mercredi 19 novembre 2014

Le tricot urbain: de l'art citoyen?


Le tricot urbain : de l'art citoyen ?


Plusieurs villes d’Europe, dont Namur, ont été envahies par le tricot urbain. La démarche consiste à réunir des personnes et à les faire tricoter ensemble. Leurs ouvrages sont ensuite placés dans la ville et proposés à la curiosité des promeneurs. Or, à Namur, dans les jours qui ont suivi l’inauguration, certains tricots ont été vandalisés. Ces destructions ont suscité des réactions très négatives. Plutôt que de nous indigner aussi, nous aimerions aborder la question sous un autre angle, peut-être plus provocateur sans que ce soit notre but : si le tricot urbain est une démarche artistique, et il faudra nous interroger sur cette pratique, qui pose l’acte artistique, celui qui tricote ou celui qui détricote ?

Une remarque avant toute chose, il ne s’agit pas ici de juger de l’intérêt de la démarche du tricot urbain. Cette activité a permis de créer du lien social, notamment en mettant en contact différentes générations et tout cela en vue d’un objectif plutôt sympathique. Il ne s’agit pas non plus de poser un jugement sur le caractère esthétique des créations : certaines étaient attrayantes et harmonieuses. Il est donc évident que celles et ceux qui ont détruit les tricots s’exposent à des critiques parfaitement fondées parce que, en effet, il n’est pas correct de s’en prendre à un projet digne de respect.

Mais notre propos n’est pas là. Nous cherchons plutôt à nous interroger sur le caractère sur le statut réel de ces tricots urbains, de leur caractère artistique et donc de se poser quelques questions sur l’art. Partons du fascicule de présentation du Service de la Culture de la Ville de Namur : « Art urbain éphémère, le tricot-graffiti, dit aussi knit graffiti ou yarn bombing, constitue ainsi un moyen d’expression artistique, positif et respectueux de l’environnement. En s’appropriant l’espace public, en le rendant plus gai, plus chaleureux, nos tricoteuses et tricoteurs deviennent acteurs de l’embellissement de leur ville. A travers leurs créations, ils ne manquent pas de susciter la curiosité et l’intérêt des passants autour d’une démarche artistique collective pleine de fantaisie! »

Le tricot urbain serait donc une démarche artistique collective[1]. Il est périlleux de donner une définition de l’art, mais essayons tout de même d’aborder la question. L’art peut-il être collectif par exemple ? Si on imagine mal un tableau créé par dix personnes, on peut par contre invoquer la réalisation d’un film qui est un exemple probant d’une œuvre artistique créée collectivement.
Par ailleurs il s’agit ici d’œuvres de commande par un service public. Peut-on associer l’art et cette pratique de tricot urbain qui consiste à placer des créations à la demande de l’Autorité ? La question est réellement ouverte.  Peut-on imaginer obtenir autre chose que des objets parfaitement consensuels ou à la gloire de la pensée dominante ? Une démarche artistique véritable peut-elle relever du consensualisme ou d’une idéologie ?

Les Autorités commandent régulièrement des œuvres pour divers motifs et les résultats peuvent d’ailleurs être des œuvres magistrales. Guernica de Picasso en est un très bel exemple. Mais il s’agit souvent de demandes adressées à des artistes reconnus[2]. Ce qui est tout le contraire du tricot urbain. Il s’agit ici d’une commande passée à des anonymes dont certains d’ailleurs n’avaient jamais exercé la discipline.
La brochure de la Ville utilise également une expression interpellante : « En s’appropriant l’espace public ». Cette appropriation de l’espace public nous semble problématique. Car, si le tricot urbain ou tricot-graffiti relève « des Tags et graffitis », alors il est illégal, par le règlement de police ( articles 47 et 47 bis   - Ce règlement ne semble pas prévoir d’exception ) et ne peut donc pas investir l'espace public. Le tricoteur urbain pourrait alors être comparé au taggeur. Il y a des similitudes entre les deux pratiques. Mais deux différences sautent aux yeux : le taggeur veut garder son anonymat (son nom ne figure pas dans les brochures officielles) et, souvent, il est plutôt anti-conformiste. Pourrait-on tenter de définir le Tricot Urbain comme une sorte de Tag positif et autorisé à certains moments, par une autorité publique? Mais dans ce cas que penser de ceux et celles qui se livrent à cette pratique ? Des artistes ? Des taggeurs dénaturés ? Des serviteurs du Pouvoir ? Des créateurs de liens ?


Pour approfondir notre définition, nous pouvons obtenir des informations complémentaires dans  les propos de Mme Nathalie Stockman sur Canal C (la télévision régionale), dans le JT du 30/10/2014, où l'on apprend aussi que la police va intensifier ses rondes pour éviter d’autres dégradations.. Cette dame, qui fait partie des Tricoteurs repris dans le folder du Service Culture, est présentée comme Designer de la maille et consultance artiste. Réagissant à la destruction de certains tricots, elle n’hésite pas à affirmer : «  Je suis désolée de voir que les installations qui sont vraiment des oeuvres pleines de générosité de tas de citoyens et de citoyennes soient vraiment dérangeantes au point de mériter un arrachage ou une démolition. A partir du moment où on dépose des créations dans un espace public c’est sûr que c’est vraiment de la responsabilité de tout le monde d’en prendre soin. …les gens qui font ça manquent un peu d’héroïsme parce que je trouve que c’est sans doute très facile d’arracher des tricots et s’il y a un mécontentement à manifester, il peut peut-être s’exprimer d’une autre façon tout en respectant les gens qui s’expriment avec la douceur, avec les couleurs. »

On sent un légitime agacement dans les propos de Mme Stockman. Mais, pour autant, peut-on la suivre lorsqu’elle laisse entendre que les œuvres seraient dérangeantes ? En quoi ? Choquent-elles quelqu’un ? Sont-elles impertinentes ? Novatrices ? Renversantes ? N’est-ce pas plus correct d’affirmer qu’elles ne sont pas destinées à l’être puisqu’elles doivent créer du lien social ? Une discipline à laquelle on impose le consensus peut-elle être de l’art ? Ou, plus simplement, est-il pertinent de mobiliser l’art pour tisser du lien social ?
Peut-on suivre Mme Stockman lorsqu’elle affirme que, parce qu’une création est déposée dans un espace public, on doit automatiquement en prendre soin ? Pourquoi ? Au nom de quoi faut-il accepter l’accaparement de l’espace public ? Faut-il alors sanctifier l’apparition des tags et diaboliser les agents communaux qui effacent les graffitis ?

N’y a-t-il pas profondément une transformation des mots et des concepts, qu’est-ce que peut bien être un Art urbain éphémère ou un moyen d’expression artistique, positif et respectueux de l’environnement ou même un Designer de la maille et consultance artiste? Il nous semble qu’en mélangeant tous ces concepts et en imposant le résultat à l’espace public, une très grande violence est infligée à la langue elle-même.

Nous pouvons très bien imaginer que certaines personnes soient agacées par ce Tricot Urbain et le perçoivent comme un détournement, conscient ou pas, de la démarche artistique. Dans cette optique, il est alors possible de saisir la destruction des tricots urbains non plus comme un acte de vandalisme primaire et gratuit mais bien comme une autre démarche artistique. Celle qui consiste à poser un acte qui dérange et qui invite à la réflexion.

Mais Mme Stockman a sans doute raison d’en appeler à une autre façon d’exprimer le mécontentement que par la destruction. D’autant que ces autres façons existent. Par exemple, pourquoi ne pas réaliser et accrocher d’autres tricots urbains… moins consensuels ? Ou bien, tout simplement, ôter quelques tricots pour les faire réapparaitre après la fin de l’exposition officielle, au même endroit et dans le même état. L’œuvre d’hier,  devenue illégale, serait-elle qualifiée de dérangeante ? Serait-elle plus, ou moins, artistique en devenant interdite ? L'Autorité devrait-elle protéger ou arracher le tricot urbain détourné ?


Le tricot urbain à la façon de  Marcel Duchamp




[1] Nous passerons sur le caractère « respectueux de l’environnement » qui nous semble affirmé de façon un peu légère mais nous ne sommes pas en mesure d’établir objectivement l’impact environnemental réel de l’activité.

[2] L’achat d’oeuvres par l’Autorité à des artistes peu connus prête le flanc aux polémiques. Une illustration de ce phénomène:  l’achat d’une oeuvre d’un ancien président du Parlement Wallon.

jeudi 30 octobre 2014

Presse, médias sociaux, soins d’urgence et vie privée face au fait divers

Presse, médias sociaux, soins d’urgence et vie privée face au fait divers


L’urgence d’un fait divers crée des relations qui peuvent s’avérer très tendues entre journalistes et secouristes avec en toile de fond la protection de la vie privée. Les positions de ces différents acteurs rendent-elles inconciliables le droit de savoir et le respect du secret professionnel ? Entre vie privée et vie publique, il nous semble possible d'imaginer une "vie likable" et une "banque virtuelle bibliographique". Une approche qui pourrait convenir simultanément aux urgentistes, à la presse et surtout... aux victimes.

Tout d’abord, il est pertinent d’aborder l’accident de voitures comme un lieu de ruptures avec la normalité. Conserver sa voiture en bon état à l’issue de sa promenade, c’est normal. Or, bien sûr, l’accident de voiture constitue une rupture[1] par rapport aux situations techniques et sociétales normales. L’accident de circulation rompt l’équilibre habituel et plonge l'individu, dont le titre devient une victime, pendant un laps de temps que nous ne sommes pas en mesure de déterminer ici, dans un univers anormal.

Temple et sacralisation areligieuse

Le lieu du drame peut également se définir comme une zone hors de l'espace-temps habituel. D’une part, ce lieu est soustrait à l’espace traditionnel. Pour entrer dans cette zone, qui sera physiquement délimitée, par exemple par des banderoles ou des cônes, il faut avoir une accréditation: secouriste, policier, dépanneur, témoin, victime... la liste des intervenants est limitée. Ni le badaud ni le citoyen n'y a sa place.
D’autre part, le temps lui aussi est déformé. En effet, le lieu du drame ne le restera que durant une période limitée, ensuite il redeviendra un tronçon de route comme un autre. Mais ce n’est pas tout, les premiers moments qui suivent l'accident paraissent interminables. Le temps se déforme.
Nous proposons, pour désigner ces différentes ruptures la notion de « sacralisation areligieuse ». Nous voulons désigner par cette expression un événement qui sépare du reste de la population ceux qui sont impliqués dans le fait divers. Toutefois cette rupture, aussi violente et aussi profonde soit-elle, n’est pas religieuse car le groupe qui entoure la victime ne forme pas, à proprement parler, une communauté religieuse.
Par contre, nous proposerons l’expression « temple » pour désigner le lieu du fait divers car il s’agit bien d’un endroit coupé de la réalité habituelle, dans lequel se déroule une « cérémonie » avec sa propre liturgie. A cause de cela, et bien que le fait divers se déroule régulièrement dans le domaine public, il nous semble que l’événement ne peut pas être considéré comme relevant de la sphère privée ou de la sphère publique.

Presse et réseaux sociaux 

Dans le schéma que nous tentons d’élaborer, le journaliste se voit conférer le rôle de messager entre le "temple" et le monde profane. Le reporter établit un lien entre deux univers qui sont disjoints et qui, sans lui, ne pourraient pas communiquer. Certes les secouristes peuvent aussi raconter ce qu’ils ont vu et le partager autour d'eux mais avec des biais sévères: leur vision du temple est forcément partielle (aussi bien dans l’espace que dans le temps), ils ont une autre mission à remplir, ils doivent respecter un secret professionnel et enfin,  ils n’ont pas un accès direct au grand public. Toutefois ce dernier point est largement remis en cause par l’émergence des médias sociaux puisque tous les secouristes ont aujourd'hui la possibilité, au moins technique, de publier sur le net.
Venons-en aux médias sociaux[2]. Qu’apportent-ils à la presse ? Les technologies modernes permettent bien sûr de faciliter l'accès à certaines informations. Ainsi les données privées, mais rendues publiques par la victime elle-même, sur son mur Facebook par exemple, peuvent servir à compléter l'article et à orienter efficacement le marketing pour la vente du reportage. Par contre, tout comme les témoignages traditionnels, les commentaires et les photos disponibles sur internet peu après le fait divers, sont sujets à caution. En effet, les émotions, la bonne ou la mauvaise foi génèrent des déclarations peu objectives qui nécessitent un traitement journalistique. Ce traitement marque (ou devrait marquer)  une distinction entre "médias" et "médias sociaux". 
Pour l’exprimer dans le cadre de notre schéma, le rôle liturgique tenu par le journaliste dans les faits divers est à la fois d’apporter un regard critique dans le « temple » et de transmettre, comme nous l’avons déjà vu, cette analyse au monde extérieur.

Vie privée (de) vie publique ?


Traditionnellement, le fait divers présente la caractéristique d’être directement lié à la question de la séparation entre vie privée et vie publique. L’habitacle de la voiture, havre de la vie privée, devient avec le crash, le centre de la préoccupation de tous. Plusieurs priorités légales se télescopent alors: la liberté de la presse, le droit à l’information et le respect de la vie privée. Les journalistes auront tendance à évoquer la liberté de la presse, droit essentiel dans nos démocraties, pour justifier leur quête d'informations. Cette dernière sera présentée par d’autres comme une atteinte à la vie privée.
La distinction entre vie publique et vie privée est régulièrement utilisée, principalement dans la presse, comme une sorte de balise morale entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Or ces notions sont extrêmement floues et très variables. La vie privée d’un président de la République semble beaucoup plus limitée que celle d’un facteur des postes. D’ailleurs, les différentes rédactions, en fonction de leur ligne éditoriale, ne tranchent pas de la même façon. Mais c'est bien cette décision de la rédaction qui va donner le caractère public, ou pas, à l'événement et à ses acteurs. 
Du moins jusqu’il y a peu car, sur ce point, l’impact des réseaux sociaux est considérable. Tout simplement parce qu’une information qui circule massivement sur les réseaux sociaux revêt de facto un caractère public. Lorsque la presse s’en empare, elle peut affirmer qu’elle se contente de reprendre une information déjà publique. La séparation entre vie publique et vie privée n’est alors plus assurée ni assumée par la presse mais par une sorte de version ultra-technologique de la rumeur.
Il faut bien mesurer les deux facettes de ce glissement: le journaliste, dans un certain nombre de cas, n'a plus la charge de décider lui-même où se situe la frontière entre vie privée et vie publique, mais il n'en a plus non plus le privilège. 
La distinction entre vie privée et vie publique sera probablement encore profondément révisée avec l’émergence de nouvelles technologies. La quantité de médias disponibles pourrait générer un phénomène paradoxal. La vie publique pourrait, et ce phénomène pourrait s'avérer plus grave, être à son tour menacée de disparaître, diluée à travers d’innombrables réseaux sociaux.
Pour mesurer l’ampleur de cette menace, il est utile de rappeler la définition de vie privée dans l'Antiquité car elle nous semble trouver aujourd'hui une nouvelle actualité. La vie privée était réservée aux esclaves, aux enfants et à la plupart des femmes. Il s'agissait de la vie privée au sens où elle était privée de... vie publique. Pour Aristote, l'homme est l'animal politique. Ceux et celles qui sont confinés dans des villas à l'écart de l'agora ne peuvent donc pas être considérés comme authentiquement humains. Plus tard, avec la Modernité, la vie privée devient le lieu où l'individu peut rester lui-même face à la vie publique où règne l'Etat. Dans le but de se protéger contre l'ingérence supposée ou réelle de l'Etat, les citoyens ont réclamé des droits et libertés à titre privé, pour garantir leur épanouissement personnel. C'est bien à cette notion moderne que l'on fait référence dans les débats vie privée / vie publique. Mais, que ce soit au sens antique ou moderne, et c’est la menace, comment concevoir l’un de ces types de vie sans l’autre ? 

Vie likable


Nous soutiendrons ici que les réseaux sociaux favorisent l'émergence d'un troisième type de vie que nous nommerons, faute de mieux, la "vie likable". Par cette notion, nous entendons tous les éléments relevant de la vie privée et placés par les individus sur internet en sachant qu'ils deviendront publics. La "vie likable" n'est pas née avec les réseaux sociaux, mais elle se développe avec eux. On peut, par exemple, penser aux marques de sympathies lors des funérailles d'un proche, événement indubitablement à la fois privé et public. 
Cette "vie likable" relève de la vie privée au sens moderne car elle provient d’une volonté de l'individu. Mais son essence est d'entrer dans la sphère publique, donc de s'extraire de la vie privée au sens antique. Cette extraction n’est possible que via un maximum de signes d'intérêts venus de la communauté (par exemple les "like" de Facebook).
Or, le fait divers va susciter l’intérêt de la sphère publique pour la victime, via la médiation du temple. Cet intérêt, s’il est orienté correctement, ce que permettent les technologies nouvelles, peut bénéficier à la « vie likable ». Nous pensons que c’est sur cette orientation qu'une jonction entre individus, presse, medias sociaux et soins d'urgence est envisageable, voire souhaitable.

Urgences

Lors d’un fait divers, le temps presse pour tout le monde dans le temple qui se met en place. Rappelons que ce temple ne relève pas seulement de la sphère publique, son statut est hybride. Dorénavant, des informations non traitées vont circuler quasi instantanément sur le net, des témoignages mais aussi des marques de sympathie qui, nous l’avons vu, seront partiellement récupérés par la presse. La victime et ses proches risquent souvent de ne pas avoir le temps de gérer ce flot d'informations les concernant. 
 Or cette pression médiatique pourrait influencer la guérison des victimes, parce qu'elle ne s'arrête dorénavant plus aux portes des urgences mais est accessible dans chaque chambre.

Banque bibliographique


La notion de "vie likable" permet, peut-être, d'envisager un traitement "à froid" de cette problématique. Les réseaux sociaux offrent en effet la possibilité de mettre à la disposition de tous des éléments biographiques que l'on aimerait laisser de nous, un peu comme un faire-part nécrologique préventif. Référencé correctement, ce document deviendrait la source officielle à laquelle la presse s'alimenterait principalement. Pour les équipes soignantes, la présence ou non de ces informations permettrait probablement de mieux prendre en charge la détresse psychologique des blessés et/ou survivants. Ce lieu virtuel pourrait également devenir la tribune de la famille, voire des secouristes, pour apporter d'autres informations semi-officielles, dans un cadre juridique à inventer.
Ainsi, nous plaidons ici pour l'apparition sur les réseaux sociaux d'une "banque virtuelle biographique" qui serait une expression de la "vie likable" et qui nous semble pouvoir aider tous les acteurs du fait divers. De son côté, l'Etat ne devrait intervenir que pour octroyer le statut de "source authentique" à ces informations et baliser juridiquement la démarche.
Le concept de "vie likable", amplifié par le celui de « temple », dépasse le stérile débat vie publique - vie privée, et nous semble construire un lieu apaisé capable d'atteindre le véritable enjeu du fait divers: rassembler toutes les forces disponibles, y compris celle des médias sociaux, pour soulager les victimes.


Cet article a été initialement publié dans la revue "Urgences accueil - USI", n°53, juin-juillet-août 2014, pp 19-21.  Merci d'indiquer cette référence si vous citez l'article.

[1] Nous soutenons même qu'il s'agit d'une rupture à l'encontre de la Modernité, mais nous ne pouvons développer ce point ici
[2] Nous entendrons ici l'expression "médias sociaux" comme une évolution de l'expression "Web 2.0" c'est-à-dire qu'il s'agit d'une série de techniques et d'interactions sociales qui s'allient en utilisant l'internet comme toile de fonds. Les "médias sociaux" ne désignent donc pas ici des médias traditionnels dans une version internet.

lundi 14 juillet 2014

Les Diables Rouges forment-ils une équipe nationale ?



La Belgique a eu la chance cette année d’accéder aux quarts de finale, ce qui a suscité un engouement populaire indiscutable. La question que nous nous posons concerne le statut d’équipe nationale. Peut-on qualifier les Diables Rouges d’équipe nationale ? Plus largement, une équipe nationale a-t-elle un sens dans un Etat moderne ? Dans la foulée, nous poserons la question de la pertinence, ou non, et par qui, de l’organisation d’une fête de célébration de la performance de cette équipe.  Il s’agit ici d’appliquer ludiquement un triple concept philosophique sur un sujet d’actualité. Malgré tout, d’autres questions vont apparaître…

Tout d’abord, avant de débuter notre petit jeu, nous aimerions introduire ce concept triangulaire classique en philosophie politique et qui nous semble pertinent pour aborder ces questions : le triangle Individus - Communautés - Etats. L’Individu, souvent présenté comme un acquis de la Modernité, est l’homme porteur de droits et de libertés, c’est celui qui est exalté par les Droits de l’Homme et par le libéralisme. De son côté, l’Etat est cette entité émanant des Individus et les protégeant les uns des autres. L’Etat possède, légalement, la puissance et la violence mais est ou doit être, pour les Modernes, dépourvu de valeurs, de façon à garantir sa neutralité. Grâce, entre autres, à cette neutralité, la démocratie et la vie en commun peuvent s’établir dans une certaine quiétude entre les Communautés. Ces dernières sont classiquement définies comme des ensembles d’Individus ayant renoncés à une partie de leurs droits et libertés, pour accéder au statut de membres du groupe. En échange, ils trouvent dans ce groupe des valeurs, un bien commun, des relations… que la neutralité de l’Etat ne peut pas leur offrir. On pense évidemment aux religions qui répondent effectivement à cette définition de Communauté. Les Etats sont invités par les Individus à protéger les Communautés pour autant que ces dernières ne mettent pas en péril la sécurité et respectent les lois. Cela se passe en général très bien dans les sociétés modernes, y compris avec les religions. C’est l’un des fondements modernes de la paix civile.

Jouons

Après cet apport théorique, sans grande prétention et plutôt par jeu pédagogique, nous voudrions appliquer ici ce concept triangulaire au football. Car le football répond bien à la définition d’une Communauté : en effet, les joueurs abandonnent une partie de leurs libertés pour s’astreindre à des entraînements, concéder des déplacements, accepter un règlement, se soumettre à un arbitrage…  Et en échange le joueur bénéficie de tout un environnement dans lequel il peut développer sa passion et vivre des relations humaines particulières.

Mais, si l’on admet ces trois divisions, et le fait que les joueurs de football forment une Communauté, que peut bien signifier une « équipe nationale de football » ? Le concept peut paraître évident tant il est répété dans les médias. Pourtant ce martèlement n’apporte guère de précision sur sa cohérence. Disséquons l’expression : une équipe nationale de football représente-t-elle la Communauté football ou l’Etat lié à la nation ? Certains seront peut-être tentés de répondre : « les deux ». Qu’ils s’interrogent alors sur la pertinence de cette phrase « Les cardinaux belges chargés d’élire le nouveau pape ». 

Que représente une équipe nationale ?


La notion d’équipe nationale nous semble problématique dans un état moderne et démocratique. En effet, la façon dont elle est composée échappe à tout contrôle public et relève plutôt d’une méritocratie effrénée mélangée aux lois d’un marché économique très débridé. De plus, en Belgique, elle n’est nationale que parce qu’il n’existe aujourd’hui qu’une seule ligue de football à l’échelle du pays. Or on peut imaginer, comme c’était le cas dans le passé, plusieurs ligues concurrentes. L’Etat pourrait difficilement choisir de désigner une ligue plutôt qu’une autre sinon en se référant à la FIFA ou à l’UEFA qui sont des instances non étatiques ni supra-étatiques. La désignation de l’équipe des Diables Rouges relève bien de la décision de l’URBSFA (que nous appellerons ici L’Union), une Communauté ayant pour bien commun le football.
On pourra nous rétorquer qu’une équipe de sports est idéalement constituée par les meilleurs éléments de la discipline, sélectionnés par des experts et pas par un processus électoral. Ce qui est exact.  
Mais il faut tout de suite préciser que les meilleurs éléments en question, le sont parce qu’ils jouent magistralement au football mais aussi parce qu’ils acceptent de se soumettre aux règlements de L’Union. Mais, à cause de leur soumission au règlement interne, ils forment l’élite de leur Communauté.
 Lors du Mondial, nous l’avons vécu en Belgique récemment, un engouement de la population peut se marquer pour l’équipe nationale. Les membres de L’Union sont évidemment concernés mais plus seulement. Des amateurs en tous genres se déclarent, devant leurs téléviseurs ou devant les écrans géants. Conjointement, une machine économique se met en place et renforce le mouvement qui bientôt s’étend à une grande partie de la population, bien au-delà des seuls membres de L’Union. Cela donne-t-il plus de légitimité à l’appellation d’équipe nationale ? Peut-on imaginer une sorte de sanction populaire, une sorte de référendum par audience télévisée a posteriori ? Ces propositions peuvent faire sourire ou pousser à la réflexion sur d’autres formes de processus démocratiques rendus possibles par les nouvelles technologies ? Des renouvellements de Parlements par sms ? Des Présidents élus par « A la recherche de la Nouvelle Star » ? Des gouvernements destitués par Facebook ? … 

Légitimité nationale ou commerciale ?


Mais quittons la science-fiction : y aurait-il pourtant une autre forme de légitimité pour cette équipe nationale ? Il y a en tous les cas une sympathie liée à des moments intenses passés ensemble devant un événement commun. Il est indéniable que la qualité technique des retransmissions et le professionnalisme des différents acteurs (en commençant par les joueurs et les commentateurs mais aussi tous ceux qui ont rendu possible la réalisation technique de cette grande fête, y compris les sponsors) ont permis à de nombreux belges de vibrer avec l’équipe de L’Union.
Les tensions ressenties lors des matchs ont pu être gérées dans des fêtes populaires noyées de drapeaux, de klaxons et de bières. En ces belles et longues journées, la fête est un élément fédérateur très appréciable. Et l’on peut s’en féliciter.
Cela donne-t-il une légitimité à cette équipe ? Peut-être : elle devient l’équipe qui nous a fait vibrer ensemble. Elle devient « nationale » car elle a uni un grand nombre d’Individus du même pays. Il s’agit bien ici de l’équipe désignée comme l’assemblage de ces différents joueurs qui sont apparus devant notre écran et de leur entraîneur. Mais s’agit-il alors encore de football ? Aurions-nous vibré de la même façon pour du basket ou pour du hockey ? Et si non, pourquoi ? Parce ce sport compte de nombreux affiliés ? Parce que le spectacle du Mondial relève d’une mécanique extrêmement bien huilée ? Parce que les règles du football sont très simples ?

L’aspect commercial de cette compétition apparaît ici de façon évidente : sans lui, la fête n’aurait pas pris une telle dimension. Or l’économie libérale se construit sur l’homo economicus, lui-même profondément marqué par … l’Individu. Les Communautés sont souvent mal perçues par l’économie libérale car elles représentent des freins au marché, ne fut-ce que parce qu’elles offrent des possibilités d’économies (achats groupés, matériel partagé…). Et la prédominance, pour ne pas dire la permanence, des références aux Diables Rouges dans les publicités est un indice de l’impact économique conséquent de la fête.

Notre grille de lecture va maintenant prendre une tournure inattendue. Dans le triangle Individus-Communautés-Etats, l’omniprésence de la publicité, c’est-à-dire du traitement de la population comme des consommateurs potentiels, donc comme des individus est davantage compatible avec un caractère « national » qu’un traitement sous la forme de supporters car celui ne renvoie qu’à une Communauté.

Que supporte le supporter ?


A moins que… le supporter ne soit pas vraiment un supporter de L’Union. En effet, le terme de supporter est lui aussi « hautement problématique » : s’agit-il du membre de L’Union qui soutient ici son équipe première? S’agit-il d’un citoyen, voire d’un nationaliste ou d’un patriote, supportant une prétendue équipe nationale ? S’agit-il encore d’un Individu emporté par ses émotions ? S’agit-il d’un futur consommateur téléguidé par les sponsors ? Chacun d’entre nous se reconnaîtra dans l’une ou l’autre des catégories et niera peu ou prou figurer dans une autre.

A notre sens, l’équipe des Diables Rouges peut trouver une certaine légitimité dans un élan émotionnel et sympathique et dans une grande capacité à s’être adaptée aux exigences commerciales du moment. En retour les sponsors offrent une diffusion à l’échelle du pays qui peut s’apparenter à un caractère national. Mais elle ne peut pas revendiquer de légitimité légale, car elle ne représente qu’une Communauté, parmi d’autres.

L’Union peut-elle réguler la fête ? Peut-elle décider à quel moment les Individus, tous les Individus du pays, et pas seulement ses membres, ont le droit de se réjouir ? C’est sur ce point que l’on perçoit toute la pertinence de la grille initiale. Que les membres de la Communauté écoutent leurs responsables et qu’ils estiment que L’Union décide, cela semble évident. Que les Individus qui ont vécu ensemble des moments forts et souhaitent prolonger leur plaisir se sentent lésés, c’est tout aussi évident. On se retrouve alors dans une situation, somme toute classique, d’une Communauté et d’Individus aux souhaits divergents. C’est alors à l’Etat d’intervenir pour assurer l’ordre public et éviter les troubles. Notons d’ailleurs que la sécurité autour des écrans géants et sur les routes était la principale préoccupation des autorités.
L’Etat pourrait-il intervenir au-delà de sa prérogative de maintien de l’ordre? Pourrait-il influencer L’Union et imposer une fête pour tous ? Une sorte de fête nationale pour une équipe nationale ? On pourrait imaginer que le ministre des sports intervienne. Et là, surprise : en Belgique, les Sports relèvent des Communautés (On l’aura compris, dans notre grille d’analyse, le terme Communauté désigne ici, en fait, des Etats) : il y a donc plusieurs ministres des sports. Et ils n’ont peut-être pas tous envie de faire la même fête ni d’en proposer des séparées. L’Etat se tait (peut-être est-il intervenu discrètement, dans un sens ou dans l’autre, auprès de L’Union mais cela, nous l’ignorons). Or l’Etat était le seul à pouvoir dire si, oui ou non, cette équipe était nationale, même symboliquement par une fête nationale. L’absence de fête renvoie les Diables Rouges à leur statut d’équipe de L’Union. Une équipe d’Elites dont on peut saluer la performance mais qui reste l’équipe d’une Communauté.
Pour toutes ces raisons, il nous semble incorrect - quel drame ! - de parler d’équipe nationale pour désigner les Diables Rouges. La question qui devient alors réellement pertinente est de savoir pourquoi elle continue à être présentée comme telle ? Pourrait-on se contenter de parler, dans une posture qui pourrait se présenter comme post-moderne, de l’équipe des Diables Rouges ? 

Etat-Nation


Il reste une imprécision, un « détail »… Nous avons établi une analogie entre Etat et nation. Or l’adjectif dérivé de Etat est bien étatique, pas national. Nous avons considéré dans notre questionnement que la Belgique constituait  un Etat-Nation. Or certains lecteurs pourraient évoquer que les Diables Rouges forment bien une équipe nationale, et non une équipe étatique, de la même façon que l’on peut attribuer la caractéristique nationale à une drache, à Tintin, au chocolat… Dans ce cas, effectivement, les Diables Rouges forment une équipe nationale. On peut s’appuyer sur des raisons historiques, patrimoniales, traditionnelles, sentimentales… Dans ce cas, il faut alors définir et délimiter la nation à laquelle on se réfère… Et ça, c’est tout, sauf un « détail »…



mercredi 13 novembre 2013

Réduire son salaire de mandataire et... la démocratie ?


Récemment un homme politique a décidé de réduire son salaire de 20% dans le but de lancer un signal à la société à travers la presse. Sous une apparence de générosité, il nous semble que ce comportement cache une atteinte majeure aux fondements de la démocratie. En effet, un individu ne peut introduire sa conception du bien dans une institution, sans rompre avec la neutralité de l'Etat, or c’est bien ce qui se produit sous nos yeux. Devant cette menace, nous aimerions poser la question suivante : la démocratie sera-t-elle défendue ou assiste-t-on à l'avènement silencieux d'un autre mode de vivre ensemble ?

Préliminaire

Avant d’aller plus loin dans notre propos, il nous faut éviter quelques écueils et dépasser rapidement une série de critiques possibles.
Nous admettrons ici qu’il n’y a pas de volonté promotionnelle derrière cette réduction salariale et que cet édile est sincère.
Nous admettrons également que sa démarche est légale. Sa proposition nécessitera très vraisemblablement une décision de l’organe législatif qui est à la base de son institution et il y a peu de chance que cette modification puisse se faire facilement car les salaires ne dépendent pas de son niveau de pouvoir. Mais nous admettrons tout de même qu’il finira par bénéficier de la réduction salariale. Nous ne retenons pas l'hypothèse que le salaire complet lui soit versé et que l'homme politique ristourne ensuite 20%. Si tel est le cas, il s'agit simplement de la pratique courante de la donation. Cette dernière, vieille pratique libérale bien connue, n'est en rien un signal nouveau. De toutes façons, l’annonce médiatique ne faisait pas état de cela et l’intéressé lui-même a affirmé à la télévision qu’il ne savait pas encore comment il allait concrètement appliquer son idée.
Nous admettrons que cette réduction de 20% du salaire de l’un des cinq emplois rémunérés dont il dispose sur les 17 mandats qu'il exerce représente effectivement l’objectif qu’il annonce. Le mandataire politique a diminué son salaire de 20% pour, selon ses dires, atteindre un salaire 3X plus élevé que le salaire le plus faible avec la même ancienneté dans la même administration. D’après lui, il s’agit d’un principe coopératif : des différences trop élevées de salaires seraient déraisonnables et non-équitables. Par contre, cette règle des 3X aurait la vertu d'instaurer une forme de paix sociétale. Ces dernières phrases constituent, à ses yeux, le signal qu’il veut lancer.


Baisser son salaire, est-ce social ?

A nos yeux, deux questions demeurent toutefois : cette attitude n’est-elle pas un piège social ? Est-elle acceptable en démocratie ?

Le piège tout d’abord. Si l’on passe le moment d’émotion  habituellement suscité par les comparaisons salariales et autres parachutes dorés, il reste la réalité de ce à quoi peut servir l'exemple de cet homme politique et, surtout, à qui.
Il n’est un secret pour personne que l’employeur cherchera toujours à réduire la masse salariale et que tous les tours sont bons pour y parvenir. Comment les employeurs percevront-ils le signal lancé par cet élu politique ? Comme une invitation à diminuer le salaire du patron ou comme un bel exemple à utiliser contre ceux qui réclament une augmentation ?

Un déni démocratique 
  
En démocratie, nous pensons que le signal de cet homme politique est inquiétant. En effet, ce mandataire utilise sa fonction pour moraliser la société, et, ce faisant, il affecte la neutralité de l’Etat et, donc, trahit sa mission. En imposant à la société sa diminution de salaire, il lui impose aussi sa vision du bien. Il se défend de donner des leçons mais c'est pourtant bien ce qu'il fait…
Et cette confusion au parfum anti-démocratique est le signal qui nous semble véritablement crucial. 

Soyons plus clairs. Cet homme politique a-t-il le droit de verser 20 % de son salaire à une œuvre caritative? Oui, c'est son argent et il peut choisir, en vertu de ce qu'il estime juste, de privilégier telle ou telle association. A-t-il le droit de le proclamer sur la place publique? Oui, c'est son argent, même si certains, souvent inspirés de près ou de loin par le catholicisme, affirmeront que les vrais dons s’opèrent dans le silence. En fonction de l’organisme qu’il privilégiera, ou pas, les électeurs adapteront éventuellement leur choix.
A-t-il le droit d'imposer à l'administration qui dépend de lui de verser régulièrement un don  à une oeuvre caritative ? Non. Or que fait-il en réorientant son salaire vers une autre ligne de budget ?
Il y a bien une intention, dans le chef du politicien, de montrer une direction et même de définir le bien, d' "apaiser la population". Une vision du bien et de la façon d'y parvenir est discrètement liée à la nouvelle affection de ces 20 % de salaire.
Résumons: si cet homme politique avait demandé que l'on verse 20% de son salaire à une oeuvre caritative, l'opposition serait intervenue pour dénoncer la proposition. Elle aurait réagi de la même façon s’il avait demandé 20% d’augmentation. Or, en termes démocratiques, l'offense infligée par la proposition de l’élu nous semble du même niveau et l'opposition reste muette.
En utilisant la "bonne foi" ou la "gentillesse", il semble désormais être possible d'imposer à l'Etat une conception du bien sans rappel à l’ordre. En effet, l'homme politique a parlé de son projet avec la hiérarchie de son parti et il a, d’après ses déclarations, été encouragé dans son geste. Du côté des autres partis, on note la même tolérance. Il n'y aura vraisemblablement pas de débat. Mais n'est-ce pas un signal dramatique ? Par leur silence, les élus ne détruisent-ils la démocratie sous nos yeux ?

On pourra arguer que le pouvoir exécutif doit pouvoir prendre des initiatives et que, si ce n’était pas le cas, alors les élus n’auraient plus de possibilité d'agir. Ce raisonnement par l’absurde est en effet tentant et il est exact qu’un parti défend un programme qu’il souhaite mettre en œuvre, via les urnes.

Pour suivre l'exemple du Christ

Pourtant il ne s’agit pas dans le cas de cet homme politique d’appliquer un programme sur lequel il aurait été démocratiquement élu, mais bien d’imposer ses convictions. En effet : quelle différence entre sa motivation de réduire la tension sociale et une justification du genre « suivre l’exemple de pauvreté du Christ » ?  A nos yeux, il n’y en a guère.
Mais admettons encore que l’explication de la tension sociale relève ici, via la question salariale, du champ de l’économie. Elle est ainsi liée à la science et donc, in fine, à la raison, ce qui revient à dire qu’elle peut être considérée comme étant neutre. Nous l’admettons du bout des lèvres car les luttes intestines au sein de l’économie ne permettent pas d’envisager sereinement la réduction des salaires comme une loi de la discipline. Toutefois, dans le doute et parce que ce n'est pas notre propos, nous admettrons encore que la réduction de 20% de son salaire est une mesure scientifique pour apaiser les tensions sociales.

Il reste donc un homme politique porteur d’une conviction objective et qui décide de l’appliquer à titre de signal (ou d’exemple) car la situation actuelle le révolte. Nous pensons ne pas trahir cette affirmation en la comparant à celle-ci : un ministre des travaux publics pourrait être scandalisé par les accidents de la circulation sur ses autoroutes. Dans cette logique louable, il pourrait charger ses équipes de placer des panneaux limitant la vitesse de 20% sur l’ensemble du réseau. Il pourrait même s’en vanter à la télévision. La réponse du ministre de la circulation routière n’en serait que plus virulente : les limitations de vitesse relèvent, légitimement, de ses attributions. Il pourrait ajouter que si cela ne plait pas à son collègue, il peut toujours venir négocier avec lui, dans un cadre légal. Dans un pays à plusieurs échelons de pouvoirs, la séparation des compétences est un pilier essentiel de la paix politique et un impératif constitutionnel.

L'essentielle neutralité

On peut être convaincu de la pertinence de ses bonnes idées, on peut vouloir défendre ses convictions mais il ne faut pas oublier qu’en démocratie, la neutralité de l’Etat est primordiale. Ne pas le savoir en fin de carrière politique est un signal étonnant. Ne voir personne s’en soucier est un signal inquiétant.
Assistera-t-on à une levée de boucliers des démocrates ou bien allons-nous être livrés à une indifférence complice ?

Peut-être assistera-t-on au contraire, et sans doute certains appellent-ils déjà cela de leurs voeux, à ceci : la démocratie invitée à céder sa place à un système dans lequel les idées généreuses, ou présentées comme telles, pourraient être appliquées sans entrave. Mais si c'est le cas, attention, l’Europe a déjà connu des régimes de ce genre… c'était avant la démocratie.

Alors, cette réduction de 20%, premier pavé d'un chemin équitable vers une nouvelle gouvernance ou nouvelle variation autour de la perpétuelle propension à la concentration des pouvoirs ?