérativement figurer en ordre utile sur la liste d’un parti important. C’est le Parti qui établit l’ordre des candidats, c’est donc le Parti qui choisit les futurs élus. N’iront au pouvoir que ceux qui auront été sélectionnés par le Parti, le pouvoir est donc au Parti, il s’agit donc d’une particratie. Certaines personnes considèrent que ce système politique, qu’ils refuseront de nommer particratie, n’est pas un problème pour la démocratie. D’autres y voient une captation anti-démocratique du pouvoir. Ces derniers, des systémo-sceptiques, s’inscrivent dans le mouvement de déconstruction des grands Récits que nous évoquions plus haut.

Systémo-sceptiques


Que l’on se comprenne bien, il ne s’agit pas de dire que la dissolution des Partis est nécessaire parce qu’ils seraient composés de trop nombreux mandataires véreux. Ce qui est en jeu ici c’est la dissolution du principe même de Parti car il est un Récit né dans la Modernité. Les « affaires » précipitent peut-être le mouvement car elles focalisent l’attention sur un (ou plusieurs) parti(s) et mettent en lumière les agissements honteux de certains membres du parti. Mais c’est bien le caractère systémique de ces « affaires » qui pousse à la réflexion : les personnages suspectés ont bien été placés par le Parti, les lois qui ont rendu ces pratiques possibles ont bien été votées par le Parti et le « jugement » des "coupables"  est bien effectué par le Parti. Pourtant le Parti refuse d’évoquer un caractère systémique à ses errements.
Pour justifier le système actuel, autrement dit pour sauver le Récit, il est possible soit de nier ou de minimiser les critiques particratiques, soit de les admettre et de se satisfaire de la situation en affirmant, grosso modo, que les autres systèmes politiques seraient pires. 
Mais une part non négligeable des citoyens, ceux que nous avons nommé les systémo-sceptiques, ne se satisfait plus de ces deux justifications et demande une remise en cause du système actuellement en place, ce qui, selon nous, pourrait être assimilé à la déconstruction du Récit du Parti. Pour les systémo-sceptiques, il est inconcevable que les politiciens actuels soient impliqués dans la gestion de la situation parce que leur seule présence dans le Parti signe leur appartenance au système. Cela ne signifie pas que ces politiciens soient malhonnêtes ou traitres mais bien qu’ils croient encore dans le Récit du Parti. Ils ne perçoivent pas l'évolution ou la nient ce qui est synonyme de discrédit si l'on adopte, comme nous l'avons fait ici, la perception d’une Histoire qui quitte la Modernité. De la même façon que, après la Révolution Française, les aristocrates n’étaient pas forcément des malhonnêtes ou des traitres, mais qu’il était devenu illégitime pour eux de gouverner car leur temps était révolu.

Ancien Système


Si les politiciens actuels constituent une partie de l’Ancien Système (pour faire référence à l’Ancien Régime) et devront donc, tôt ou tard, quitter la scène, cela ne signifie pas pour autant que le reste de la population suit l'hypothétique courant de l’Histoire. Et c’est ici que se cachent le vrai danger et l'opportunité à saisir. Ils sont cachés par une menace agitée comme un épouvantail par ceux qui défendent le Système : la constitution ou l'avènement de tel ou tel parti extrémiste. Le niveau de cette menace nous semble peu élevé  puisque, en tant que Parti, ce nouvel avatar du Récit, disparaitrait à son tour rapidement.
Par contre il existe un danger plus imminent : l’apparition d’une radicalisation violente du changement, comme a pu l’être la Terreur. Dans cette approche, le danger à venir n’est donc pas Hitler ou Staline, mais bien Robespierre. Qui gèrera la violence si la contestation contre le Parti quitte le domaine pacifique de l'abstention électorale pour rejoindre la rue ?
Et il existe aussi une formidable opportunité à saisir. Quelles valeurs, quelles pratiques, quelles traditions allons-nous préserver ? Car bien sûr dans toute évolution, des éléments sont conservés et d'autres emportés. Etre opposé à l'apprentissage par coeur des tables de multiplication ne signifie pas que l'on ne veuille plus que nos enfants apprennent à calculer. Alors qu'allons-nous conserver ? Le respect de l'autre ? La bienveillance ? Le profit ? La compétition ? La liberté ? L'égalité ? La fraternité ? Tout est encore possible et c'est le formidable projet que nous devons relever pour qu'un jour l'on puisse parler avec soulagement de l'Ancien Système comme on le fait aujourd'hui de l'Ancien Régime.

vendredi 16 juin 2017

Exercice de philosophie #21 : Abstentionnistes démocrates ?

Exercice de philosophie #21 :  Abstentionnistes démocrates ?

 

Situation: 


Vous partez en vacances avec neuf amis. Vous avez loué un grand chalet à la montagne et tout le monde est d'accord bien avant le départ: on décidera des activités à la majorité. Le lundi, vers 18 heures, vous vous réunissez au salon, comme il est d'usage entre vous, pour choisir le restaurant du soir. Sur les dix amis, sept choisissent la pizzeria. Les trois autres acceptent donc et vous partez tous ensemble. Le mardi soir, la même discussion reprend mais vous n'êtes plus que sept dans le salon, trois autres regardent le paysage depuis la terrasse et ne participent pas à la conversation. Sur les sept présents, quatre décident d'aller au restaurant chinois. Huit personnes y vont, les deux dernières, fatiguées par le ski, préfèrent rester dans leur chambre. Le mercredi, vous voulez à nouveau décider du restaurant mais il n'y a plus que quatre personnes dans le salon, les six autres sont au balcon. Cette fois une belle majorité se dégage puisque trois personnes veulent manger japonais. Au moment de mettre vos manteaux pour sortir en ville, vous constatez que les six autres amis ont décidé d'aller au bowling.

Vos questions :


A. Comment réagissez-vous? Entourez votre réponse : vous allez manger des sushis, vous allez renverser des quilles ou bien vous demandez à revoter.
A.1. Si vous avez répondu "sushis": pourquoi ne vous pliez-vous pas à la volonté de la majorité ? Si vous estimez que les personnes à l'extérieur n'ont pas respecté les règles, expliquez si vous êtes prêt à revoir ces règles ou bien si elles sont immuables ?
A.2: Si vous avez répondu "quilles" : passez à la question B.
A.3: Si vous avez répondu "revotons": répondez à la question A.1.

B. Dans un pays qui se déclare démocratique, si plus de la moitié de la population ne se rend pas aux urnes, une décision prise par la majorité des autres vous semble-t-elle:
B.1: Légitime? Pourquoi ?
B.2: Conforme à l'idée de la démocratie ? Pourquoi ?
B.3:  Si vous avez répondu "oui" à la question B.2: ajoutez à la moitié des non-votants, les étrangers et les enfants, et reposez-vous la question B.

C. Comme nous l'avons vu au cours, la démocratie n'est pas une institution figée et elle s'est transformée au cours du temps: le suffrage n'a pas toujours été mixte, ni universel. D'ailleurs il ne l'est pas encore puisque les enfants ne votent pas. Le suffrage est parfois proportionnel parfois pas. Que diriez-vous à une personne qui vous avouerait ne pas s'être rendue aux urnes ?

vendredi 26 mai 2017

Mots à la dérive #11: Liberté d'expression parlementaire


Ce lundi 22 mai, le Parlement wallon a solennellement réaffirmé l'importance de la liberté d'expression de ses membres. A l'unanimité, lls ont approuvé la résolution déposée par Mme Pécriaux et MM. Antoine, Onkelinx, Wahl et Collignon. Présenté à la presse comme un geste fort pour la protection de la liberté d'expression parlementaire face aux assauts d'ennemis qui voudraient la faire taire par une plainte au Civil, le vote ne résonne-t-il pas plutôt comme l'hallali d'un corporatisme aux abois ?
Si l'on peut se réjouir du rappel par le président du Parlement de l'importance de la liberté d'expression dans la recherche de la vérité, il faut alors pouvoir l'appliquer à la déclaration elle-même. Or cette dernière cumule les critiques traditionnellement reprochées à la corporation des politiciens. Premier grief qui pourrait être adressé: les élus qui la déposent. La majorité d'entre eux sont des "fils de..." ou des "frères de...". Bien sûr on pourra arguer qu'ils forment le bureau du Parlement et que c'est à ce titre qu'ils ont déposé le texte, pour lui donner plus d'importance. A y bien réfléchir, ce que cela signifie est encore plus embarrassant: le bureau du Parlement est majoritairement composé de "fils de..."

Ensuite le vote. Le président parle d'unanimité, c'est vrai sans l'être. Sur les 75 députés, 57 étaient présents et seulement 5 bénéficiaient d'une absence motivée. 24 % de  nos élus ne se sentaient pas concernés par ce moment présenté comme crucial pour la démocratie.

Le déroulement de la séance laisse rêveur tout amateur de débat. Le président récite son texte, faisant référence à des documents fondateurs de la démocratie qui en appellent à la liberté d'expression. On pourrait s'attendre donc à un débat autour du questionnement central: si la plainte a été jugée recevable par la Justice, c'est qu'elle doit bien être compatible avec notre Etat de Droit. Et si tel est le cas, la résolution ne constitue-t-elle pas, elle-même, une entrave à la séparation des Pouvoirs? Quelques précisions seraient-elles les bienvenues.
Mais la discussion générale se limitera a une salve d'applaudissements, aussitôt suivie par le vote.

Trois raisons possibles au silence

Comment interpréter ce silence assourdissant ? Trois solutions se présentent spontanément. Soit tous les élus étaient d'accord avec le texte proposé et ils ne se posent aucune question. Personne ne s'interroge sur le caractère paradoxal et anti-démocratique d'une potentielle pression sur le Pouvoir judiciaire évoquée ci-dessus. Personne ne s'interroge sur la voie ouverte vers la diffamation et la tenue de propos anti-démocratiques. Car, évoquer une liberté d'expression sans restriction, c'est ouvrir bien des portes...
Deuxième possibilité, certains élus auraient bien placé un mot tout de même mais les consignes des partis les avaient "invités" à l'unanimité et au calme. Au passage, notons que de telles consignes, si elles existaient un jour, devraient, pour les raisons invoquées dans la résolution, être strictement considérées comme anti-démocratiques par le Parlement.
Enfin il peut s'agir d'une sorte de réflexe corporatiste à vocation pédagogique: un message clair envoyé au (bon) peuple pour lui rappeler que le système politique en place est le seul à incarner la démocratie et que cela ne se discute pas, pas même en discussion générale au Parlement. Au fond, cette unanimité symboliserait alors une forme d'Union Sacrée ou de... Parti Unique.
Dans les trois cas, ce qui est mis en péril, c'est justement et paradoxalement la liberté d'expression et la possibilité même des conditions du débat.

Liberté d'expression ?

Et dans cette lecture, la plainte déposée (dont nous n'avons malheureusement pas pu nous procurer le contenu exact, Nethys n'ayant jamais répondu à nos sollicitations) ressemble bien à un caillou dans la chaussure. Mais contre quel pied ? Remettre en cause le travail de la Commission d'Enquête n'est-ce pas démocratiquement sain dans la mesure précise où, dès l'origine, cette dernière est constituée de membres partiaux. Car, enfin, la première question que se posera immanquablement un véritable enquêteur reste: à qui profite le crime ? Et si un pourcentage de ce profit revient à groupe particulier, il est aberrant, en démocratie, que ce groupe devienne le juge de l'enquête...
Ensuite le véritable enquêteur cherchera certes à comprendre le déroulement du crime mais surtout à déterminer qui a mis au point le système qui le rend possible: le parrain est plus condamnable que le dealer.  Est-ce l'impression que donne cette commission ?
Le reste n'est-il pas un vaste enfumage ? Ceci dit M. Antoine a probablement raison en citant à la fin de son discours le poète Jacques Prévert qui écrivait: « Lorsque la vérité n'est pas libre, la liberté n'est pas vraie."

lundi 1 mai 2017

Mots à la dérive #10: Front Républicain (et Ancien Système)


Mots à la dérive #10: Front Républicain (et Ancien Système)

Pour ce dixième "Mots à la dérive", nous allons nous pencher sur les expressions de "Front Républicain" et de "Système", avant de forger le concept d'"Ancien Système". Munis de ces notions, nous pourrons analyser le conflit Le Pen - Macron dans une autre grille.


A première vue, le "Front Républicain" désigne une union de diverses forces engagée dans une guerre au nom de la République. Nous définirons ici "Front républicain" par cet élan entendu dans la classe politique française et dans certains médias et dont l'objectif est de faire front au Front national, au nom de la République.
Il convient alors de définir ce qu'est la République. Nous suivrons le Larousse (1994): "Forme d'organisation politique dans laquelle les détenteurs du pouvoir l'exercent en vertu d'un mandat conféré par le corps social." Le front républicain doit donc rassembler, a priori, ceux et celles qui sont opposés à la monarchie (et plus généralement à l'aristocratie) ou à la théocratie puisque les mandats y sont conférés respectivement par un roi et par un dieu. 

Qui est membre du Front ?

 

Les organismes et institutions qui détiennent un pouvoir sans l'avoir obtenu d'un corps social sont-ils républicains ? Un chef d'entreprise capable d'influencer le taux de chômage d'une région est-il républicain?  Un président de parti politique ou plus généralement ceux qui composent les listes et choisissent ainsi les futurs mandataires, sans en référer au corps social, sont-ils républicains ? Un journaliste qui dévoile (ou pas) un scandale qui déstabilisera un candidat à une élection, est-il républicain ? Un président qui reçoit un mandat par referendum pour orienter son pays dans une direction et qui choisit de le diriger dans une autre, est-il républicain? Un technicien qui développe une nouvelle application internet et concentre un pouvoir colossal, est-il républicain ? Un informaticien qui dévoile des informations secrètes est-il républicain ?  ...
Nous pourrions continuer cette liste dans laquelle, à chaque fois, un pouvoir, parfois exorbitant, est détenu ou accaparé par des personnes sans le moindre mandat du corps social. 
Pour autant, le caractère républicain n'est pas forcément absent de ces comportements car il est possible d'invoquer la liberté individuelle qui explique les exemples ci-dessus sans nier la République. En effet cette liberté peut elle-même être encadrée par un système d'accréditations, d'autorisations, d'agréments etc, qui sont in fine octroyés par la République.
D'ailleurs, est-ce par dérive?, le terme "républicain" est probablement utilisé par les défenseurs du "Front Républicain" comme synonyme de "démocratique", voire même de "citoyen". 

Front Républicain contre la République

 

Il faut pourtant se méfier des conséquences anti-démocratiques d'un tel "Front Républicain". Certes une situation d'exception (guerre, pandémie, catastrophe naturelle...) peut justifier, un temps, un temps seulement, la prise de mesures politiques spéciales, pouvant d'ailleurs aller jusqu'à la levée de la Constitution. Donc appeler à supprimer tout débat politique pendant une élection, pour court-circuiter un processus électoral peut se justifier. Mais il faut bien prendre la mesure de ce que cela signifie dans le cas de figure du second tour de l'élection présidentielle française de 2017.
D'abord, symboliquement, les sympathisants du FN, c'est-à-dire un électeur sur cinq, sont assimilés à des envahisseurs ou à des virus mortels (l'expression 'cordon sanitaire' est d'ailleurs parfois utilisée). Autrement dit une frange de la population est diabolisée, ce qui n'est pas neutre pour la cohésion sociale puisque ces personnes vivront toujours en France au lendemain des élections.
Ensuite ils sont combattus par une sorte d'état d'urgence électoral. Le message lancé est extrêmement puissant et c'est sans doute le but de ceux qui le formulent. Mais le principe même d'un état d'exception suppose que des mesures soient prises pour résoudre la crise et éviter son retour. Or ce n'est clairement pas le cas ici puisque le "Front Républicain", celui de 2002, a certes réussi à empêcher l'élection de Jean-Marie Le Pen mais a-t-il oeuvré pour évacuer la crise ? Si le FN était une telle menace pour la République, pourquoi n'a-t-il pas été interdit ? Avec Jacques Chirac, à l'issue du second tour, le "Front Républicain" était en position de force, avec 80% des suffrages, pourquoi n'a-t-il pas agi pour sortir de la crise qu'il dénonçait ? Deux axes étaient envisageables. Un, si certains partis sont incompatibles avec la démocratie, pourquoi le "Front Républicain" ne les a-t-il pas interdits ? Deux, sans passer par la dissolution du FN, si le constat était que l'électorat de Le Pen est constitué de personnes pauvres et mal instruites, le "Front Républicain" devait alors agir dans ce sens. Etait-il impossible en quinze ans de mieux organiser la répartition des richesses et d'améliorer l'éducation? 

Un bon Front ?


Bien sûr il est plus simple de répondre à tout cela: "De toutes façons, peu importe, il faut contrer Le Pen". Mais dans une société moderne, donc individualisée, informée de façon plus contradictoire et potentiellement plus nuancée, le manichéisme a-t-il encore sa place? Peut-on ressentir une considération véritable pour le citoyen tout en définissant à sa place ce qui est bien pour lui et, surtout, ce qui est mal ? Avec les Lumières, donc la République, n'est-ce pas l'autonomie et la liberté que les Révolutionnaires voulaient promouvoir ? La Modernité n'est-elle pas une longue marche vers l'indépendance de peuple mais aussi des esprits?
N'est-ce pas cela le Progrès ? Comment imaginer cette liberté de pensée ou même le dialogue qui conduit à la raison, en la construisant sur un Front de guerre qui lui présuppose l'obéissance et le silence ?
Bien sûr, les défenseurs du Front pourront dire que la construction intime de valeurs n'empêche pas de suivre les pas d'un maître et d'écouter sa sagesse. Mais pour être un maître il faut incarner, autrement que par des mots, ce que l'on prétend défendre. La classe politique française a-t-elle défendu depuis quinze ans les valeurs de la République: la liberté, l'égalité et la fraternité? Un gouvernement qui instaure un état d'urgence quasi permanent et qui fait descendre l'armée dans les rues est-il républicain? 

Hold up sémantique


Par ailleurs, à nos yeux, l'utilisation de l'expression "Front Républicain" est une violence faite au pays. Il n'y aurait pas de problème à évoquer une "Ligue anti-Le Pen" dont l'objectif serait le même. Mais, comme nous avons tenté de le montrer, "Front Républicain" constitue une dérive sémantique. Or la langue française est un socle commun de la France, une richesse partagée. L'usage de "Front Républicain" est un hold-up sémantique perpétré par des individus qui prétendent réaliser cet exploit pour le bien de tous les autres. Il s'agit d'une forme de paternalisme qui, justement, est contraire au courant principal de la Modernité. En ce sens l'appel à un "Front Républicain" n'est-il pas, paradoxalement, un mouvement réactionnaire ? Ce que d'autres pressentent sous le vocable de "Système" ? La menace Le Pen sert-elle d'épouvantail que les représentants auto-désignés du "Front Républicain" agitent quand leurs propres intérêts, plus que ceux de la République, sont menacés ?

Ancien Système


Admettons, pour l'exercice, que la classe politique traditionnelle soit devenue une nouvelle aristocratie, héréditaire ou pas, à vocation réactionnaire, que nous définirons ici comme une fraction du "Système". Ce dernier serait composé de politiciens et de personnes (parfois qualifiés d'élites) qui parasitent l'Etat en se faisant passer pour lui. Ainsi dans ce Système, pour reprendre nos exemples du début, on retrouve des journalistes, des chefs d'entreprise,... qui sont suspectés de ne pas être véritablement républicains mais d'en tirer profit. Peu importe ici que ce Système soit réel ou pas. Peu importe aussi que les membres de ce prétendu Système reconnaissent y appartenir ou pas.  Le fait est qu'une partie non négligeable de l'électorat français voit dorénavant une présence majoritaire de ce Système au sein de la classe politique. Et nous pensons que cette tranche de l'électorat sera importante pour le second tour. Dans cette approche, la dualité "République versus anti-République" se transforme alors en "Système versus République (débarrassée du Système)".
Ainsi, là où certains prononcent "Front Républicain", d'autres entendent "Front du Système" et veulent, eux aussi avec bonne foi, défendre la République.
Nous proposons ici de forger un troisième concept, celui d'"Ancien Système". A l'instar de l'Ancien Régime, l'"Ancien Système" désignerait une époque historique (la nôtre) dépassée par une nouvelle évolution de la République. Une notion qui pourrait se combiner, par exemple, avec l'idée d'une VIème République, chère à Mélenchon.

Macron ou Le Pen?


En suivant cette grille d'une "évolution" de la République, voyons quels seraient les rôles de l'une et de l'autre, après leur investiture.

Voulant dépasser cet Ancien Système, Marine Le Pen, pourfendant la classe politique actuelle et l'Union Européenne, pourrait alors être associée à une sorte de Robespierre... Si Le Pen venait à l'emporter, la nouvelle présidente devrait sans doute faire face à un Parlement hostile. L'occasion pour Le Pen, comme elle le promet, de faire le forcing et de sortir de l'"Ancien Système" ou, comme d'autres le craignent... de la République ?

Et Emmanuel Macron ? Quel serait son rôle ? Serait-il le défenseur de l'"Ancien Système"? Ou bien, au contraire, un autre Robespierre? Son discours ne nous permet pas de le situer clairement. En tous les cas, le "Système", lui, via le "Front Républicain", c'est-à-dire la "Ligue anti-Le Pen", semble l'adouber. En cas de victoire de Macron, les membres de cette Ligue sauront-ils s'en souvenir et le lui rappeler? L'occasion pour Macron de nettoyer, avec eux, la République (en mettant un terme au Front National?) et/ou... l'"Ancien Système"?

En tous les cas, il convient d'utiliser l'expression "Front Républicain" avec une grande prudence, en se posant quelques questions par exemple, surtout si l'on veut défendre la République.